Société / Culture

Le classique du féminisme qui a changé ma vie me semble aujourd'hui totalement à côté de la plaque

Temps de lecture : 10 min

J'ai relu «Quand la beauté fait mal», de Naomi Wolf, vingt ans après. Et j'ai eu mal, en effet.

Naomi Wolf, autrice de Quand la beauté fait mal, en 2014. | Robin Marchant / Getty Images / AFP - Montage Slate.fr
Naomi Wolf, autrice de Quand la beauté fait mal, en 2014. | Robin Marchant / Getty Images / AFP - Montage Slate.fr

Avant tout, il faut qu'une chose soit dite: Naomi Wolf est ce qu'on appelle une «Covid truther», une complotiste du Covid. Cette autrice de bestsellers a passé la pandémie à faire des choses comme se réjouir de manger dans un restaurant et asséner que les enfants sont en train de perdre le réflexe du sourire à cause des masques (lorsqu'on lui a demandé des sources, elle a répondu: «Les sources, ce sont les enfants autour de moi.»)

Elle est allée dans l'émission de Tucker Carlson en février –peu de temps après une authentique tentative de coup d'État– pour prévenir que les États-Unis étaient «en train de s'installer dans une situation de coup d'État» à cause des restrictions liées au Covid-19. Fin mars, elle a partagé une photo datant de 1944 représentant un couple juif du ghetto de Budapest portant l'étoile jaune sur leurs vestes, avec le commentaire «Biden: “Montrez-moi vos papiers.”»

Pré-Covid, plusieurs signaux indiquaient déjà qu'elle était en train de virer complotiste: en 2019, elle partageait ses soupçons selon lesquels les nuages qui ont une drôle de forme ne sont pas d'origine naturelle, et elle se faisait corriger en direct à la radio pour avoir catastrophiquement mal interprété des documents historiques sur lesquels elle avait fait reposer la thèse d'un livre entier. La première fois qu'elle est allée dans l'émission d'Alex Jones (animateur radio notoirement complotiste), mais pas la dernière, c'était en 2008.

«Quand la beauté fait mal» a donné une forme à ma colère

Tout cela m'a particulièrement troublée, parce que je dois une des transformations de ma vie à l'œuvre de Naomi Wolf. Il y a un peu plus de trente ans, elle a publié le texte qui l'a rendue célèbre: Quand la beauté fait mal (The Beauty Myth en anglais, soit «Le mythe de la beauté»). Ce livre décrit un ensemble de pratiques culturelles punitives qui, explique-t-elle, ont été «conçues» pour opprimer les femmes récemment libérées par la deuxième vague féministe. Il est devenu un best-seller adopté par de grands noms du féminisme.

Quelques années après sa sortie, quand ce livre est arrivé entre mes mains, probablement lors d'une des conférences pour les jeunes de l'association Unitarian Universalist, lors de ma période néo-hippie des années 1990 en Nouvelle-Angleterre, j'avais 15 ans. Il a marqué ma première expérience de lecture, reliant mes hontes et mes peurs secrètes à un gros problème dans ma culture.

Ma phase d'adoration du magazine Sassy, qui critiquait en permanence la culture des filles adolescentes mainstream, m'avait parfaitement préparée à recevoir le livre de Wolf. Mais Quand la beauté fait mal n'avait rien du ton rigolo et plaisant du genre «Fabrique ta mini-jupe avec des cravates!» qui égayait le côté «riot grrrl» politique de Sassy. Quand la beauté fait mal faisait le lien entre les problèmes quotidiens des adolescentes et la détresse des femmes en général, confirmant mes soupçons: les soucis de tous les jours n'allaient pas passer avec l'âge –et ils étaient graves.

