Santé / Économie

Les petits patrons français en grand danger de burn-out

Temps de lecture : 8 min

Même si beaucoup ne travaillent pas ou peu à cause des restrictions sanitaires, la fatigue professionnelle des dirigeants de PME a presque doublé depuis mars 2019. 

«Je me demande sans cesse comment je vais nourrir mes enfants, si je vais finir par m'en sortir», s'inquiète Ludivine Cuchor, propriétaire d'un bar. | Bertrand Guay / AFP
«Je me demande sans cesse comment je vais nourrir mes enfants, si je vais finir par m'en sortir», s'inquiète Ludivine Cuchor, propriétaire d'un bar. | Bertrand Guay / AFP

«Je n'en peux plus.» Ludivine Cuchor, propriétaire du bar Le Fleuron, à Rouen, ne voit plus le bout du tunnel. Cette mère célibataire de trois enfants a racheté son commerce un mois avant le premier confinement. Depuis, la succession des mesures sanitaires lui a fait accumuler les dettes auprès des fournisseurs, les factures et les loyers impayés. Son profil ayant longtemps été inéligible aux aides de l'État, elle enchaîne les petits boulots au noir pour subvenir aux besoins de sa famille. Même si 1.500 euros mensuels vont bientôt lui être attribués, «je les mettrai sur le compte de l'entreprise, ce n'est pas avec ça que je vais me verser un salaire. Je me demande sans cesse comment je vais nourrir mes enfants, si je vais finir par m'en sortir. J'y pense toute la journée et toute la nuit, sans conjoint pour me soutenir. Je défais et je refais mes cartes de cocktails dans la tête. Je ne dors plus, c'est épuisant», poursuit Ludivine Cuchor avec émotion.

Selon la nouvelle enquête de l'observatoire Amarok et de la fondation MMA, la fatigue professionnelle des petits patrons français a presque doublé depuis mars 2019. Avant la crise sanitaire, le nombre de dirigeants de PME qui commençaient à présenter un risque d'épuisement professionnel était de 17,5%. Lors du premier confinement, en avril 2020, cette proportion est passée à 34,65%. Et le mois dernier, 36,77% des gérants ont déclaré traverser une mauvaise passe. Les chiffres concernant «l'épuisement professionnel sévère» de ces chefs d'entreprise sont tout aussi impressionnants. En 2019, seuls 1,75% se trouvaient dans une situation critique. Aujourd'hui, ils sont 10,41% à être au bord du burn-out[1].

Un syndrome inédit provoqué par la pandémie

En cause, principalement, l'émergence d'un «syndrome d'impuissance», défini par Olivier Torrès, professeur d'économie des petites et moyennes entreprises à l'université de Montpellier et fondateur de l'observatoire Amarok. «Les petits patrons ont aujourd'hui une double impression: d'être impuissants et d'être coincés. C'est inédit, explique le directeur. Avant, l'épuisement professionnel avait principalement pour origine le sentiment de déception, la lassitude et la fatigue due aux cinquante heures de travail hebdomadaires qu'abattent en moyenne les dirigeants de PME. Le virus a en quelque sorte fait muter les causes d'épuisement habituelles de ces chefs d'entreprise.»

Paradoxalement, le fait de moins travailler ou de ne pas travailler du tout à cause des restrictions sanitaires épuise les dirigeants de PME. Depuis plus d'un an, leurs angoisses financières les empêchent de dormir, ajoutant de la fatigue physique à l'usure psychologique. La perspective de ne rien faire, pour des personnes traditionnellement hyperactives et ancrées dans l'action, est aussi dévastatrice, tout comme la sensation d'être mises au ban de la société par le gouvernement.

