Monde / Culture

En Chine, la grande glaciation du cinéma

Temps de lecture : 6 min

Un ensemble de mesures volontairement spectaculaires marque la volonté des dirigeants de contrôler de manière beaucoup plus rigoureuse le monde des films, sur fond d'affrontement de plus en plus tendu avec les États-Unis.

L'entrée du Musée du cinéma de Shanghai, sous bonne escorte. | Szalai.laci via Wikimedia Commons
L'entrée du Musée du cinéma de Shanghai, sous bonne escorte. | Szalai.laci via Wikimedia Commons

Depuis le début du mois d'avril, une nouvelle réglementation impose à toutes les salles de cinéma chinoises de projeter au moins deux fois par semaine des films à la gloire du Parti communiste chinois (PCC), dont le centenaire sera officiellement célébré le 1er juillet, comme l'a récemment indiqué le magazine des professionnels de Hollywood, Variety. Les salles appartenant au circuit «art et essai» doivent quant à elles projeter de tels films au moins cinq fois par semaine.

Au moment où l'exploitation en salle est repartie sur les chapeaux de roue, installant la Chine très loin devant les autres pays, à commencer par les États-Unis, grâce à la maîtrise –incomplète mais très significative– de la pandémie, cette mesure vient compléter une batterie de reprises en main par les autorités d'un secteur dont la popularité ne se dément pas.

Le cinéma en République populaire de Chine n'a jamais été libre, et même dans les périodes dites d'ouverture, la censure s'est exercée avec rigueur, interdisant des films, exigeant des coupes, obligeant certains titres à des sorties ultra-confidentielles, privant du droit de travailler les réalisateurs s'éloignant des règles en vigueur, règles pour la plupart non écrites.

C'est pourtant en naviguant à vue au milieu de ces obstacles que trois générations de réalisateurs sont parvenus à faire exister, parfois clandestinement, parfois seulement à l'étranger mais aussi parfois en Chine même, un considérable ensemble d'œuvres d'une immense liberté d'expression.

C'est aussi dans ce contexte que s'est développée, sur un modèle hollywoodien, une puissante industrie. Mais il est possible qu'on arrive à un tournant dans ce processus qui date du début des années 1980 pour l'invention artistique (la «cinquième génération») et du début des années 2000 pour l'essor économique de masse.

Changement de tutelle

Si la pleine liberté n'a jamais existé pour le cinéma en Chine, il ne fait aucun doute qu'un sévère tour de vis lui a été imposé en 2018, avec le remplacement du Bureau du cinéma, département d'une administration publique avec laquelle les réalisateurs avaient dans bon nombre de cas appris à négocier, et qui à sa façon se souciait des films, par la direction de la propagande du Parti communiste, beaucoup plus rigoriste, et indifférente aux singularités du secteur.

Ce contexte a vu le nombre de films interdits augmenter, y compris au détriment de productions qui n'avaient rien de marginal ou d'ouvertement transgressif. C'est qu'à la défiance envers toute déviation idéologique s'est ajoutée chez les dirigeants chinois la volonté de contrôler la puissance économique d'entrepreneurs nés sous l'égide du système, mais auxquels la réussite offrait des marges d'autonomie devenues intolérables.

La star Fan Bingbing, accusée de fraude fiscale massive. | Zhu Jiahao / SIPA ASIA / SIPA

En outre, la visibilité de ces acteurs-là, connus du grand public, permettait de faire des exemples plus spectaculaires que dans d'autres secteurs. Aussi bien le gigantesque consortium Wanda, qui posséda un temps le plus grand circuit de salles du monde, que Fan Bingbing, la star féminine la plus populaire, ont été condamnés pour des pratiques dont tout indique qu'elles étaient effectivement illégales, mais qui ont aussi été le moyen de leur faire payer d'avoir pu paraître empiéter sur la gloire du Parti et de son grand leader.

L'ennemi américain

Le 2 avril a été publiée une première liste des films. Non seulement les salles ont obligation de les programmer, mais elles doivent en outre faire en sorte que les séances soient pleines grâce au choix des meilleurs créneaux horaires, à des tarifs attractifs, à des partenariats avec les collectivités.

Une image du classique Combattre au Nord et au Sud où la glorieuse Armée populaire de libération balaie les troupes du Kuomintang. | Capture d'écran 老电影 Chinese Classic Vintage Movies via YouTube

Cette liste comprend aussi bien des films des tout débuts de la République populaire tels que Combattre au Nord et au Sud (1952) et le classique Détachement féminin rouge (1961) de Xie Jin, qui devait servir de base à l'«opéra révolutionnaire modèle» du même titre durant la Révolution culturelle, que des réalisations récentes, dont le blockbuster Le Sacrifice (2020), situé durant la guerre de Corée, et assez directement inspiré du Dunkerque de Christopher Nolan.

Cette directive s'inscrit dans le processus qui doit mener à la création d'une «atmosphère festive et chaleureuse» dans la perspective de la célébration du centenaire du parti au pouvoir et sa propre glorification par Xi Jinping, comme l'a expliqué au cours d'une conférence de presse le responsable du cinéma au bureau de la propagande, Wang Xiao-hui.