Le passage obligé de l'adolescence me mettait dans un état de rage –j'étais furieuse de voir des filles sauter des repas et trahir leurs copines (me trahir moi) pour des garçons. Et ce qui me mettait encore plus en colère, c'était l'envie que j'avais d'en faire autant, moi aussi, parce que faire tapisserie, ça n'a d'attrait pour personne. Quand la beauté fait mal donnait une forme à toute cette colère. Quand j'ai eu fini de le lire, je me suis mise à porter des salopettes non-stop; je marchais pieds nus dès que je pouvais, et n'utilisais que des paillettes pour me maquiller parce que, disais-je à tous ceux qui voulaient bien m'entendre, moi, je me trouvais jolie comme ça. J'ai rédigé plusieurs dissertations énervées sur l'anorexie mentale, que mes professeurs ont reçues avec une tolérance admirable.

Ce livre m'a accompagnée de colonies de vacances en salles de classe en passant par la maison, et une place lui était réservée sur les étagères de toutes les chambres que j'ai occupées entre 15 et 21 ans, avant d'être remplacé par Feuilles d'herbe, de Walt Whitman (incontestable mise à jour de mon panthéon personnel ou je ne m'y connais pas). Aujourd'hui, quand je vois comment Naomi Wolf utilise sa plateforme pour promouvoir joyeusement tous les confino-sceptiques et autres anti-vax qui passent, je me demande si ce texte formateur a jamais eu la moindre valeur, ou si Wolf s'est fourvoyée tout du long, mais que j'étais trop jeune pour m'en rendre compte. Alors j'ai rouvert le livre, pour la première fois depuis vingt ans.

Des éclairs de lucidité sur la condition humaine

Quand la beauté fait mal s'organise en six chapitres, dont les titres me frappent aujourd'hui par leur grandiloquence: «Travail», «Culture», «Religion». En m'y replongeant, j'y ai trouvé des éclairs de lucidité sur la condition humaine. Dans le contexte de son analyse de la fonction de la beauté dans la fiction, Wolf écrit, à propos de Tess d'Urberville, de Thomas Hardy: «Sans sa beauté, elle aurait été exclue de l'univers et de l'horreur des grands événements. Les filles apprennent que les aventures, intéressantes ou pas, sont réservées aux “belles” femmes. Et, intéressantes ou pas, les aventures n'arrivent pas aux femmes qui ne sont pas “belles”.»

Je suis capable de voir aujourd'hui que Wolf excellait à pondre de petites fables sur les effets du «mythe de la beauté» sur les femmes et les hommes.

Je suis ravie qu'on me remette cela en mémoire, tandis que je réfléchis aux histoires que je vais lire à ma propre fille. Et tandis que je me replongeais dans le chapitre sur la culture des régimes –et comment elle peut voler aux femmes leur qualité de vie– je me suis surprise à acquiescer silencieusement au fil des pages. Je me rappelle, adolescente, avoir trouvé un immense soulagement dans la lecture de ce chapitre. Je sais aujourd'hui que le militantisme pour l'acceptation des gros remonte à bien, bien avant Wolf, et que c'est clairement de ça qu'elle s'inspire, mais elle a été celle qui l'a fait connaître. Elle cite l'œuvre de Susie Orbach (la psychothérapeute qui a publié Le poids, un enjeu féministe en 1978) et d'autres, mais je n'aurais pas été apte à reconnaître ces références quand je l'ai lue pour la première fois en 1995.

Je suis capable de voir aujourd'hui que Wolf excellait à pondre de petites fables sur les effets du «mythe de la beauté» sur les femmes et les hommes –de petits récits qui ne parlaient pas de vraies personnes, mais réussissaient quand même à avoir l'air vrai. Ce genre d'histoires aident parfois efficacement à concrétiser un concept abstrait. Il y a un passage particulièrement visionnaire sur la manière dont l'utilisation de la beauté féminine comme monnaie empoisonne les relations intimes:

«Que devient l'homme qui achète une belle femme, avec sa “beauté” pour seul objectif? Il se sabote lui-même. Il n'a gagné ni une amie, ni une alliée, ni la confiance mutuelle: elle sait pertinemment pourquoi elle a été choisie. Il a réussi à acheter un ensemble d'insécurités basées sur la méfiance mutuelle. Il gagne quelque chose cependant: l'estime d'autres hommes qui trouvent impressionnante une telle acquisition.»

