Santé / Société

Les vegans sont-ils antivax?

Temps de lecture : 6 min

Certains vegans refusent depuis des années les vaccins testés sur des animaux. Mais une mouvance complotiste semble aussi émerger dans la communauté depuis le début de la pandémie. 

Depuis le début de la crise sanitaire, plusieurs initiatives ont vu le jour dans le monde médical pour sensibiliser les vegans à la vaccination. | Sara Bakhshi via Unsplash
Depuis le début de la crise sanitaire, plusieurs initiatives ont vu le jour dans le monde médical pour sensibiliser les vegans à la vaccination. | Sara Bakhshi via Unsplash

«Puis-je recevoir un vaccin contre le Covid-19 si je suis vegan?» C'est la question à laquelle tentait de répondre l'association Pour une éthique dans le traitement des animaux (PETA) dans un article publié en janvier sur son site. Car si les vaccins contiennent aujourd'hui peu de produits d'origine animale, ils restent systématiquement testés sur des souris, des chiens ou encore des singes avant d'être inoculés à l'être humain.

Une obligation légale pour les laboratoires depuis l'établissement du code de Nuremberg en 1949, mais qui met une partie de la communauté vegan dans l'embarras. Le veganisme, en effet, est défini par The Vegan Society comme «un mode de vie cherchant à éliminer –aux limites du possible– toute forme d'exploitation et de cruauté envers les animaux». Beaucoup de vegans se sentent donc mal à l'aise à l'idée d'accepter des vaccins testés sur les animaux.

C'est le cas d'Anna*, 35 ans. Vegan depuis six ans, cette directrice d'un magasin de prêt-à-porter assure refuser tous les vaccins habituellement recommandés par les médecins. «Si je peux m'en passer pour suivre mon éthique et n'exploiter aucun animal, je le ferai. Ces tests devraient être totalement abolis, c'est de la torture. Il est possible de procéder autrement.»

Ce malaise éthique est amplifié par la récente pandémie. Depuis janvier, les associations de défense des animaux lancent de nombreux appels à se faire vacciner dans les médias ou sur les réseaux sociaux. «Nous sommes aujourd'hui dans une situation de crise dont il est impossible de sortir sans les vaccins, justifie Anissa Putois, chargée de communication pour PETA France. Être vegan, c'est faire de son mieux et toujours choisir l'option la plus éthique quand il y a des alternatives. Il faut sensibiliser, mais ce n'est pas le moment d'être puriste.»

Un avis que partage en partie Anna, qui admet qu'elle ne se laisserait pas non plus mourir pour ses principes. «Certains refusent toute forme de médecine traditionnelle pour éviter les souffrances animales. On me traite souvent d'irresponsable et d'extrémiste, mais si je suis morte, je ne peux plus me battre pour mes convictions.» Elle affirme toutefois ne pas vouloir se faire vacciner contre le Covid-19 pour le moment, par crainte des effets secondaires.

Le combat des médecins vegans

Depuis le début de la crise sanitaire, plusieurs initiatives ont vu le jour dans le monde médical pour sensibiliser les vegans à la vaccination. En décembre 2020, un collectif américain de médecins a publié sur YouTube une longue vidéo en faveur des nouveaux vaccins. Une table ronde qui a permis à une dizaine de cardiologues, gastro-entérologues ou encore nutritionnistes eux-mêmes vegans de déconstruire les intox circulant sur les réseaux sociaux et de débattre des tests imposés aux animaux. Le but de l'opération? Démontrer qu'être vegan et pro-vaccin n'est pas incompatible.

Un objectif que poursuit aussi Rebecca Jones, médecin britannique plus connue sous le nom de The Vegan Doctor. Sur son blog, elle narre depuis près de quatre ans son expérience et prodigue de nombreux conseils santé pour sa communauté. Lorsque la pandémie a plongé le monde dans une série de confinements, elle était enceinte et a décidé de saisir cette opportunité afin de partager son quotidien et sensibiliser aux nouveaux traitements. «Au début, je m'exprimais seulement en tant que médecin. J'ai ensuite commencé à recevoir de nombreux commentaires agressifs de la part de personnes vegans. Selon elles, inciter les gens à recevoir le vaccin faisait de moi une fausse vegan», explique-t-elle.

Quand le journal The Telegraph la contacte en mars 2021 pour écrire une tribune sur le sujet, elle n'hésite pas une seconde. «En tant que vegan, je comprends d'un point de vue éthique le choix de ne pas faire de vaccins, mais avec cette pandémie, en tant que docteure, il est de ma responsabilité de m'exprimer.»

«Comme le mouvement antivax a pris de l'ampleur ces dernières années, ses idées se sont banalisées dans une partie de la communauté vegan.»
Rebecca Jones, The Vegan Doctor

Elle tient cependant à préciser que les vegans opposés aux vaccins restent une minorité. «Ils sont peut-être plus visibles parce qu'ils sont très présents sur les réseaux sociaux, avance le médecin. Il faut aussi bien différencier ceux qui sont contre les vaccins pour des raisons éthiques et ceux qui sont d'abord antivax avant d'être vegans.»

