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Le prince Philip, celui qui a dépoussiéré Buckingham Palace

Temps de lecture : 10 min

Indissociable de l'ombre de la reine d'Angleterre, à la fois témoin et acteur des bouleversements du siècle dernier, le prince Philip était pour son temps plus avant-gardiste qu'on ne l'imagine.

Le prince Philip est mort le 9 avril 2021, à 99 ans. | Adrian Dennis / AFP
Le prince Philip est mort le 9 avril 2021, à 99 ans. | Adrian Dennis / AFP

Il a rencontré Winston Churchill, Harry Truman, les Beatles, JFK, Mandela, Madonna, plusieurs papes, Tom Cruise et Gwyneth Paltrow, pour ne citer qu'eux. L'extraordinaire longévité du prince Philip, duc d'Édimbourg, fait de lui un trait d'union symbolique entre deux époques, la nôtre et celle du temps des empires coloniaux et des grandes guerres mondiales. Il était né dans ce vieux monde élitiste où l'aristocratie européenne semblait toujours être vaguement cousine. Philip et sa femme Elizabeth étaient d'ailleurs de lointains parents, puisque tous deux descendants de la célèbre Queen Victoria.

On s'apprête à enterrer avec lui une figure emblématique d'une certaine idée de l'Europe, de la monarchie et du XXe siècle. Il aura à sa façon contribué à écrire cette page de l'histoire, car derrière des apparences conservatrices, parfois rustres et même réactionnaires, Philip s'est aussi révélé déterminant dans la réinvention de l'institution monarchique britannique après-guerre. Quand la cour s'employait à entretenir précieusement les traditions du passé, lui, au contraire, n'avait de cesse d'envisager l'avenir. Marqué par un exil forcé dans son enfance, il était conscient que la monarchie aurait à s'adapter pour perdurer et avait compris mieux que personne que la pérennité de la couronne repose sur l'adhésion du peuple à son image, et surtout que la société évolue plus vite que la royauté.

Le bruit médiatique que fait le prince Philip en partant est à la hauteur de son bilan personnel: quatre-vingt-dix-neuf ans de vie, dont soixante-treize de mariage et soixante-neuf passés au service de Sa Majesté. Les chiffres officiels donnent le tournis: plus de 22.000 engagements, 600 voyages à l'étranger, 750 présidences d'associations, 5.000 discours et au moins autant de plaques commémoratives inaugurées. Il se vantait même d'être l'homme le plus expérimenté du monde en la matière.

Sacrifié par le protocole

Avant de devenir un vieux monsieur un peu ronchon bardé de médailles épinglées sur ses uniformes militaires, Philip Mountbatten a eu une histoire digne des grandes sagas d'antan. L'Europe le découvre en 1947, à l'annonce de ses fiançailles avec Elizabeth, princesse héritière du trône d'Angleterre. Il est grand, blond, sportif, drôle, fougueux et lieutenant dans la Royal Navy. Sa photogénie aide à conquérir le cœur des Anglaises. Pourtant, aux yeux de la cour, il n'apparaît pas assez fortuné, ni assez titré, et même sûrement trop beau pour être honnête. Mais Elizabeth est déterminée, ce sera lui.

Leur mariage est célébré le 20 novembre 1947, elle a 21 ans, lui 26. Ils ont rapidement deux premiers enfants, un garçon (Charles) et une fille (Anne), et passent entre 1949 et 1951 la majeure partie de leur temps à Malte, où Philip est affecté sur une base de la Navy. Elizabeth joue les épouses modèles, en ces jeunes années leur vie est belle, heureuse, légère comme elle ne le sera plus jamais. La mort du roi George VI en février 1952 fait de la princesse une reine, et à cet instant la vie du couple bascule, pour devenir entièrement régie et corsetée par le très strict protocole régalien.

