Santé

Pour bien déconfiner, il vaut mieux miser sur les terrasses que sur les jauges

Temps de lecture : 9 min

Comprendre le rôle des aérosols, c'est éviter des contaminations. C'est aussi se donner les moyens, quand le moment sera venu, de lever progressivement les restrictions sanitaires. 

La condition pour se retrouver dans un espace clos en toute sécurité tiendra à l'efficacité de la ventilation. | Helena Lopes via Pexels
 
La condition pour se retrouver dans un espace clos en toute sécurité tiendra à l'efficacité de la ventilation. | Helena Lopes via Pexels  

Juillet 2020. Deux cents trente-neuf scientifiques écrivent une lettre à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) lui demandant d'admettre le risque de contamination au Covid-19 lié aux aérosols. Il a fallu trois jours pour que l'OMS procède à une mise à jour dans laquelle elle reconnaissait enfin l'existence d'un nombre croissant de preuves accréditant la possibilité d'une dissémination de la maladie par voie aérosol.

Cette sous-évaluation, sinon cette négation du risque de ce type de transmission du Covid-19, nous l'avons vécue de près, en France, au gré des recommandations de prévention –les fameux gestes-barrières.

Vous vous en rappelez comme nous. Le 17 mars 2020, Sibeth Ndiaye alors porte-parole du gouvernement déclare: «Les Français ne pourront pas acheter de masque dans les pharmacies parce que ce n'est pas nécessaire quand on n'est pas malade.»

Trois jours après, elle affirme: «Les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde. Et vous savez quoi, moi je ne sais pas utiliser un masque. Je pourrais dire je suis ministre, je me mets un masque. Mais en fait je ne sais pas l'utiliser, parce que l'utilisation d'un masque ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque, et bien en fait on a du virus sur les mains, sinon on a une utilisation qui n'est pas bonne et ça peut être même contre-productif.» Alors bien sûr, nous étions alors en pleine pénurie de masques. Mais c'était nier l'importance non seulement des aérosols mais aussi des postillons plus gros, ces gouttelettes de plus de cent microns que l'on émet en parlant (notamment avec des consonnes), en toussant ou en éternuant. Mais, comme elles sont assez grosses, elles retombent assez rapidement sous l'effet de la gravité dans un rayon de 1 à 2 mètres de la source émettrice et la distanciation physique –si difficile à respecter, il faut bien se l'avouer– ou le port du masque diminue grandement ce risque.

Surestimation de la transmission manuportée

Dans le même temps, les recommandations surestimaient la transmission manuportée et la contamination par les surfaces. Il s'agissait de se laver les mains (ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi) mais aussi de désinfecter toutes les surfaces potentiellement souillées, par exemple nettoyer les emballages de ses courses ou attendre trois heures avant de ranger les produits non réfrigérés afin que d'éventuelles traces de virus disparaissent. Voilà qui a occupé le confinement de certains sans pour autant reposer sur des preuves solides et surtout sans les protéger contre le risque principal que représentaient les aérosols contaminés en suspension dans l'air intérieur.

En effet, les études sur la transmission manuportée n'avaient porté que sur des hamsters, qui, en conditions expérimentales pouvaient tout aussi bien se contaminer par leurs pattes que directement par leur museau. Pourtant, dès mars 2020, la transmission du coronavirus par aérosols avait été démontrée. On a pu, assez précocement aussi, lire de nombreuses études de cas de ce type de transmissions malgré le respect de la distanciation physique. Des cas de transmissions indirectes ont été rapportés, par exemple des contaminations dans une église ou encore dans un bus, dans des toilettes ou un ascenseur.

Comment expliquer cette difficulté des autorités et institutions à reconnaitre le rôle des aérosols dans la transmission du Covid-19? La réponse est sans doute plurielle et relève à la fois de la difficulté même à déterminer les voies de transmission d'un virus, mais aussi de facteurs historiques –c'est-à-dire de la sédimentation des savoirs et savoir-faire des hygiénistes hospitaliers depuis des décennies–, ainsi que de facteurs psychologiques et sociaux.

Affirmer que le SARS-CoV-2 était transmissible principalement par les postillons déposés sur les surfaces avait pour objectif de nous rassurer.

