Santé / Société

Le confinement ou l'âge d'or de la masturbation

Temps de lecture : 5 min

Dans cette période sacrément morose, il n'y a vraiment pas de mal à se faire du bien. Il faut continuer à jouir de la vie, et jouir tout court aussi.

La masturbation, activité tout à fait compatible avec le télétravail. | Deon Black via Unsplash
La masturbation, activité tout à fait compatible avec le télétravail. | Deon Black via Unsplash

Avis aux amateurs d'onanisme –et Dieu sait qu'il y en a: on dénombre 74% de pratiquantes et 95% de pratiquants en France. L'époque semble propice aux joies des plaisirs solitaires, puisque la masturbation permet de respecter les gestes barrières. C'est du moins ce que rappelait en février le département de la Santé de New York dans un communiqué: «Vous êtes votre partenaire sexuel le plus sûr. La masturbation ne propage pas le Covid-19, surtout si vous vous lavez les mains (et les sextoys) à l'eau et au savon pendant au moins vingt secondes avant et après.»

C'est également une activité tout à fait compatible avec le télétravail. Si certains profitent de leur pause pour lancer une machine à laver, d'autres choisissent de se ressourcer. Il y a les adeptes de la sieste –21% des télétravailleurs en ont fait au moins une au cours du second confinement– et ceux qui préfèrent se masturber: 17% dont 40% chez les jeunes de moins de 30 ans.

Sans compter qu'en cette période anxiogène, rien de tel qu'un bon cocktail d'hormones dispensé par un orgasme –prolactine et ocytocine entre autres– pour se remettre d'aplomb. «Cela peut être un moyen rapide et efficace de se déstresser», assure Isabelle Braun-Lestrat, psychologue et sexologue, vice-présidente du Syndicat national des sexologues cliniciens.

Un manuel pour les travaux manuels

Autant de facteurs qui expliqueraient en partie l'engouement suscité par Jouissance Club. Ce manuel d'éducation sexuelle illustré par des schémas simples et ludiques s'est vendu à 200.000 exemplaires depuis sa parution en janvier 2020 et sera réédité en octobre prochain.

«Dans ce livre, tu trouveras un petit peu tout ce qu'il y a à savoir sur le sexe sans passer par la case “pénétration”», commente l'autrice et illustratrice, Jüne Plã, en quatrième de couverture. «J'ai travaillé dur pour que tu puisses explorer ta sexualité et celle de ton·ta·tes partenaire·s de moult façons. [...] L'idée étant d'y aller à ton rythme et de varier les plaisirs seul·e, à deux ou à plusieurs.» Une manière de mettre à profit tout ce temps resté cloîtré à la maison.

«Cette période peut être l'occasion de se recentrer sur soi, suggère Isabelle Braun-Lestrat, c'est le bon moment pour découvrir ce qui nous excite, ce qui nous stimule au travers d'auto-caresses, et pourquoi pas partager ces découvertes avec un ou une partenaire plus tard.» Quelques conseils avisés pour y parvenir ne peuvent donc pas nuire.

Un kilo de pâtes, un kilo de sextoys

Le sextoy tire aussi son épingle du jeu. Selon une étude de l'IFOP datant de novembre 2020, cette année-là, la proportion de la population en ayant déjà utilisé un a dépassé pour la première fois le seuil symbolique des 50%: 51% précisément, soit un niveau record par rapport aux mesures des années précédentes (48% en 2017, 37% en 2012, 9% en 2007, 7% en 1992). Cela n'est pas pour déplaire à Patrick Pruvot, président fondateur du lovestore Passage du Désir, qui dit avoir «plus que doublé» ses ventes en un an.