Philip est contraint d'abandonner sa carrière dans la marine, un sacrifice qu'il ne pensait pas avoir à faire si tôt, d'autant que rien n'est prévu concernant ses nouvelles attributions. L'époux de la reine n'a pas de rôle défini dans les textes officiels. «Constitutionnellement, je n'existe pas», regrette-t-il. Il doit se contenter d'être un compagnon, une présence, un soutien moral condamné à marcher toujours deux pas derrière sa femme, dans le respect de la préséance du monarque.

Dès le début des années 1950, Philip s'emploie à relever ce challenge empoisonné qui consiste à dépoussiérer les rouages de l'establishment.

Pour l'occuper pendant qu'elle apprend à régner, Elizabeth délègue à son mari l'éducation de leurs enfants, mais aussi la délicate mission de réformer le fonctionnement du palais de Buckingham. Dès le début des années 1950, Philip s'emploie à relever ce challenge empoisonné qui consiste à dépoussiérer les rouages de l'establishment, englués dans des principes obsolètes datant parfois du règne de Victoria, encore elle.

Le duc découvre par exemple que les repas des membres de la famille royale et ceux du personnel sont préparés dans des cuisines séparées, et qu'aucun aliment n'est autorisé à circuler de l'une à l'autre. Pragmatique, il met un terme à cette aberration qui multiplie les coûts, les efforts et le gâchis et fait fermer l'une des cuisines. Il autorise également les valets à arrêter de se poudrer les cheveux, une tradition ridicule à ses yeux. Philip débarque à Buckingham comme un ouragan et bouscule les vieux courtisans, traditionnellement plus royalistes que le roi. Chez les hommes de main de la firme, on n'apprécie guère cet outsider impétueux et ses ambitions de modernité, et on fait tout pour calmer ses ardeurs. Les choses prendront du temps.

Autre chantier auquel s'attaque Philip, la relation du palais avec les médias. «Je dois être vue pour être crue», admet volontiers la reine, et son mari pressent une carte à jouer avec un nouvel outil qu'est la télévision. Il a beau détester les journalistes, Philip voit là un moyen de démocratiser la couronne, juste ce qu'il faut pour la rendre aimable et pour qu'elle continue à faire rêver. La cour, l'église et le gouvernement sont opposés à l'idée d'un couronnement télévisé, mais Philip parvient seul à convaincre sa femme, et la suite entre dans l'histoire. Le 2 juin 1953, 277 millions de personnes à travers le monde suivront le sacre de son épouse sur un écran en noir et blanc.

Toujours dans l'idée de la rendre plus populaire, presque accessible, le duc d'Édimbourg incite la reine à pratiquer le bain de foule à pied. Il plaide aussi pour qu'elle enregistre ses allocutions de Noël à la télévision, afin qu'elles soient diffusées au cœur des foyers. Au son de la radio on ajoute l'image, et en ce jour de fête votre reine se retrouve quasiment à votre table...

En 1961, il est le premier membre de la famille à accorder une interview, pour l'émission «Panorama» de la BBC (la même qui recueille trente-quatre ans plus tard les confessions de Lady Diana). En 1968, il est emballé par l'idée d'un documentaire sur la famille royale: une équipe de télévision les suit alors pendant un an, pour retranscrire en deux heures d'images une certaine idée de leur vie quotidienne, entre obligations et distractions privées. Les Windsor regretteront finalement cet exercice périlleux et feront interdire la rediffusion de ce document, intitulé Royal Family, dans lequel même lorsqu'ils prennent le petit déjeuner ou grillent des saucisses au bord d'un lac, ils ne parviennent pas à avoir l'air de gens normaux. Tout simplement parce qu'ils ne le sont pas. Voir la reine sortir ses Tupperware pour préparer un pique-nique en collier de perles et souliers vernis n'a pas convaincu le peuple. C'était pourtant bien essayé.