Ce malheureux couple ne vit que dans la tête de Naomi Wolf. Lorsque j'étais adolescente, cette histoire me paraissait largement théorique –mais en la lisant aujourd'hui, avec le bénéfice de l'âge et après avoir été témoin de la présidence Trump, elle m'est profondément familière.

Des raccourcis carrément comiques

Mais pour chacun des petits passages qui m'ont été utiles, ou qui ont au moins contribué à renforcer mon moi de 2021, il y en a beaucoup d'autres extrêmement embarrassants –des exercices mentaux partis en sucette. Dans tout le livre, Wolf compare l'oppression des femmes à celles qu'ont subie de nombreux autres groupes, dans le but précis de souligner à quel point la vie est difficile pour les femmes modernes. À l'époque, elle avait été critiquée pour sa comparaison entre les anorexiques et les survivants de camps de concentration (gentil petit aperçu de ses habitudes sur Twitter en 2021), mais ce qui m'a le plus sauté aux yeux lors de ma relecture a été les bouts d'analyse maladroites qui utilisaient l'argument racial.

Quand les femmes ont la sensation qu'elles ont besoin d'avoir recours à de la chirurgie esthétique pour garder leur boulot, suggère Wolf, c'est comparable à ce qui pourrait arriver à un esclave à qui son maître couperait légalement le pied pour exercer un contrôle sur lui. Tout comme un employé noir peut affirmer qu'il «ne devrait pas être obligé d'avoir l'air plus blanc pour garder son travail», écrit-elle, une femme devrait avoir un même droit parallèle à être loyale à son «identité de femme» en résistant à la chirurgie et aux régime en vieillissant (les femmes noires, qui peuvent faire l'expérience des deux phénomènes à la fois, ne semblent pas être prises en compte ici). Et «retoucher les visages de femmes pour les rajeunir a le même écho politique que si on éclaircissait automatiquement tous les visages des Noirs.» En lisant cette réflexion, du plus profond de son être, le moi de 2021 a sifflé «Houlaaaaaa!».

Parfois, les raccourcis logiques du livre sont carrément comiques. Wolf souligne que l'industrie de la beauté adore parler des périls du «photo-vieillissement», ce qui est peut-être vrai et même un peu agaçant (laissez nous attraper des taches de vieillesse tranquilles). Mais elle poursuit en disant que sans cette pression, les femmes seraient dans la rue «sur les barricades environnementales» en train de défendre la couche d'ozone. «Cette mentalité de phobiques du soleil est en train de rompre le lien entre les femmes et le monde naturel» écrit-elle. C'est là une affirmation étrange à bien des égards –le secteur de la beauté aime aussi vendre des crèmes solaires, les chapeaux existent, et si tout le reste échoue, vous pouvez toujours vous asseoir à l'ombre et rester en plein air pour nouer des liens avec la portion de nature qui se trouve être à côté d'un arbre.

Son inquiétude face à notre lien soi-disant incroyablement fragile avec le monde extérieur m'a semblé un signe annonciateur de son discours anti-masques actuel. Ce qui l'intéresse, c'est de défendre tout ce qu'elle considère comme essentiellement «humain» (le soleil sur la peau, les sourire visibles). Elle se demande bien moins souvent pourquoi, dans un monde où nous sommes essentiellement des animaux habillés, elle est contrariée par un point d'intervention bien spécifique dans «l'ordre naturel des choses».

La théorie du complot y est omniprésente

Mais le principal problème du livre réside dans sa vision du pouvoir. L'autrice est convaincue qu'il existe, quelque part, une superstructure qui œuvre délibérément à manipuler la culture pour opprimer les femmes. Selon son raisonnement, le «mythe de la beauté» n'est pas une tendance, un paradigme ou un air du temps; c'est quelque chose de plus littéral. L'idée qu'il existe un standard de beauté que les femmes aspirent à atteindre au prix de souffrances «n'est pas une théorie du complot; elle n'en a nul besoin», écrit Wolf. «Les sociétés se racontent à elles-mêmes des fictions nécessaires exactement comme les font les individus et les familles.»

