Égalités / Société

La crise sanitaire a exposé les violences conjugales au grand jour

Temps de lecture : 7 min

Au cours des confinements et couvre-feux, des femmes victimes et leurs proches ont ouvert les yeux sur leur situation, pendant que les associations et institutions ont mis les bouchées doubles pour leur venir en aide. Il faut continuer à ne rien lâcher.

Les signalements faits par les proches des victimes ont augmenté pendant le confinement du printemps 2020. | Cristian Newman via Unsplash
Les signalements faits par les proches des victimes ont augmenté pendant le confinement du printemps 2020. | Cristian Newman via Unsplash

Il aura donc fallu une crise sanitaire pour que tout le monde prenne conscience de cette réalité. Bien sûr, les nombreuses associations et professionnelles écoutant, recevant, accompagnant les femmes victimes de violence le savaient, et ce bien avant l'irruption du Covid et l'explosion des chiffres due au confinement. Mais la crise sanitaire et ses restrictions ont permis de mettre fin à la cécité de certains.

Un récent sondage, réalisé par Solidarité Femmes avec l'IFOP sur les conséquences du confinement, dévoilait qu'une femme sur dix avait été victime de violences conjugales durant le confinement. «Pour le tiers d'entre elles, cela a démarré pendant le confinement, explique Françoise Brié, directrice de la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF). On voit bien que le domicile est l'exutoire de tout, que les personnes qui leur sont proches sont les plus violentes pour les femmes.» Il fallait donc agir, vite et fort.

Ce fut fait, en premier lieu par les militantes de la première heure et les associations de terrain. La communication, d'abord, fut efficace. De nombreuses femmes victimes de violence ont fait le premier pas, celui qu'elles n'avaient pas osé faire jusqu'alors. «Les femmes se saisissent davantage des dispositifs, constate Françoise Brié. La situation sanitaire a été un accélérateur de violences, mais parfois, aussi, un révélateur pour certaines.»

Pour ne pas sombrer dans le défaitisme à la vue des chiffres effarants, mieux vaut donc voir le verre à moitié plein: devant l'absence d'échappatoires (sortir, aller travailler...), l'aggravation de l'isolement et la complication des démarches physiques, devant la gravité des faits exacerbés par une constante promiscuité, les femmes parlent davantage.

En 2020, les appels entrants au 3919, le numéro d'aide aux femmes victimes de violences, ont augmenté de 70%, avec un pic lors des mois d'avril et mai, puis un second dès le début de la mise en place du couvre-feu, en octobre. L'autre point crucial est la prise de conscience des jeunes femmes. «Sur les personnes suivies, nous comptons 11 à 12% de jeunes de moins de 20 ans. Elles sont de plus en plus dans la compréhension qu'elles peuvent être victimes de violences dès leurs premières relations amoureuses. Cela va s'exprimer par une forme de contrôle sur la personne, les sorties, les vêtements...»

Pour Solidarité Femmes, ces violences, majeures, sont un phénomène de société très important, «un système de domination» qui nécessite de voir au-delà de la question de la prise en charge une fois les violences dénoncées. «Il faut penser l'axe de la prévention, améliorer le repérage, insiste Françoise Brié. Et aussi avoir des équipes très expérimentées sur ces questions. Un acte de violence n'est jamais anodin.»

Des innovations à pérenniser

Certains des réflexes et efforts financiers mis en place lors de cette période exceptionnelle de pandémie ne doivent pas être rangés sur l'étagère des solutions provisoires.

La Fédération nationale Solidarité Femmes a ainsi observé une grande mobilisation financière des fondations, donateurs et mécènes privés, qui ont permis de prolonger des mises en sécurité en centre d'hébergement 24 heures sur 24 et de proposer des nuitées hôtelières pour plus d'une centaine de femmes depuis novembre. Le 114, numéro d'urgence par sms destiné aux personnes sourdes et malentendantes, a reçu trois fois plus de messages lorsqu'il est devenu accessible aux femmes victimes de violences conjugales.

Les innovations marquantes sont à étudier de près, voire à pérenniser. Et au sortir de cette crise, Françoise Brié prévient qu'«il faudra être vigilant, car les pertes d'emplois à cause de la crise sanitaire seront un empêchement pour partir, il faudra sans doute penser des aides financières ponctuelles».

«Famille et amis ont appelé beaucoup plus que d'habitude, les relais ont été plus attentifs et savaient où s'adresser.»
Françoise Brié, directrice de la Fédération nationale Solidarité Femmes

Un avis partagé par l'Observatoire régional des violences faites aux femmes du centre Hubertine Auclert, qui rappelle que la France dépense 5 euros par habitant pour cette politique publique là où l'Espagne, par exemple, opte pour 16 euros. L'Observatoire, qui a étudié les impacts de la crise en Île-de-France, redoute «une très forte précarisation économique des femmes et donc une plus forte dépendance qui empêcherait de s'extraire d'une situation de violences».

Il a également été constaté une augmentation de plus de 40% des interventions à domicile pour violences, une augmentation du nombre de femmes prenant contact pour la première fois et davantage de signalements faits par les proches des victimes. «Famille et amis ont appelé beaucoup plus que d'habitude, les relais ont été plus attentifs et savaient où s'adresser, note Françoise Brié. Nous avons aussi vu une explosion des “moyens de communication silencieux” [chats, sms, applications, ndlr]. Jusqu'à présent, les plateformes de chat étaient un peu confidentielles; là, ces moyens de communication se sont clairement développés.»

