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De la Bretagne à la Savoie, Instagram est la terre promise des mèmes régionaux

Temps de lecture : 5 min

Le meilleur repaire des blagues entre patelins n'est plus le PMU, mais Instagram. Les mèmes régionaux y fleurissent et donnent aux querelles de clochers un côté cool.

De la Bretagne à l'Eure-et-Loir, les mèmes régionaux sont à la mode. | Captures d'écran Memes décentralisés via Instagram – Montage Slate.fr
De la Bretagne à l'Eure-et-Loir, les mèmes régionaux sont à la mode. | Captures d'écran Memes décentralisés via Instagram – Montage Slate.fr

Débat éternel sur la localisation bretonne ou normande du Mont Saint-Michel, charriage unanime de la France entière envers les Parisiens, douce conflictualité entre Bourguignons et Francs-Comtois ou entre Aveyronnais et Tarnais... Et si la gauloiserie à la française était avant tout régionale? En tous cas, cet humour bien de chez nous s'est exporté sur Instagram dans une version 2.0, via les mèmes.

L'heureux mariage des running gags locaux avec ces images humoristiques reproduites et partagées à l'infini vient dépoussiérer les querelles de clocher. L'anthropologue Nicolas Nova précise cependant que la France n'est pas le seul pays concerné par cette vague de mèmes d'un nouveau genre. «Ce n'est pas un phénomène uniquement français, j'en vois apparaître en Suisse romande, explique l'auteur franco-suisse du livre La culture internet des mèmes. Pourtant, on a moins ce côté centralisateur.»

En deux ans, les comptes Instagram régionaux se sont multipliés, entre les mèmes nantais, les mèmes di Corsica, les mèmes bourguignons et le Front de libération auvergnat. «Cet engouement peut s'expliquer par un chauvinisme un peu exorbitant en France pour les régions», explique Adrien, étudiant de 20 ans et administrateur de la page mèmes des Pays de Savouè. Un chauvinisme adapté aux usages numériques: «Les mèmes sont une forme d'humour simpliste qui plaît et qui est assez inclusive. Les gens ne veulent pas trop se prendre la tête et, donc, ils aiment bien se retrouver dans des blagues très tradi, très old school.» Et si, avec la crise sanitaire et l'exode des Parisiens pour la campagne, la France dite périphérique était le nouveau cool?

Pas seulement old school

Une grosse partie de cette dizaine de comptes, créés fin 2019 ou au cours de l'année 2020, dépasse les 10.000 abonnés. Tous reposent leur humour sur un savant mélange entre spécialités locales, rivalités avec les voisins et autres clichés. Chocolatines, génépi, reblochon et truffade font le sel de cette ribambelle de comptes. «De base, c'est plutôt de l'humour en partant de la ville. Pour notre page, c'est Toulouse, explique Léo, derrière les mèmes occitans. Puis on s'adapte aux villages ou aux villes alentour, en mettant l'accent sur les clichés et les spécificités régionales, tout en essayant de mettre à l'honneur la ville et sa région.» Les mèmes occitans sont très participatifs et sont en majorité alimentés par les créations de Neurchi de Toulouse, un groupe Facebook de 5.700 membres qui enchaîne les mèmes sur la capitale du rugby.

Mais ces calembours ne reposent pas tous sur les ressorts classiques du comique local, raconte Ahmet, créateur des mèmes francs-comtois: «On n'est pas seulement sur de l'humour traditionnel. Je peux faire des mèmes sur ce qui m'est arrivé la journée. Comme chez moi tout le monde a un quotidien assez proche, ça marche et les gens se disent: “Ah, mais ça m'est arrivé la semaine dernière!”» Et les créations s'adaptent aussi à l'actualité, transformant la crise sanitaire en une source d'inspiration inépuisable, avec un prisme toujours régional.

Cette hyperspécialisation du mème en des comptes de niche, dont les références sont parfois uniquement perceptibles par les locaux, est positive, défend Nicolas Nova: «Par rapport aux craintes d'uniformisation culturelle liées au numérique, j'ai l'impression qu'on en est très loin avec les mèmes. Cette ironie est appliquée à toutes formes de contenu: la politique, l'actualité, etc. Des internautes se sont dit qu'ils pouvaient également se moquer et chérir leurs terroirs par ce biais.» Pour l'anthropologue, les mèmes s'inscrivent dans une continuité et une logique temporelle de mise en place d'un récit. Ce sont des sortes de caricatures numériques. «Ils mettent en place une ironie qui permet de prendre de la distance par rapport à soi et à ce qui nous entoure. En 2005, ça se serait traduit par des billets sur les blogs, désormais c'est les mèmes. Et si ça explose ces derniers mois avec des déclinaisons locales, c'est aussi parce que les gens avaient beaucoup de temps à perdre entre mars et aujourd'hui.»

Plus que du mème

«J'ai créé la page en juin 2019, se rappelle Ahmet, 21 ans. À l'époque il n'y avait pas de pages de mèmes régionaux à ma connaissance. Mais je me suis clairement inspiré de la page Mèmes décentralisés, avec un cadre franc-comtois.» Pour ces nombreuses pages, c'est même la référence. Avec 270.000 abonnés au compteur sur Instagram, Mèmes décentralisés est l'un des premiers à avoir rassemblé et publié des images de boutades locales ou raillant les Parisiens, au point d'être l'inspiration assumée de cette ribambelle de comptes. «Paradoxalement, Mèmes décentralisés nous centralise, rigole Ahmet. Actuellement, ils organisent un tournoi sur la meilleure ville de France. Pour ça, il faut voter dans les stories de Mèmes décentralisés. On relaie pas mal le concours auprès de nos abonnés respectifs.»

Cette passion pour l'humour régional 2.0 a fini par former une communauté à part entière qui s'auto-alimente. «On n'a pas de lien de concurrence entre nous tous, poursuit le mèmeur franc-comtois. Quand l'un d'entre nous détourne une image, un autre compte se dit que c'est une bonne idée et qu'il va l'adapter à sa région.»

Il n'est pas rare que les comptes régionaux se répondent par mèmes interposés ou organisent des évènements en commun. Depuis plusieurs semaines, une flopée d'entre eux se retrouve sur Twitch pour se mesurer sur Europa Universalis IV, un jeu vidéo de stratégie de conquêtes territoriales où chacun défend, sans surprise, les couleurs de sa région. «Entre nous, on a des relations très amicales, on se voit quand on peut, pour boire un petit verre de génépi à Paris, par exemple. On a d'ailleurs une conversation commune, sur laquelle il y a une bonne ambiance», raconte Léo, l'Occitan.

Ces blagues 2.0, tirées d'un humour traditionnel, finissent parfois par transcender les générations, une fois que les boomers ont compris le fonctionnement d'un mème. «Je suis passé sur des radios locales pour discuter de ma page Instagram et j'ai eu droit à un article dans l'Est Républicain, explique Ahmet avec un brin de fierté. Du coup, des personnes plus vieilles se sont abonnées. La force du mème c'est qu'il peut atteindre toutes les classes d'âge, car les codes sont simples.»

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