Médias / Société

Unef, Pulvar... le piège des polémiques à la sauce extrême droite

Temps de lecture : 4 min

Très présents sur les réseaux sociaux, les militants réagissent à tout et n'importe quoi. Les algorithmes les servent, et nous, on suit.

Audrey Pulvar, à Grenoble, en mars 2020. | Jeff Pachoud / AFP
Audrey Pulvar, à Grenoble, en mars 2020. | Jeff Pachoud / AFP

​Par quelle diablerie l'extrême droite fait-elle désormais l'agenda français?
Et quelles responsabilités avons-nous?

Prenons l'affaire Audrey Pulvar. Dans les faits, il n'y a pas d'affaire. Pourtant, en quelques jours, c'est devenu le sujet qu'on a entendu partout. Et c'est toujours la même mécanique qui se met en branle. Elle existe depuis des années mais va en se complexifiant et en s'amplifiant.
Tout part des réseaux sociaux sur lesquels l'extrême droite est très active. Ils réagissent à tout et n'importe quoi. Et nous, on suit. On va retweeter un propos extrême, on va leur répondre, on va commenter. Le problème, c'est que, ce faisant, on participe à augmenter leur visibilité et à donner l'impression qu'il y a un sujet.

C'est un piège terrible et c'est, entre autres choses, ce qui m'a convaincue de diminuer mes interventions sur les réseaux sociaux. Je n'avais plus l'impression de participer à ce qu'on appelait avant «la conversation mondiale» mais de servir les intérêts de mes adversaires politiques. Même si mon but était de les dénoncer, je les aidais à exister.

Parce qu'une fois que c'est suffisamment gros sur Twitter, le réseau étant très suivi par les gens des médias, ça se retrouve dans des émissions du genre de celles de Pascal Praud. Et vous noterez que cette reprise ne se fait jamais selon nos propres termes, mais avec les leurs. C'est déjà là qu'ils remportent une bataille culturelle, en dénaturant les termes mêmes du débat, si tant est qu'il y ait sujet à débat. Prenons l'exemple de l'Unef. En réalité, il s'agit de groupes de paroles pour personnes victimes de racisme. Au fil de la manipulation d'extrême droite, cela devient des réunions réservées aux personnes noires. C'est sous cette forme que la question est posée dans certains médias, notamment des émissions de chaînes d'info.

À ce stade, en règle générale, on voit Rokhaya Diallo tenter d'expliquer les enjeux de la polémique –et je reste admirative devant son infinie patience à répéter les mêmes choses depuis des années. Malheureusement, ce n'est jamais son discours qui est repris.


Si l'affaire prend bien, on passe, de ces quelques émissions, à un format en continu. Concernant l'histoire de l'Unef et d'Audrey Pulvar, Samuel Gontier a raconté comment les chaînes d'info ont rebondi dessus jusqu'à l'écœurement. «Racisme: Pulvar a-t-elle dérapé?», titre LCI dimanche à 13h40. Puis, à 13h50, «Racisme: Pulvar met le feu à la campagne». À 15h35, «Réunions non mixtes: la polémique Pulvar». À 19h25, «Réunions non mixtes: Pulvar fait polémique». À 20h07, «Réunions non mixtes: Pulvar va trop loin?». À 23h35, alors que LCI titre à nouveau «Réunions non mixtes: Pulvar fait polémique», le présentateur de l'émission lance le débat avec… la réaction de Marine Le Pen. C'est comme ça qu'on crée de toute pièce un événement.

Ensuite, on revient sur internet avec des extraits des émissions susdites qui sont balancés sur les réseaux sociaux pour relancer la machine. (Et là encore, se pose la question d'y répondre ou pas. Faut-il commenter ou ignorer?)

Une mécanique qui s'intensifie

À la suite de quoi, des politiques de seconde zone se disent que ça serait vraiment trop dommage de ne pas faire entendre l'extraordinaire pertinence de leur propre voix et en ajoutent une bonne couche.
Et enfin, des médias plus mainstream finissent par poser la question à des politiques de première catégorie.

L'extrême droite fait donc la conversation.

C'est-à-dire que, même si on se déclare en désaccord avec eux, on doit se positionner en fonction des enjeux qu'ils ont réussi à imposer dans l'espace public. À ce stade, ils ont déjà gagné. La question n'est même pas de savoir s'ils sont majoritaires. On sait que Twitter crée un terrible effet de loupe. Mais ce sont leurs problématiques qui sont au centre du débat.

Ce n'est sans doute pas complètement nouveau, ayons ici une pensée pour Jean-François Copé et son histoire de pain au chocolat. Mais la mécanique s'intensifie à cause de plusieurs éléments. D'abord, l'activisme de l'extrême droite sur les réseaux sociaux. Ils maîtrisent les outils et les algorithmes les servent. Ensuite, l'existence d'émissions comme celles de Pascal Praud, où les opinions les plus fascisantes peuvent s'exprimer librement, sans démenti, de façon quotidienne. C'est devenu partie intégrante de notre paysage médiatique. Enfin, le nombre de politiques qui, sentant venir les élections, ont décidé de surenchérir dans les discours paranoïaques.

Prenons Stéphane Piednoir, sénateur LR, qui propose un amendement pour interdire les prières dans les couloirs des universités.

Vous avez bien lu.

Je pense que, même si on faisait un top 30 des problèmes à la fac, il n'y aurait pas les prières de couloir… On remarque ici une autre caractéristique de ces débats: il est plus facile de se focaliser sur des non-faits que de donner aux facultés les moyens de fonctionner correctement.

On a donc des gens qui se contentent de donner leur avis, avis basé essentiellement sur leur opinion et ça ne les discrédite pas –alors que sur d'autres sujets, même pour improviser, il faudrait se renseigner un minimum. Par exemple, prenons au hasard, la réforme de l'assurance chômage. Bah pour donner son opinion dessus, il faudrait lire un minimum et retenir au moins quelques chiffres– alors que dire que les réunions entre personnes noires, c'est raciste, bah c'est vachement plus facile.

Et vous, vous la sentez comment cette campagne présidentielle?

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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