Quatre à cinq fois plus de communication qu'en temps normal, tant par l'État que les collectivités locales, aurait donc payé. La multiplicité des dispositifs proposés (et l'élargissement des horaires d'appel) aussi. L'Observatoire les a d'ailleurs recensés.

De nouveaux profils

Certaines femmes ont cependant disparu des radars des associations, temporairement ou non, car sous le joug de leur agresseur nuit et jour. L'augmentation des violences physiques, sexuelles et psychologiques se sont accompagnées d'un contrôle, plus prégnant encore, des espaces et outils numériques.

Le lieu d'accueil Citad'elles, à Nantes, s'inquiète du renforcement du côté séquestration dû aux restrictions de sorties, tout en reconnaissant une communication bénéfique sur le sujet. «Le huis clos a exacerbé les violences, relate Emmanuelle Billi, travailleuse sociale et chargée d'appui à la coordination des parcours de suivi. Nous avons reçu toutes les femmes en danger physique imminent mais aussi beaucoup de “nouvelles” femmes, qui nous étaient inconnues. Rien qu'en juin 2020, nous avons eu 2.600 appels. La fulgurance de la période a permis à certaines femmes de se dire “plus jamais ça” et de commencer les démarches pour préparer leur départ.»

Si le confinement a aussi permis à certaines femmes une prise de conscience de l'impact des violences sur leurs enfants, les poussant donc à solliciter de l'aide, à Citad'elles on observe, comme la FNSF, l'arrivée d'un public plus jeune, de moins de 30 ans, avec des jeunes majeures «qui viennent parfois en groupe, à deux ou trois. Elles ont réalisé ensemble ce qu'elles vivaient.» La libération de la parole sur les violences sexuelles, grâce aux livres, aux témoignages et aux réseaux sociaux, a fait émerger ce public plus jeune, mais pas moins touché par les violences.

De nouveaux outils

Pour Emmanuelle Billi, les associations et lieux d'accueil doivent apprendre de cette période et de cet afflux: «Il est parfois difficile de trouver la manière la plus ajustée d'accompagner la personne, tout cela nous permet donc à nous aussi de relever les besoins, d'affiner nos supports, de repenser le maillage territorial. La verbalisation est une chose importante, mais nous cherchons à développer de nouveaux outils.»

Le gouvernement, lui, avait promis en août 2020 des bracelets anti-rapprochement (BAR), un dispositif agréé par le ministère de la Justice, pour le mois de septembre de la même année. «Il en existe aujourd'hui environ un millier», affirme la fédération France Victimes. Comme les téléphones grave danger (TGD), ils sont délivrés sur décision du parquet ou au civil –dans ce cas, il doit y avoir une acceptation des deux parties, ce qui est rare.

«Les BAR nécessitent une très bonne coordination entre le parquet, le SPIP, l'opérateur qui les gère, et les associations. Actuellement, une cinquantaine de bracelets ont été remis, dont deux au civil», résume Olivia Mons, porte-parole de France Victimes. L'avenir nous dira l'efficacité de la mesure, déjà dans la ligne de mire de la CNIL pour ses risques liés à la protection des données et la géolocalisation de la victime. Pour le moment, France Victimes relève une difficulté sur la distance d'alerte du bracelet, ajustable, mais pouvant être complexe à maîtriser si les deux parties vivent non loin l'une de l'autre.

Mémo de vie «permet de capturer des preuves de violence et de les stocker dans un environnement sécurisé accessible à tout moment».
Olivia Mons, porte-parole de France Victimes

Comme les autres associations, la fédération a vu son numéro d'aide exploser par des révélations de violences. Le 116 006 a noté une augmentation de 25% des appels depuis un an, avec 58.000 entretiens rien que lors du premier confinement, et aujourd'hui 11.000 femmes accompagnées. L'association, qui travaillait sur un outil d'accompagnement des victimes, a accéléré sa mise en place.

Nommé «Mémo de vie», il s'agit d'une plateforme numérique «qui permet de capturer des preuves de violence et de les stocker dans un environnement sécurisé accessible à tout moment, permettant de fournir des éléments tangibles au récit de la personne et de pouvoir les partager par la suite à la justice». Quatre mois après son lancement, la plateforme compte déjà 10.000 visiteurs et plus de 1.000 comptes créés.

Une étape cruciale à la traîne

La communication, les numéros d'appel, les outils numériques, les associations et lieux d'accueil, les innovations et dispositifs balbutiants devenus plus féconds pour s'adapter à la crise et à ses révélations, tout semble sur la bonne voie pour ouvrir le chemin vers la sortie aux femmes victimes de violence. Il ne faut pas pour autant s'endormir sur nos lauriers satisfaits de peu, alors que nous sommes dans une nouvelle période de restrictions avec établissements scolaires fermés. Il faut continuer à ne rien lâcher.

D'autant qu'un point, pourtant crucial dans ce parcours d'arrêt des violences et de reconstruction, semble encore à la traîne. Dans une récente enquête, le collectif #NousToutes a recueilli 3.500 témoignages (dont 97,3% de femmes). Résultat: «59% des personnes ayant porté plainte ou essayé de le faire pour des violences conjugales font état d'une mauvaise prise en charge par les forces de l'ordre.» Dans la lutte contre les violences faites aux femmes, il conviendrait de ne pas négliger l'importance de cette étape, au risque d'enrayer les autres.

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