Pour beaucoup, dont la réussite professionnelle est indissociable de la réussite personnelle, l'échec culpabilise et contamine la sphère privée, même si la crise sanitaire n'est absolument pas de leur fait. «Nous, les petits patrons, on n'a pas droit au chômage. Avec ma femme, ça fait des mois qu'on puise dans nos économies. Si ça continue, ce sont nos biens personnels qui vont être saisis. On a peur de tout perdre, de devenir SDF. Dans ces conditions, la vie de famille, les amis… Tout en prend un coup, tout devient sous tension», résume un gérant de sociétés de commerce dans le prêt-à-porter et l'esthétique, qui emploie quinze personnes et cumule six mois de loyers impayés, réclamés avec insistance par des propriétaires intransigeants.

Certains petits patrons associent même l'idée de déposer le bilan à leur propre mort, d'où un risque de burn-out et de suicide particulièrement aigu au sein de cette population. «En une semaine, cinq professionnels de la restauration ou des gérants de bar que je connaissais se sont suicidés», témoigne encore Ludivine Cuchor. «Je ne le ferai pas, parce que j'ai eu une vie difficile et que je suis très fort psychologiquement, mais on sent qu'il ne faut pas grand-chose pour passer de l'autre côté et faire des bêtises», renchérit Franck Ouvrier, propriétaire avec sa femme depuis deux ans du restaurant La Tourelle Gourmande à Bourneville-Sainte-Croix (Eure).

Des ressources pour ne pas sombrer

Au bout de sept mois de fermeture, ce chef de salle normand s'est résolu à prendre un deuxième travail à l'usine, pour compenser les salaires qu'il ne touche plus et aider son fils encore étudiant. Après la dernière intervention publique du président Emmanuel Macron, il a regardé la télévision jusqu'à 3h du matin, en cogitant sur l'avenir. Malgré les aides et la vente à emporter, qui payent tout juste les loyers et sa salariée, il pense déposer le bilan si son établissement ne rouvre pas cet été. «Pour moi, ce serait un échec personnel, même si je sais que ce n'est pas de ma faute. J'ai quitté un très bon salaire en usine pour réaliser mon rêve, et là, il est en train de partir en fumée. J'ai l'impression d'être dans l'émission “Cauchemar en cuisine”: notre banque n'est absolument pas compréhensive, elle vient même de nous demander quand est-ce qu'on comptait rembourser le prêt de l'État. En plus ma mère, qui vient de mourir du Covid-19, adorait notre restaurant. Si on ferme, c'est comme si je la décevais», raconte encore Franck Ouvrier.

Irritabilité, isolement social, problèmes de sommeil, prise de poids, perte de sens et d'envie, difficultés de concentration, oublis, culpabilité, ruminations, baisse de l'estime de soi, incapacité à réaliser certaines tâches simples ou à profiter des petits plaisirs de la vie… Tout changement de comportement doit conduire à demander de l'aide auprès de son médecin traitant ou d'un psychiatre –les consultations sont remboursées par la sécurité sociale, sauf dépassements d'honoraires. Un numéro vert (0 805 65 50 50) est également ouvert tous les jours de 8h à 20h, afin d'orienter gratuitement les gérants en détresse vers des psychologues[2]. Les tribunaux de commerce peuvent aussi fournir de précieux conseils pratiques pour permettre à l'entreprise de tenir le temps de la crise. Enfin, des conseillers économiques sont mobilisables au sein des Chambres de commerce et d'industrie (CCI), des Chambres de métiers et de l'artisanat (CMA), de l'Urssaf et du Trésor public.

L'idée est de ne pas attendre d'être au bout du rouleau pour demander de l'aide, même si c'est contre-nature pour les hommes et femmes porteurs de responsabilités. «Plus on consulte tôt, plus on a de chances d'éviter que les états anxieux et dépressifs n'évoluent vers des pathologies nécessitant des thérapies, des médicaments, voire des hospitalisations», explique Pierre-Michel Llorca, psychiatre et professeur de psychiatrie. «Si l'aide est demandée dès les premiers symptômes, il suffit parfois d'un simple arrêt maladie pour que la personne parvienne à déconnecter de son entreprise et à remobiliser ses ressources», poursuit-il.