En premier lieu, dans la culture scientifique et médicale, lorsque l'on pense transmission, on a en premier lieu en tête les bactéries et tout particulièrement le staphylocoque doré, qui se transmet par les mains et nécessite une hygiène des mains et des surfaces renforcée. Ce mode de pensée très utile pour la stérilisation des instruments chirurgicaux a conduit très longtemps à négliger le fait que la transmission d'autres agents infectieux, comme celui de la tuberculose, se faisait quasi-exclusivement par aérosols. En outre, il existe vraisemblablement un biais cognitif que nous appellerons «loi de l'instrument», qui relève de la tentation de travestir la réalité d'un problème en le transformant en fonction des réponses (les outils) dont on dispose. En effet, lorsqu'un patient souffre d'une maladie transmissible par voie aérosols, il convient de l'isoler dans une chambre à pression négative, ce qui est coûteux en espace, matériel et personnels. Nous retrouvons ce biais plus largement avec les propos de Sibeth Ndiaye et la pénurie de masques.

On peut aussi supposer qu'affirmer que le SARS-CoV-2 était transmissible principalement par les postillons déposés sur les surfaces, via le contact avec les mains, avait l'objectif premier de nous rassurer: nous avions la possibilité d'être aisément actifs face au virus, et ce même en l'absence de masques, en récurant mains et surfaces. Les aérosols ont peut-être aussi quelque chose d'effrayant dans la communication publique: minuscules, volatils, sournois capables de rester plusieurs heures en suspension sans même qu'on les détecte…

Reste qu'aujourd'hui, alors que nous sommes bien mieux au fait des modes de transmission de Covid-19 (essentiellement par aérosols) et que les masques sont devenus accessibles, nous pouvons acoir un rôle efficace contre le virus –et ne nous imposer que des contraintes et des restrictions utiles.

Précisions sur l'aérosol

Revenons sur ce qu'est un aérosol. L'appellation n'est pas excellente lorsqu'on parle du coronavirus, car ce n'est pas le virus lui-même qui est aérosolisée, ce sont les postillons que nous émettons en respirant, parlant, chantant. Heureusement car le virus est une nanoparticule (il mesure environ cent nanomètres) qui traverserait tous les masques de protection (FFP2 compris) s'il était aérosolisé. Mais il n'est pas viable sans être entouré de l'eau d'une gouttelette de postillon. Ce sont ces gouttellettes, de taille variable qui, parce qu'elles peuvent flotter dans l'air, sont dites aérosolisées.

Toute la transmission du coronavirus se produit donc au cœur d'un nuage invisible de micro-gouttes de nos propres postillons qui peuvent rester plusieurs minutes (lorsqu'elles avoisinent la taille de 100 microns), ou plusieurs heures dans l'air (pour les plus petites d'entre elles). Nous en produisons naturellement en respirant et parlant, ainsi qu'en mangeant ou en chantant. On les voit seulement l'hiver dans la rue quand nous nous promenons, sous la forme de ces petits nuages qui s'échappent de nos narines et de notre bouche en se diluant immédiatement dans l'atmosphère. La fumée d'une cigarette est un autre aérosol que le fumeur émet et qui visualise très bien les aérosols que nous émettons par notre respiration, sans fumer: ces aérosols sont transportés par les courants d'air et leurs volutes s'accumulent dans les pièces fermées et mal ventilées. Comme ce nuage est très léger, il peut circuler facilement à distance de celui qui l'émet et il peut pénétrer profondément dans les poumons quand nous l'inhalons.

Alors que l'Éducation nationale aurait pu promettre des capteurs de CO2 dans chaque salle de classe, rien n'est encore annoncé pour la rentrée.

Enfin, il a la faculté d'être aisément dilué dans l'air ce qui explique que le risque de transmissions existe essentiellement en milieux fermés et peu ventilés.

La prévention passe alors par six points majeurs: en milieu fermé, limiter drastiquement leur présence par une ventilation efficace, réduire le temps d'exposition, limiter la densité de personnes, porter un masque et maintenir une distance physique. Pour s'en rappeler, on peut simplement et toujours se référer aux fumeurs dont la fumée de cigarettes nous incommode et nous met en danger lorsque nous sommes à l'intérieur et que la pièce est mal ventilée suffisamment longtemps. On ajoute à cela le port du masque comme protection supplémentaire et éviter de parler, chanter, crier.

