Economie

La crise après la crise (1/5): Une reprise en trompe-l'oeil

Eric Le Boucher, mis à jour le 03.05.2010 à 17 h 52

Où trouver les emplois et les activités détruits par la crise? Quel est aujourd'hui le modèle de croissance?

Cet article est le premier d'une série de cinq écrits par Eric Le Boucher pour décrire le nouveau monde issu de la crise financière et économique des années 2007, 2008 et 2009.

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Vous pouvez leur faire confiance: si les autorités chinoises commencent à reparler de réévaluer le yuan, comme elles le font depuis quelques semaines, c'est que Pékin a acquis la conviction que l'économie américaine est maintenant repartie et que, plus largement, la crise économique mondiale se termine. Les Chinois qui, pour eux-mêmes, s'inquiètent déjà de surchauffe, pensent que leurs débouchés extérieurs se consolident et qu'ils peuvent réévaluer pour, sur le plan interne, lutter contre l'inflation qui les menace.

Ils ne sont pas les seuls optimistes. Au-delà des hésitations, notamment celles liées à la crise grecque, la Bourse américaine est en hausse depuis un an et le Dow Jones a regagné 38%. Les marchés de matières premières jouent la reprise avec une confiance encore plus chevillée. L'indice de leurs prix, mesuré par Standard & Poors, est remonté de 200 au plus profond de la crise en 2009 à plus de 350 points aujourd'hui. Le baril de pétrole à New York est passé de 33 dollars le 19 février 2009 à plus de 86 dollars.

La confiance des chef d'entreprises en Asie, aux Etats-Unis et même en Europe est sur une trajectoire ascendante: tous se convainquent que l'économie mondiale est sur le point de sortir de la crise. C'est évidemment déjà vrai en Asie, où la reprise a maintenant commencé il y a 15 mois; Chine et Inde ont retrouvé une croissance très forte, respectivement 12% et 9% par an. C'est également vrai aux Etats-Unis. La reprise n'est pas encore «auto-porteuse»,  les mesures publiques de soutien sont encore utiles et quand elles diminueront, à partir de l'été, le chômage et la faible croissance des revenus vont peser sur la consommation. Mais moins qu'on ne l'avait cru. Les indices sont à l'amélioration et grâce aux facilités de la politique monétaire, la reprise s'affirme. L'Europe retrouve également un peu d'oxygène quoiqu'à petites bouffées. La dynamique y reste plus fragile qu'ailleurs.

Le grand surveillant de l'économie planétaire, le FMI (Fonds monétaire international), a  révisé le 21avril à la hausse ses perspectives pour l'économie mondiale. «Nous ne sommes pas sortis de la crise», tient à prévenir Dominique Strauss-Kahn, son directeur général, mais il ajoute: «La reprise est meilleure qu'on ne l'avait pensé.» La croissance sur la planète serait en 2010 de 4,25% soit un point de plus que dans les prévisions d'octobre. Elle serait de 3,1% aux Etats-Unis et de 1% dans la zone euro. Le FMI demande un maintien, tout au long de l'année, des politiques de relance mises en place par les gouvernements mais il indique que certains pays, les plus endettés, doivent d'urgence commencer à «adopter des stratégies crédibles pour limiter l'endettement public et le ramener à des niveaux plus prudents».

Il faut rester attentif et attendre la fin de l'été pour affirmer que la  crise économique est vraiment terminée. Mais elle s'estompe nettement. La probabilité d'une rechute est désormais faible. Il est temps de regarder... la crise qui commence: celle du «Grand affrontement» entre la politique et la finance, entre les gouvernements et les marchés.

Le «hot topic», comme l'a dit Larry Summers conseiller d'Obama, le premier grand défi post-crise des gouvernements sera de favoriser une reprise «riche en emplois». La crise a provoqué des récessions, c'est-à-dire des fermetures d'entreprises, d'usines ou de bureaux, qui ne rouvriront pas. La perte de production mettra des années à se combler, si elle se comble. Selon le Bureau international du travail: «Le nombre des sans-emploi dans le monde a atteint près de 212 millions en 2009 à la suite d'une augmentation sans précédent de 34 millions par rapport à 2007. Dans les économies développées et l'Union européenne, le chômage devrait augmenter encore d'environ 3 millions de personnes en 2010, alors que dans d'autres régions, il se stabilisera au niveau actuel ou diminuera très légèrement.»

Nous revoilà dans l'économie réelle: quels emplois post-crise? Dans quels secteurs, avec quelle compétitivité? Pour la Grèce alimentée par les aides européennes, ou pour l'Espagne nourrie par l'immobilier, le faste d'avant est bel et bien terminé. Il leur faut non seulement combler les déficits mais, en même temps, réinventer un nouveau modèle de croissance. Mais lequel? Quelle place en Europe? Quelle place dans la mondialisation?

La Grande-Bretagne est dans le même cas, c'est l'objet des élections législatives dans ce pays. Dans tous les pays développés, les gouvernements commencent à appliquer des mesures d'austérité et tentent de réinventer leur avenir économique. Ces interrogations se font sous la double pression montante, celle de leurs opinions publiques qui craint le chômage et celle des marchés qui craignent les dettes. Les voilà sur le fil du rasoir: d'un côté investir pour réorienter leurs économies et accroître sa productivité, de l'autre appuyer à toute force sur le frein des dépenses publiques, rognant inévitablement les systèmes sociaux.

Le risque, particulièrement vif en Europe, est que l'austérité ne force à la récession, engageant le pays dans une longue spirale de l'horreur. Mais la méfiance des marchés est telle que les gouvernements n'ont pas le choix. L'affrontement avec les investisseurs est devenu frontal.

Prochain article: La crise après la crise (2/5): Les marchés font la loi.

Eric Le Boucher

Photo: Affrontements à Athènes le 1er mai  Reuters

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Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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