Cela ne s'invente pas: dans un contexte de distanciation physique, c'est un produit de la marque Womanizer, un sans-contact, qui fait le plus d'adeptes. «On intervient comme une forme de réconfort quand tout est interdit, estime le PDG. Quand vous ne pouvez plus aller au restaurant, au cinéma... la sexualité reste votre dernier territoire de liberté.» Il avoue même avoir pensé –avant d'y renoncer– à demander à ce que ses huit boutiques en France soient considérées comme des commerces essentiels et restent ouvertes malgré le confinement. «Cela n'aurait pas été très bien vu, par exemple vis-à-vis des restaurateurs», suppose-t-il.

Le succès est tel que ces joujoux sortent des magasins spécialisés. La preuve, Monoprix s'est engouffré dans la brèche. Depuis janvier, les magasins de Montparnasse, du quartier des Abbesses, et depuis mi-avril de la porte de Châtillon à Paris ont installé un corner dédié aux plaisirs intimes, achalandé par Passage du Désir. Eh oui, encore eux.

«À l'automne dernier, lorsque le couvre-feu a été mis en place, on a décidé de proposer des dispositifs anti-morosité avec la création d'une offre originale démocratisant l'accès au plaisir, relate Maguelone Paré, directrice concept et innovation chez Monoprix. S'il y a une enseigne qui peut se permettre d'être un peu en décalage, c'est bien la nôtre. On a donc saisi le confinement comme une opportunité. Nous nous sommes dit: les gens sont à la maison, il y a des choses très sympas à faire chez soi et donc on va les aider à s'équiper.»

Voilà comment on se retrouve avec, dans son Caddie, un vibromasseur ou un jeu de dés érotiques d'un côté et un kilo de pâtes de l'autre. L'enseigne envisage d'étendre le concept à dix puis soixante-dix magasins.

Baise de moral

On l'aura compris, nous sommes dans l'ère de la démocratisation des accessoires, et comme le déclarait la sexperte Maïa Mazaurette en avril 2020 dans l'émission «Quotidien» sur TMC, «c'est l'âge d'or de la masturbation».

Mais ce n'est pas uniquement du fait de cette période. «Les changements de la société sont amorcés depuis bien longtemps», affirme Aurore Malet-Karas, docteure en neurosciences et sexologue. L'engouement pour les sextoys ne date pas d'hier à en croire l'analyse de François Kraus, directeur du pôle Politique / Actualités de l'IFOP: «Si les huis clos imposés aux Français ont sans doute poussé certains à l'acte d'achat, cette hausse de l'usage des sextoys s'inscrit en réalité dans un mouvement plus ancien lié à la fois à une offre de produits de plus en plus performants et un changement des circuits de distribution caractérisé par l'essor des ventes en ligne et leur accès en grande surface ou dans des magasins spécialisés –de type lovestore– beaucoup plus engageants que les sex-shops traditionnels.»

Ce à quoi la Dr Malet-Karas ajoute: «La crise renforce les extrêmes. Ceux qui se masturbaient avant se masturbent davantage. Ceux qui possédaient déjà un sextoy en achètent un deuxième puis un troisième, etc. En revanche, ceux qui n'avaient pas de vie sexuelle continuent de ne pas en avoir.» Ainsi, on assiste d'un côté au boum de la masturbation et d'un autre au flop de la libido.

Deux psychologues italiens, Stefano Eleuteri et Giulia Terzitta, l'attestent dans leur article «La sexualité pendant la pandémie Covid-19»: «Les impacts psychologiques ont diminué le désir sexuel et les problèmes logistiques ont réduit les relations sexuelles.» Voilà les plaisirs intimes relégués au second plan. «En cette période très incertaine professionnellement et économiquement, certains se recentrent sur des questions plus existentielles telles que “qu'est-ce que je vais faire de ma vie?”. La sexualité n'apparaît alors pas comme nécessaire», explique Isabelle Braun-Lestrat.

Petite lueur d'espoir tout de même, allumée par François Kraus: «Dans un contexte de baisse générale du moral et des interactions sociales, le sexe semble plutôt jouer un rôle de réconfort.» Alors faites l'amour, pas la gueule!

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