Au quotidien, cela passe par:

  • Le port d'un masque en continu dans les espaces clos. Par exemple, lorsque l'on travaille en open space, on ne retire pas son masque même si son bureau est à plus de 1,50 mètre de ses collègues –imaginez encore que l'un d'entre eux soit en train de fumer; vous êtes incommodés et même en danger de tabagisme passif certes d'autant plus que vous êtes près de lui, mais clairement aussi à plus d'1,50 mètre. Sans devenir obsédé par la perfection de l'ajustement du port du masque, on peut veiller à ce qu'il soit bien mis afin d'éviter les fuites sur les côtés et au niveau du nez. Les masques peuvent être au choix en tissu, chirurgical ou FFP2. Alors que de nombreux ingénieurs prônent les masques FFP2, d'après des études sur leur meilleure capacité de filtration en soufflerie, sachez que l'on a conduit de nombreux essais cliniques qui n'ont jamais pu démontrer la moindre supériorité de ce type de masque sur le masque chirurgical. Le masque en tissu a aussi d'excellentes performances dans la vie de tous les jours.
  • La ventilation des espaces clos. Il s'agit d'aérer: pas seulement d'ouvrir une fenêtre mais de créer des flux qui renouvellent efficacement l'air de la pièce. Ce n'est pas chose si facile. Pour le vérifier, il conviendra de l'évaluer par des capteurs de CO2 correctement disposés dans la pièce. On peut s'adjoindre, lorsque l'on est professionnel, le conseil d'un ventiliste (c'est le métier des spécialistes de la question).
  • L'installation de système de ventilation lorsqu'il n'est pas possible d'ouvrir les fenêtres.
  • L'installation de purificateurs d'air lorsqu'il n'est pas possible de ventiler efficacement la pièce.

Il conviendra donc d'éviter au maximum de séjourner longtemps dans les lieux clos, bondés et mal aérés et de limiter drastiquement le nombre de personnes réunies dans une même pièce. Parler produit dix fois plus d'aérosols que respirer. Chanter ou crier cinquante fois plus.

Les capteurs de CO2, condition des réouvertures

La transmission par aérosols a un impact important sur la réouverture des lieux fermés aujourd'hui au public. On voit bien que les systèmes de jauges, s'ils ont une logique qui découle de ce que nous venons d'expliquer, ne sont pas toujours très faisables et parfois même faussement rassurants. Le protocole de réouverture des restaurants prévoit que, fin mai, toutes les terrasses et 50% de la jauge en intérieur seront autorisés.

Autant l'ouverture des terrasses se justifie aisément – elles pourraient déjà d'ailleurs être ouvertes–, autant la réouverture des salles en intérieur est plus problématique, à moitié remplies ou non. En effet, le restaurant est par définition un lieu où l'on retire son masque pour manger. Et, le plus souvent, on y va accompagné et l'on parle, d'où d'importantes émissions d'aérosols sans que l'air ne soit toujours suffisamment renouvelé. La réouverture des restaurants devrait être conditionnelle à la vérification d'une ventilation efficace mesurée en permanence par des capteurs de CO2 correctement installés. En cas d'impossibilité d'obtenir un niveau de renouvellement d'air suffisant, des ventilistes pourront conseiller l'installation de purificateurs d'air qui fonctionnent aussi très bien.

Le plan de réouverture des cinémas et des salles de spectacles fait aussi l'impasse sur la question des aérosols. On parle encore volontiers de jauges, parfois de distance, mais jamais d'aération, ni d'ailleurs de port du masque.

L'été 2020, le gouvernement avait déjà privilégié la jauge de 50% comme critère de réouverture des établissements. | Jeff Pachoud / AFP

Et, alors que l'Éducation nationale aurait pu profiter des semaines de cours à distance et de vacances pour renforcer ses protocoles, promettre des capteurs de CO2 dans chaque salle de classe et dans les cantines, promouvoir les activités extérieures, rien n'est encore annoncé pour la rentrée.

Dans le même temps, on ne saurait comprendre aujourd'hui l'obligation de porter des masques sur la plage ou dans des espaces verts dès lors que l'on n'est pas nez à nez avec des personnes qui ne partagent pas notre foyer.

L'été arrive, il convient de prévoir faire tout ce que nous pouvons en extérieur, du cours de yoga à l'apéro entre amis, du cours d'EPS en passant par la répétition de chorale. S'il fallait arrêter les gens se rassemblant dehors, ce devrait être juste pour les féliciter de se trouver ainsi en sécurité à l'extérieur!

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