Avec ces derniers, Rebecca Jones admet que la discussion est souvent impossible. «Ce sont des personnes qui ont adopté une posture contestataire très rigide. Comme le mouvement antivax a pris de l'ampleur ces dernières années, leurs idées se sont banalisées dans une partie de la communauté. Après la publication de ma tribune, j'ai d'ailleurs dû bloquer plusieurs comptes qui se montraient très agressifs sur mes réseaux professionnels.»

L'infiltration de la mouvance complotiste

Si l'agressivité de cette minorité radicale n'étonne plus la médecin britannique, l'argumentaire des antivax semble depuis le début de la pandémie se rapprocher dangereusement de celui des théories complotistes relayées par la mouvance QAnon.

Fœtus avortés ou nanoparticules reliées à la 5G dans les vaccins, puce implantée dans les doses par Bill Gates, responsabilité de l'industrie pharmaceutique dans la diffusion du virus… Au sein des groupes Facebook vegans, ils sont nombreux à prôner le renforcement du système immunitaire à l'aide de plantes ou de vitamines pour éviter à tout prix de se faire «empoisonner». Une dérive facilitée par la posture contestataire qu'ont beaucoup de vegans envers les normes sociales et médicales.

Cette méfiance vis-à-vis de la médecine traditionnelle crée alors rapidement une passerelle vers les théories complotistes véhiculées sur les réseaux sociaux. «Ceux qui sont vraiment sur une branche radicale s'engouffrent dans une rhétorique antisystème et deviennent plus perméables aux discours complotistes, explique Tristan Mendès-France, spécialiste de l'extrémisme en ligne. Ils basculent alors plus facilement dans la pensée QAnon.»

Une passerelle aussi offerte par certains influenceurs, qui s'opposent de plus en plus frontalement à la médecine traditionnelle. En 2018, c'est la tatoueuse Kat von D, à la tête d'un empire de cosmétiques vegans et suivie par plus de 7 millions de personnes sur Instagram, qui annonçait enceinte à ses abonnés qu'elle ne vaccinerait pas son nourrisson.

Si la femme d'affaires admet aujourd'hui son erreur, de nombreux influenceurs continuent de relayer sur les réseaux sociaux des discours hostiles aux autorités médicales. Derrière une vitrine lisse mêlant souvent yoga, spiritualité et alimentation végétale, de plus en plus de comptes relaient des théories du complot antivax. C'est ce que l'universitaire canadien Marc-André Argentino appelle les Pastel QAnons. De la starlette de télé-réalité Kim Glow au vidéaste controversé Thierry Casasnovas, le phénomène semble prendre de l'ampleur en France au sein d'une communauté que l'on pourrait pourtant croire très éloignée du complotisme d'extrême droite. «Tous les adeptes de Casasnovas ne sont pas d'extrême droite, au contraire. Mais il incarne un discours antisystème, souligne Tristan Mendès-France. Les paroles d'autorité ont été plus que jamais remises en cause avec la pandémie, ce qui accélère ce mélange qui semble contre-nature. Sous le terme de “dictature sanitaire”, beaucoup de petites chapelles se retrouvent donc, même si elles n'ont pas la même tonalité idéologique ou les mêmes communautés.»

Il existe toutefois à l'extrême droite un puissant courant vegan anti-vaccin, lié à l'idéologie du «sang et du sol». Théorisé dès la fin du XIXe siècle et adopté par les nazis en 1933, le concept prône une pureté de la race en relation avec la nature et la terre. Aujourd'hui reprise par les néo-nazis, l'idéologie repose sur le fantasme d'une population aryenne préhistorique vivant seulement de céréales et de légumes, en opposition à une population juive consommatrice de produits animaux. Ne plus manger de viande permettrait donc de s'élever moralement au-dessus des autres hommes.

«Sous le terme de “dictature sanitaire”, beaucoup de petites chapelles se retrouvent.»
Tristan Mendès-France, spécialiste de l'extrémisme en ligne

En Allemagne, la mouvance est incarnée par le cuisinier et blogueur vegan Attila Heldman. D'abord connu pour ses livres de cuisine, vendus à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires dans le pays, il commence en avril 2020 à partager des théories complotistes sur la pandémie. Xénophobe et antisémite, il accuse notamment le gouvernement de vouloir empoisonner la population et argue que les deux fondateurs du laboratoire BioNTech, originaires de Syrie, veulent «mettre à bas la civilisation».

«Malheureusement, cette dérive est tout simplement représentative d'un mouvement plus général de la société, avance Anissa Putois. Au sein de l'association PETA, ce n'est pas quelque chose que nous observons pour l'instant, mais les vegans sont un groupe très divers et leurs opinions sont le reflet du monde actuel.»

* Le prénom a été changé

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