Passionné de sciences et de nouvelles technologies, c'est encore Philip qui fait installer des interphones à Buckingham pour en finir avec les billets manuscrits convoyés par des valets sur des kilomètres à travers les couloirs du palais. Il fait aussi transformer son dressing personnel en un bijou d'ingéniosité à la James Bond, dans lequel il suffit d'appuyer sur un bouton pour faire surgir un costume. Même si la technologie a bien évolué depuis, et que le prince Harry s'est gentiment moqué de son grand-père qui se contentait récemment de refermer l'ordinateur portable pour mettre fin à une visioconférence, Philip était bien un geek de son époque, et le premier de la famille à posséder un ordinateur dans son bureau.

Le prince fait également figure de pionnier dans son activisme pour des causes modernistes. Dès 1947, il s'engage auprès de la jeunesse en parrainant d'abord une association londonienne puis, en 1956, il crée le Duke of Edinburgh Award, un programme international destiné à récompenser les 14-24 ans investis dans des projets d'intérêt collectif ou de dépassement personnel. Il s'engage également très tôt pour la défense de l'écologie et la protection de l'environnement. Il préside pendant trente-cinq ans le WWF, fonds mondial pour la nature, et plaide des décennies durant contre la déforestation, la pollution, la surpopulation de la Terre. En 1988, il déclare: «Si je devais me réincarner, je voudrais que ce soit en un virus mortel, pour contribuer à résoudre le problème de la surpopulation.» Le Covid-19 aura finalement précédé sa mort.

La famille royale réunie en 2015, à l'occasion de la parade pour l'anniversaire de la reine Elizabeth II. | Ben Stansall / AFP

Il quitte la Grèce dans une caisse de fruits en bois

Outre la difficulté de la charge de prince consort, Philip était aussi un homme à la personnalité complexe et tourmentée. Son histoire démarre avec une enfance chaotique: il naît prince de Grèce et du Danemark en juin 1921, sur l'île de Corfou, cinquième enfant et premier fils du prince André de Grèce et d'Alice de Battenberg, descendante de la reine Victoria (toujours la même) et nièce de la dernière impératrice de Russie.

Philip n'a que 18 mois quand ses parents sont poussés à l'exil par la révolution grecque. La légende veut qu'il quitte le pays avec, en guise de berceau, une caisse de fruits en bois. Sa famille, qui n'a plus ni nom, ni patrie, ni argent, trouve refuge en France mais très vite, le père part pour Monaco et ne donne plus signe de vie. Il y mourra en 1944. Ses sœurs épousent de hauts dignitaires allemands et sa mère, sourde, malade et diagnostiquée schizophrène, est internée de force dans une institution en Suisse alors qu'il n'a que 9 ans. Philip se retrouve seul, balloté entre différents membres de la famille, envoyé dans plusieurs pensionnats à travers l'Europe, soumis à une éducation à la dure. Il ne connaîtra plus la vie dans un foyer familial jusqu'à son mariage avec Elizabeth.

Ces traumatismes ont profondément marqué le caractère de Philip. C'est finalement son oncle maternel Louis Mountbatten, dont le nom de Battenberg a été anglicisé pour faire oublier ses résonances germaniques après la première guerre, qui finit par le prendre sous son aile et l'aider à intégrer la Royal Navy britannique. C'est encore lui qui propose en juillet 1939, lors d'une visite du roi George VI à l'école militaire navale de Dartmouth où étudie Philip, que son neveu joue les escortes pour les deux jeunes princesses, Elizabeth et Margaret. L'aînée a le coup de foudre, elle tombe sous le charme et n'en démordra plus: il est l'homme de sa vie. Elizabeth et Philip ne cesseront plus de s'écrire malgré la guerre, pendant laquelle il sert sur les flottes de Méditerranée et du Pacifique, et attendront des jours meilleurs pour pouvoir se marier.

