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Laurène Beaumond, la journaliste française bien réelle qui défend Pékin

Temps de lecture : 9 min

Dans un article, l'ancienne expatriée récuse les accusations de persécutions subies par le peuple ouïghour au Xinjiang. Un témoignage qui tombe à pic pour la Chine.

Plus d'un million de Ouïghours seraient internés dans des camps de rééducation en Chine. | Cdd20 via Pixabay
Plus d'un million de Ouïghours seraient internés dans des camps de rééducation en Chine. | Cdd20 via Pixabay

Traditionnellement, la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, est peuplée de Ouïghours, une population musulmane qui parle une langue turcophone et qui a, depuis longtemps, maille à partir avec la domination chinoise. En 1960, alors que se déclenchait la brouille entre la Chine populaire et l'URSS, près d'un million de Ouïghours sont passés du côté soviétique. «Nous venons, ont-ils expliqué aux autorités locales, parce que la radio chinoise nous a dit que les Russes ont abandonné le communisme.»

Ils furent promptement renvoyés du côté chinois dans cet immense Xinjiang en partie désertique que traversaient autrefois les routes de la soie où se croisait le commerce entre l'Orient et l'Occident. Aujourd'hui, 10 millions de Chinois se sont installés dans cette «région autonome» où vivent 11,5 millions de Ouïghours. Tout indique que Pékin entend siniser cette région et réduire définitivement tout mouvement militant pour l'indépendance.

Dans ces conditions, il n'est pas courant qu'une journaliste française se montre favorable à la politique chinoise au Xinjiang, en dénonçant l'attitude des médias occidentaux dans un article intitulé «Mon Xinjiang: halte à la tyrannie des fake news».

Le 28 mars, le site en français de la télévision d'État chinoise, la CGTN, s'est empressé de publier ce texte sous la signature de Laurène Beaumond. La journaliste écrit avoir passé sept ans en Chine, être allée une dizaine de fois au Xinjiang et ne pas comprendre ce qui se dit en Occident sur cette province chinoise. «Je ne reconnais pas le Xinjiang que l'on me décrit dans celui que je connais.» Ou encore: «Je suis Française et fière de l'être. Je n'aime pas non plus lorsqu'on critique mon pays de manière injustifiée, pourquoi les Chinois n'auraient-ils pas le droit d'être indignés quand on raconte n'importe quoi sur le leur?»

Le Monde a cru pouvoir écrire que Laurène Beaumond n'existait pas et que ce n'était qu'un nom inventé par la télévision chinoise. En réalité, il s'agit du pseudonyme d'une journaliste qui préfère ne pas signer sous son nom. À Pékin, interrogée le 2 avril au cours d'un point de presse sur l'existence de cette journaliste, Hua Chunying, l'une des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, ne semblait pas mécontente de répondre: «Les journalistes occidentaux ne veulent certainement pas dire du bien de la Chine. Si un ou une journaliste étrangère fait différemment des autres, il ou elle n'a certainement pas une nationalité occidentale, ou même, ce personnage a été inventé par la Chine. Ce genre de pensée est loin d'être sain.»

De son côté, Le Figaro a pu joindre Laurène Beaumond dans la Sarthe où elle réside actuellement, après avoir vécu en Chine entre 2011 et 2017. Elle travaillait alors à Pékin dans ce département français de la CGTN où elle présentait notamment des journaux télévisés.

Une ferme reprise en main sécuritaire

Ce témoignage totalement apaisé de Laurène Beaumond sur la situation au Xinjiang est en tout cas fort utile pour la Chine qui cherche actuellement à répliquer à tous ceux qui, en Occident, dénoncent le sort réservé aux Ouïghours. Plus d'un million d'entre eux seraient internés dans des camps de rééducation où ils subiraient un vaste endoctrinement.

Ce comportement sans nuances de Pékin à l'égard des Ouïghours répond à l'hostilité apparue au Xinjiang, il y a une trentaine d'années, contre la présence chinoise. En 1997, le Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO), une organisation de type militaire, apparaît dans la province. Son idéologie se rapproche de celle des djihadistes et, très vite, son commandement se fixe en Afghanistan aux côtés des talibans. En 2001, vingt-deux Ouïghours seront capturés par l'armée américaine dans ce pays et transférés à Guantanamo.

Les témoignages sur la réalité de la rééducation au Xinjiang sont rares.