Quelques séances de psy peuvent aussi permettre de remonter la pente: «La santé du petit dirigeant est souvent directement corrélée à la santé de son entreprise. En ce sens, cela fait du bien d'être pris en charge par un professionnel dans un lieu neutre, sans lien avec le monde économique. Cela permet de retrouver des capacités de penser quand elles sont saturées, et ainsi de diminuer le risque de burn-out», insiste Jean-Luc-Malek Douillard, psychologue clinicien et cofondateur de l'association d'aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aigüe (APESA).

«J'ai changé mon fusil d'épaule»

Quand c'est possible, se concentrer sur une autre activité peut aussi être salvateur, comme en témoigne Alain Koeberlé, à la tête de son agence de voyages scolaires Aktours depuis quinze ans. Parmi les premiers touchés par la crise sanitaire, cet Alsacien a dû annuler tous ses voyages à l'étranger programmés en mars, avril et mai 2020, perdant ainsi le plus gros de son chiffre d'affaires annuel. «À ce moment-là, je me suis vraiment senti impuissant, puis j'ai complètement changé mon fusil d'épaule en m'investissant à fond dans la gestion du parc floral de ma société. Dès le premier confinement, je me suis évadé dans la nature. Heureusement, car sans aucun client ni horizon, je serais devenu fou», raconte le sexagénaire, qui vit actuellement du fonds de solidarité et des avoirs laissés par ses anciens clients[3].

Grâce à des agents comptables compréhensifs, Alain Koeberlé dort aujourd'hui sur ses deux oreilles, malgré une perte nette de 280.000 euros de chiffre d'affaires depuis le début de la crise sanitaire, un carnet de commandes complètement vide et la perspective de potentiellement déposer le bilan en octobre. «Cela ne me fait pas peur, car si jamais je liquide ma société, je sais que je peux me tourner vers autre chose», résume le chef d'entreprise.

«Quand je regarde en arrière, je me dis que j'aurais dû demander de l'aide beaucoup plus tôt.»
Alain Koeberlé, chef d'entreprise

Passer à autre chose, c'est aussi ce qu'a fait Stéphane Fouché, après le placement en sauvegarde de sa société immobilière, un énorme burn-out en 2014 et de longs mois sous antidépresseurs. «J'ai tout perdu suite à la crise des subprimes. Ma femme, l'agence immobilière que j'avais rachetée à mes parents, avec en prime le licenciement de notre secrétaire que je connaissais depuis tout gamin», se rappelle avec regret l'expert immobilier de 51 ans. «Mais aujourd'hui, ma nouvelle société spécialisée dans les grands bâtiments industriels et commerciaux cartonne, on vient me chercher de loin. Avec le coronavirus, j'ai fait une très grosse progression du chiffre d'affaires (+30% au premier trimestre 2021).»

Et si c'était à refaire? «Quand je regarde en arrière, je me dis que j'aurais dû demander de l'aide beaucoup plus tôt, dès 2012 en fait, et placer ma société en sauvegarde avant. Ce que je conseille à tous les chefs d'entreprise en difficulté aujourd'hui, c'est de s'ouvrir à leurs collègues et à leurs proches. Même si ce n'est pas facile, il ne faut pas cacher ses difficultés, il n'y a pas de honte», insiste cet habitant de Saintes, en Charente-Maritime. Toutes les personnes interrogées dans cet article sont en effet unanimes: la solidarité professionnelle, très forte entre les petits patrons, les aident à traverser la tempête. «Mais jusqu'à quand?», se demande Ludivine Cuchor, des tremblements dans la voix.

1 — Selon le psychiatre Pierre-Michel Llorca, «le burn-out est une réaction psychique causée par un épuisement mental et physique lié à une situation de stress professionnel». Faute de prise en charge, le burn-out peut déboucher sur des états anxieux et dépressifs pathologiques, voire sur un suicide. Retourner à l'article

2 — Les trois premières séances sont gratuites lorsqu'on appelle le numéro vert. Retourner à l'article

3 — Pour soulager les voyagistes, le gouvernement a décidé que les entrepreneurs du tourisme peuvent, pour 18 mois, transformer en avoirs les sommes à rembourser, puisque les voyages sont annulés. Retourner à l'article

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