«Mon premier, second et ultime emploi est de ne jamais laisser tomber la reine.»
Prince Philip, duc d'Édimbourg

Philip le sait: épouser Elizabeth revient à accepter une longue liste de renoncements. Il renonce à sa nationalité, sa religion, sa carrière militaire, et même à donner son nom à leurs enfants. Aussi difficile que cela soit pour un macho, dominateur, leader naturel dans l'âme comme Philip, il accepte pourtant son sort, dénué de pouvoir, entouré par un trio constitué de sa femme la reine, sa belle-sœur la princesse Margaret, et sa belle-mère l'insubmersible Queen Mum. Il est certes misogyne, mais avant tout dévoué. «Mon premier, second et ultime emploi est de ne jamais laisser tomber la reine», serine-t-il. Par sens du devoir, Philip s'est sacrifié pour la couronne d'Angleterre, et, plus tard, il en veut beaucoup à celles et ceux qui ne seront pas prêts à faire de même ensuite, comme Diana, Fergie ou encore Meghan.

Facétieux, taquin, d'un naturel désarmant et doté d'un humour ravageur, en tant qu'époux, il est le seul à pouvoir être sans filtre avec la reine, à la considérer comme un être humain. Il l'appelle «mon chou», «ma saucisse», ne prend pas de pincettes avec elle, qui apprécie cette franchise. Surtout, il la fait rire... Le jour du couronnement, lorsqu'il l'aperçoit avec sa couronne il lui lance «Où as-tu dégoté un chapeau pareil?» Elizabeth est prête à lui pardonner beaucoup, ses gaffes comme ses sorties de route. De toute façon, le divorce est inenvisageable, pour celle qui est aussi cheffe de l'église d'Angleterre. Elle sait la difficulté de la position de son mari, et préfère fermer les yeux sur ses défauts pour ne retenir que ses qualités. Ce n'est pas un secret, Philip, d'un naturel charmeur, aimait les femmes et se plaisait à séduire. Pourtant, la presse n'est jamais parvenue à obtenir la moindre preuve d'une infidélité de sa part.

Tandis que sa femme porte la couronne, le duc endosse en privé la casquette de chef de famille. En tant que père, il se montre dur, en particulier avec leur aîné Charles, qu'il trouve trop tendre, trop fragile, pas assez combatif, autrement dit pas digne d'être un futur souverain. Charles gardera le souvenir d'un père cruel et manquant de tact dans ses jeunes années, et lui reprochera ouvertement ce manque d'affection. Avec ses cadets, Philip se montre plus doux, en particulier avec Anne, sa préférée. Plus tard, il se montrera même attentionné avec ses petits-enfants. On se souvient notamment que c'est lui qui accompagnait William et Harry le jour où ils ont dû marcher derrière le cercueil de leur mère, la princesse Diana. Il leur avait dit quelques jours plus tôt: «Si vous voulez que je sois là, je le serai.»

Philip a été un consort loyal, un soutien indéfectible pour la reine. Cantonné à un rôle éloigné de sa personnalité, il a su l'assumer avec une certaine classe. Après l'annonce de sa mort, Barack Obama a écrit: «Au côté de la reine ou deux pas derrière elle, il a montré au monde ce que signifiait être un mari qui soutient et encourage une femme puissante.» Une position finalement terriblement moderne.

Le duc a assuré son rôle aussi longtemps que possible, ne prenant sa retraite qu'en 2017, à 96 ans. Pour sa dernière apparition officielle, il assiste en sa qualité de capitaine général des Royal Marines à une parade militaire sous une pluie battante. Se retirant après un dernier coup de chapeau melon, il n'apparaîtra plus que pour de rares occasions familiales, telles que la naissance du petit Archie ou le mariage de la princesse Beatrice.

La reine Elizabeth est désormais veuve. Pour une fois son mari, sa «force», son «roc», comme elle le qualifiait, l'a précédée et est parti devant. Samedi, les obsèques privées mais télévisées du duc d'Édimbourg seront l'occasion pour la famille royale d'afficher l'image d'un clan uni, après les remous causés notamment par les scandales sexuels du prince Andrew et la fuite des Sussex vers les États-Unis. Philip jouera en ce sens une dernière fois le rôle du chef de clan, celui qui en privé mettait tout le monde d'accord. Tous le savent, la royauté repose sur le principe de continuité. Show must go on, et God save the Queen.

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