C'est vrai! Et c'est bien dit. Mais ensuite, elle revient sans cesse, eh bien, à l'idée qu'il existe réellement une théorie du complot en jeu ici. «D'une manière ou d'une autre, quelque part, quelqu'un doit avoir conclu que les femmes achèteraient davantage de produits si on les maintenait dans cet état permanent d'aspirantes “beautés” remplies de haine d'elles-mêmes, toujours vouées à l'échec, affamées et frappées d'insécurité sexuelle» développe-t-elle.

Je constate cette progression de la réflexion de Wolf dans tous les adeptes de la théorie du complot de l'ère Trump et du Covid.

Parfois les coupables sont les employeurs; parfois, c'est «la structure du pouvoir»; une autre fois, c'est une force de l'ombre, dissimulée derrière la voix passive. Les mannequins sont «un corps d'élite déployé de manière à maintenir 150 millions d'Américaines dans le rang», écrit Wolf. Avant de lire Quand la beauté fait mal, je pensais que si je faisais juste un peu de régime, je pourrais peut-être m'inscrire à ces cours de mannequinat Barbizon dont la publicité s'affichait au dos des magazines pour adolescentes, je sais donc tout à fait ce que veut dire Naomi Wolf quand elle dit «dans le rang». En tant qu'adulte, je ne suis pas trop sûre de savoir qui est en charge de ce «corps» et qui organise tout le «déploiement».

Wolf la féministe vedette et Wolf qui dénonce les méfaits de la science partagent un principe commun: la tendance à prendre quelque chose très à cœur, puis à décider que l'intensité de ces sentiments signifie que quelqu'un est forcément responsable. C'est cette intensité, reliée à une cause claire, dans laquelle je me retrouvais tant lorsque j'étais adolescente. Après avoir refermé Quand la beauté fait mal, j'ai travaillé pour un magazine pour ados et j'ai vu de très près le fonctionnement de l'économie de la beauté. Je suis allée à la fac, j'ai approfondi mes lectures sur l'histoire culturelle, et je me suis rendu compte que plus un universitaire pense que son explication des transformations culturelles est irréfutable, moins il faut lui faire confiance (non qu'un doctorat soit nécessaire pour reconnaître les failles de Wolf).

Je constate cette progression de la réflexion de Wolf dans tous les adeptes de la théorie du complot de l'ère Trump et du Covid, de Stop the Steal à QAnon, qui, comme Wolf, semblent favoriser un «ordre naturel» où leurs problèmes spécifiques ont la priorité. Cela part de «c'est vraiment nul», se poursuit par «il y a forcément quelqu'un qui tire des ficelles quelque part» pour finir par «les gars, j'ai trouvé qui c'était!».

C'est un instrument narratif efficace. La conviction de Wolf dynamise ses longs paragraphes maladroits et impose l'inclusion d'anecdotes et de détails sordides et de statistiques à n'en plus finir (l'une d'entre elles, sur le nombre de femmes qui meurent d'anorexie, a été critiquée à l'époque pour avoir été grossièrement gonflée, erreur que Wolf a corrigée.) Au moment de sa sortie, Caryn James a rédigé dans le New York Times une critique largement négative du livre: «Quand la beauté fait mal est un livre fouillis, mais ça ne veut pas dire qu'il est faux.»

Mais en me replongeant dedans pour son trentième anniversaire, sachant que son autrice s'est fait happer par le monde du complotisme, je n'en suis pas si sûre. Ce livre m'a libérée d'une bonne part de mes tracas de jeune adulte, et je sais qu'il l'a fait pour d'autres. Mais je ne crois pas que la fin justifie les moyens –surtout maintenant que nous voyons à quel point les fins de Wolf peuvent être destructrices. Par un accident de l'histoire, c'est à Quand la beauté fait mal que je dois une grande partie de mon identité féministe. Mais ce n'est pas un conte de fées que je passerai à ma propre fille.

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