Mais le MITO continue de combattre, notamment dans les rangs d'Al-Qaïda pendant que certains de ses militants organisent des attentats au Xinjiang et ailleurs en Chine. En 2008, une attaque contre les Jeux olympiques de Pékin est déjouée par la police chinoise. En octobre 2013, en plein centre de la capitale chinoise, devant l'entrée de la Cité interdite, un militant accompagné de son épouse et de sa belle-mère fonce en voiture dans la foule, tuant quatre personnes avant d'être abattus. Le 1er mars 2014, une attaque meurtrière à l'arme blanche tue trente-et-une personnes à la gare de Kunming au Yunnan et le 30 avril à Urumqi, la capitale du Xinjiang, deux véhicules font quarante-trois morts en fonçant puis en explosant sur un marché essentiellement fréquenté par des Chinois.

À la suite de cette série d'attentats, Pékin met en place une ferme reprise en main sécuritaire au Xinjiang au nom de la lutte antiterroriste. Nombre de villes traditionnelles ouïghoures sont détruites et remplacées par un urbanisme rectiligne avec larges avenues plus faciles à surveiller. Par ailleurs, la langue chinoise est imposée dans les écoles et l'administration. Si le maintien de l'ordre est assuré au Xinjiang, si la télévision chinoise peut diffuser des émissions sur la province où apparaissent des paysages apaisants, c'est au prix d'une surveillance étroite de la population. Des policiers chinois sont répartis jusque dans les plus petits villages et s'invitent couramment dans les familles ouïghoures lors des repas.

Des communistes exemplaires

Ce 6 avril, au Xinjiang, deux anciens hauts fonctionnaires ouïghours ont été condamnés à mort pour «séparatisme». L'un, Shirzat Bawudun, a dirigé l'administration de la justice de la région. Il est accusé d'avoir rencontré en 2003 un membre du MITO et d'avoir mené des «activités religieuses illégales lors du mariage de sa fille». L'autre, Sattar Sawut, ancien ministre régional de l'Éducation, est reconnu coupable d'avoir introduit des «apologies du séparatisme, du terrorisme et de l'extrémisme religieux» dans les manuels scolaires en langue ouïghoure. Leurs condamnations sont assorties d'un sursis de deux ans ce qui signifie, selon la pratique chinoise, qu'elles seront commuées en prison à vie.

Les témoignages sur la réalité de la rééducation au Xinjiang sont rares. Il en est un qui est paru le 13 janvier dans un livre intitulé Rescapée du goulag chinois (Éditions des Équateurs). Gulbahar Haitiwaji, une femme ouïghoure, raconte les trois années qu'elle a passées dans un camp de rééducation au Xinjiang. Tout y est fait, raconte-t-elle, pour que les détenus deviennent des communistes exemplaires et oublient leur religion et leurs traditions culturelles. Les punitions et les pressions psychologiques sont constantes. Gulbahar Haitiwaji a pu sortir grâce à sa fille qui vit en France, et qui a réussi à faire intervenir le Quai d'Orsay.

Des satellites occidentaux ont amplement photographié au Xinjiang ce qui semble être des camps de détention. Selon l'Institut australien de politique stratégique, il y en aurait 380 répartis dans différentes parties de la province et près d'un million de Ouïghours y seraient internés. Les autorités chinoises ne nient pas ces chiffres, mais affirment que ces camps sont en fait des «centres de formation professionnelle» et que leur objectif est d'aider ceux qui y séjournent à trouver un emploi et donc de les éloigner ainsi de l'extrémisme religieux. En revanche, il n'y a pas de commentaires officiels sur le nombre des mosquées chinoises qui ont été détruites. Il y en aurait 16.000, toujours selon l'Institut australien de politique stratégique.

Une sensibilisation au sort des Ouïghours du Xinjiang s'organise depuis quelques années hors de Chine. Tous les 5 juillet, anniversaire d'un massacre provoqué en 2009 par l'armée chinoise à Urumqi, les Ouïghours de la diaspora organisent des manifestations dans de nombreux pays occidentaux. En 2020, l'association des Ouïghours de France a réuni une petite foule place de la République à Paris. Cette même association, le 24 février, a déposé une plainte devant un tribunal français contre la firme Nike. Elle l'accuse d'avoir «recours à du travail forcé de Ouïghours dans ses usines de sous-traitance en Chine».

Sous la pression, entre autres, du député européen Raphaël Glucksmann, très impliqué dans ce combat, quatre-vingts-trois autres multinationales se sont engagées à ne plus travailler avec des fournisseurs chinois qui exploitent du personnel ouïghour. En conséquence, en Chine, des internautes nationalistes appellent à boycotter une dizaine de marques occidentales, dont H&M. Depuis le 24 mars, elles ont disparu des principaux sites de vente en ligne chinois comme Alibaba, JD.com ou Pinduoduo.