Bande-annonce du Sacrifice réalisé par Guan Hu, Frant Gwo et Lu Yang.

S'y est ajoutée la déclaration d'un porte-parole militaire mettant en valeur la réalisation de superproductions à la gloire de l'Armée populaire de libération, dont La Bataille du réservoir de Chosin (une victoire chinoise sur les Américains pendant la guerre de Corée), réalisée par Chen Kaige.

Le temps est loin où cette figure de proue de la «cinquième génération» incarnait un renouveau artistique et une liberté de ton transgressive, notamment avec son deuxième long-métrage, La Grande Parade (1986), consacré déjà à l'armée, mais bien différemment, et immédiatement censuré.

Les grands anniversaires politiques comme le centenaire du PCC sont toujours l'occasion d'un raidissement des autorités, mais en l'occurrence il s'inscrit dans une tendance lourde dont témoignent de nombreux autres indices, sur fond de durcissement des relations avec l'Occident et surtout les États-Unis.

Que les films patriotiques récents fassent grand cas de la guerre de Corée désigne d'ailleurs l'ennemi de l'heure, les États-Unis, alors que d'ordinaire ils concernaient surtout la résistance contre l'occupant japonais et la lutte contre les nationalistes du Kuomintang.

Agressivité tous azimuts

La guerre idéologique a récemment pris pour cible Chloé Zhao, cette jeune réalisatrice chinoise partie vivre en Amérique, longtemps au sein d'une réserve sioux. Elle connaît un parcours triomphal en festival et dans les grandes distributions de trophées honorifiques avec son plus récent film, Nomadland, Lion d'or au Festival de Venise et déjà grand vainqueur des Golden Globes, des Directors Guild of America Awards et des BAFTA, en attendant les Oscars où elle est tenue pour favorite.

Dans un premier temps, les Chinois se sont enorgueillis du succès d'une concitoyenne, jusqu'à ce que des déclarations de la réalisatrice (à l'époque de ses précédents et très beaux Les Chansons que mes frères m'ont apprises et The Rider) témoignent d'un enthousiasme mitigé pour les conditions de vie dans sa mère patrie. Stimulée par les autorités mais traduisant aussi un profond nationalisme d'une grande partie de la population chinoise, elle fait l'objet d'une violente campagne sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Chloé Zhao à l'époque de The Rider. | Films du Losange

Ces attaques menacent de bloquer la sortie en Chine de Nomadland, mais aussi la distribution du blockbuster hollywoodien qu'elle a réalisé pour Marvel, Eternals, une suite d'Avengers. Soit une mauvaise nouvelle pour le public chinois, privé d'un bon film (Nomadland), et une mauvaise nouvelle pour Disney, dont Marvel est une filiale, privée d'un marché essentiel pour sa superproduction.

Dans le même ordre d'idée, sur ordre de la direction de la propagande du Parti, ni la télévision chinoise ni celle de Hong Kong ne retransmettront la cérémonie des Oscars. Elles en ont l'interdiction, notamment parce que, outre Chloé Zhao, on risque d'y faire mention de Do Not Split du Norvégien Anders Hammer, nommé au meilleur court-métrage documentaire et consacré au mouvement démocratique dans l'ex-colonie britannique en 2019.

Une image des manifestants pro-démocratie à Hong Kong fin 2019. | Capture d'écran Field of Vision via Facebook

Les coproductions internationales sont également sous contrôle. Un récent article de Frédéric Lemaître, correspondant du Monde à Pékin, citait ainsi les clauses d'un contrat type pour monter un projet en partenariat: il stipule qu'il faut «respecter les us et coutumes de la nation chinoise, l'histoire de la Chine et son enthousiasme patriotique». Aucune scène ne doit aller «à l'encontre de la politique étrangère et des intérêts d'État de la Chine sous quelque forme que ce soit».

Et les producteurs sont priés de vérifier que les personnes participant au film n'ont pas «pris de position politique s'opposant ou visant à contrarier “Une Chine”» (soit notamment la revendication de Pékin sur Taïwan). Ils doivent aussi s'assurer de «l'absence de contact avec les forces et individus antichinois dans le passé ou à l'heure actuelle».

On peut imaginer que la récente annulation du tournage en Chine d'une partie de la plus grosse production française du moment, Astérix et Obélix: l'Empire du Milieu de et avec Guillaume Canet, n'est pas sans lien avec cette atmosphère, tandis qu'en Occident se multiplient les condamnations de la situation atroce imposée par le régime à la minorité ouïghoure.

Autre signal récent: l'annulation à la dernière minute du film chinois qui devait ouvrir le Festival de Hong Kong Where the Wind Blows de Philip Yung avec Tony Leung. Ce polar ne semblant pas poser de problème idéologique particulier, la décision apparaît comme un pur acte de mainmise sur l'île, et en particulier sur un festival qui a toujours fait preuve d'une grande indépendance.

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