Détentions, disparitions et stérilisations forcées

En novembre dernier, c'est le pape qui a évoqué le sort des Ouïghours dans un livre intitulé Un temps pour changer. Il écrit: «Je pense souvent aux peuples persécutés: les Rohingyas, les pauvres Ouïghours, les Yazidis –ce que Daesh leur a fait est proprement cruel– ou les chrétiens d'Égypte et du Pakistan tués par des bombes qui ont explosé pendant qu'ils priaient à l'église.» C'est la première fois que le pape citait ainsi les Ouïghours parmi les peuples persécutés. Et cela alors que la diplomatie du Vatican a mis en place depuis deux ans un accord avec Pékin sur la question ultrasensible des nominations d'évêques en Chine communiste.

En France, devant l'Assemblée nationale française, le 21 janvier, puis devant le Sénat, le 22, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, a jugé «inacceptable» l'internement des Ouïghours du Xinjiang, soulignant l'inquiétude de la France face aux violations des droits humains en Chine. Précédemment, le 1er décembre 2019, il avait demandé, pour la première fois, la «fermeture des camps» au Xinjiang en déclarant: «Ce sont des camps d'internement pour les Ouïghours, des détentions massives, des disparitions, du travail forcé, des stérilisations forcées [...] toutes ces pratiques sont inacceptables, nous les condamnons avec beaucoup de fermeté.» De plus, comme beaucoup d'autres gouvernements occidentaux, le ministre demande à la Chine que des enquêteurs indépendants puissent aller au Xinjiang.

«Nos intérêts ne sont pas si divergents et nos positions pourraient se rapprocher facilement.»
L'entourage de Liu Qibao, président de l'Association Chine-Union européenne

Or, une visite de responsables étrangers dans la région a bien eu lieu récemment. Du 30 mars au 2 avril, des diplomates en poste à Pékin se sont rendus à Urumqi et dans d'autres villes du Xinjiang. Ils représentaient vingt-et-un pays dont l'Arménie, le Tadjikistan, le Belarus, le Pakistan et la Russie. Ils ont visité une exposition sur la lutte antiterroriste et la déradicalisation, une occasion selon la presse chinoise «d'exprimer leur soutien aux efforts du gouvernement chinois dans la lutte contre le terrorisme et contre l'extrémisme». La délégation a ensuite visité la grande mosquée blanche d'Urumqi ou encore la mosquée Id Kah de Kashgar, «où elle a eu des échanges approfondis sur des questions liées à la conduite des activités religieuses». Tout cela ne correspond évidemment pas aux enquêtes que réclament nombre de gouvernements occidentaux à propos du Xinjiang.

Mais, les désaccords ne s'arrêtent pas là. Le boycott de l'achat de coton du Xinjiang, décidé par les États-Unis à la fin de l'administration Trump, irrite fortement Pékin. Un éditorial de Radio Chine International dénonce «une farce américano-occidentale contre le coton chinois du Xinjiang. Certaines entreprises européennes et américaines prétendent ne pas utiliser le coton du Xinjiang à cause du mensonge sur le “travail forcé”.» Et d'ajouter: «Secteur pilier du Xinjiang, l'industrie du coton a joué un rôle important dans l'amélioration des conditions de vie de la population locale et est devenue la principale source de revenus pour les habitants des régions où vivent les Ouïghours.»

En même temps, côté chinois, il est possible que certains dirigeants soient à la recherche d'un terrain d'entente avec les Européens. À l'Association du peuple chinois pour l'amitié avec l'étranger –qui date des débuts de la République populaire– on dit ne pas comprendre que «l'Europe s'en prenne à la Chine quand celle-ci s'engage dans la lutte anti-terroriste et la montée des forces islamistes». L'Association Chine-Union européenne, nouvellement créée à Pékin et présidée par Liu Qibao, un ancien membre du bureau politique du Parti communiste, cherche des interlocuteurs pour parler de ces questions parmi les universitaires, les chercheurs et les ONG européens. «Nos intérêts ne sont pas si divergents et nos positions pourraient se rapprocher facilement», estime l'entourage de Liu Qibao.

Liu Qibao, au Palais du Peuple, en mars 2019. | Wang Zhao / AFP

En attendant, le 31 mars, sur le site de Radio Chine Internationale, Laurène Beaumond a présenté une nouvelle tribune reprenant ouvertement le point de vue de Pékin à propos de Taïwan. Soulignant que l'île est une province rebelle de la Chine, elle juge que la visite qu'a prévu d'y faire cet été un groupe de sénateurs français est «un prétexte fallacieux pour tenter de mettre un nez étranger dans les affaires intérieures» de la Chine. Ces sénateurs dit-elle, «sous couvert d'échanges amicaux et culturels, cachent mal leur volonté de provoquer la Chine sur ses plates-bandes». Elle lance donc: «Vous vous trompez de combat.» Il semble bien qu'avec cette journaliste française, le gouvernement chinois a trouvé une nouvelle porte-voix.

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