Médias / Tech & internet

Le safari aux influenceurs à Webedia commence à les agacer

Temps de lecture : 4 min

Attendus quotidiennement devant chez eux ou leurs studios par des fans toujours plus jeunes, les nouvelles stars de YouTube sortent du silence pour évoquer un phénomène largement amplifié par les réseaux sociaux.

Michou s'adresse à ses fans dans sa vidéo «Mes pires anecdotes avec des abonnés (j'vous kiffe mais y en a qui abusent)». | Capture d'écran Michou via YouTube
Michou s'adresse à ses fans dans sa vidéo «Mes pires anecdotes avec des abonnés (j'vous kiffe mais y en a qui abusent)». | Capture d'écran Michou via YouTube

Si vous êtes majeur ou avez déserté la page «Tendances» de YouTube ces derniers mois, vous avez potentiellement pu passer à côté du phénomène Michou, 19 ans et 5,8 millions d'abonnés. En 2020, aucune chaîne française n'a connu une plus grande progression que celle du trublion de la Team Croûton (le nom de son collectif), dont désormais la voix porte.

En témoignent les milliers de messages de sympathie qui ont accompagné l'un de ses derniers tweets: «Je sais que je ne devrais pas me plaindre de ça, mais honnêtement, les abonnés qui me suivent partout, j'ai vraiment du mal à vivre avec ça. Je dois faire attention par où je passe, je ne peux plus aller partout. Tous les jours, des mecs passent leur après-midi devant chez moi.»

Récemment, plusieurs YouTubeurs (Léna Situations, Squeezie, Amixem, Doc Jazy) ont pris la parole sur ce sujet, déplorant le comportement de certains abonnés, parfois très jeunes, toujours plus intrusifs et omniprésents.

Rien ne l'illustre mieux qu'une petite promenade du côté de la rue Paul-Vaillant-Couturier, à Levallois-Perret. La ville francilienne abrite un poids lourd de l'internet français: Webedia, le propriétaire d'Allociné et de Jeuxvideo.com. Depuis 2015, cette société a pris sous son aile plusieurs gros YouTubeurs, notamment Cyprien et Michou, qui possèdent tous leurs studios sur place.

Des dizaines de préados plantés devant Webedia

Certains des talents affiliés à la structure possèdent leur studio sur place et s'y rendent régulièrement pour tourner leurs vidéos. Tous les jours, des dizaines de préadolescents viennent faire le pied de grue devant le parvis du grand bâtiment vitré pour espérer entrevoir leur idole. Malgré le froid, l'attente dure plusieurs heures. Rassemblés en petits groupes, masques maladroitement enfilés, ils tuent le temps, téléphone à la main. Inévitablement, les discussions tournent autour du même sujet: «T'as vu la dernière vidéo d'Amixem?» «Mate la dernière story de Joyca!»

Surtout, ils aiment spéculer sur la présence ou non d'influenceurs dans le bâtiment. Kévin, tablette à la main, l'assure: «Apparemment, y a Squeezie par là-bas.» La rumeur gonfle et le compte Instagram du plus gros YouTubeur de France, quasi 16 millions d'abonnés à ce jour, est aussitôt scruté en quête d'indices. La meilleure distraction de l'après-midi apparaîtra finalement à l'une des fenêtres de Webedia, en la personne de Pierre «Piwerre» Mattioli, le frère de Michou.

Venu saluer trois ados habitués des abords de «Webed'», Piwerre, YouTubeur lui aussi (sa chaîne compte 567.000 abonnés), attire très vite une quinzaine de fans, qui se précipitent à trottinette pour échanger quelques mots. Les plus vieux tentent de mener la conversation, tandis que les plus jeunes le bombardent de questions. «Piwerre, oh, Piwerre, oh putain c'est un délire», ne cesse de s'écrier l'un d'eux, au bord des larmes.

«Des enfants devant l'entreprise, il y en a toujours eu, mais ça fait quelques mois que ça devient critique.»
Jiraya, streamer

Pour Mathis, 10 ans, l'interaction qui n'a duré que cinq minutes aura suffi à rentabiliser ses heures d'attente. C'est sa mère qui l'a emmené en voiture depuis Montreuil, à une demi-heure de route, avec ses trois frères, pour occuper son dimanche après-midi et «essayer de voir Michou», sans succès ce jour-là. «La dernière fois, on l'a vu qui sortait de Webedia en promenant son chien», se vante-t-il, des étoiles dans les yeux, avant de rentrer chez lui.

S'il n'y a pas eu de débordements notables à déplorer ce dimanche, les fans venus au safari aux influenceurs à Webedia causent épisodiquement des tracas au service de sécurité, qui veille 24 heures sur 24 sur le bâtiment. «Deux abo[nné]s de 19 ans se sont infiltrés dans mon studio en disant qu'ils étaient mes potes et ont filmé une vidéo, tweetait récemment Inoxtag, autre tête connue de la Team Croûton. À cause d'eux, mon pote le gardien a perdu son poste.» Dans une récente vidéo, intitulée «Mes pires anecdotes avec des abonnés (j'vous kiffe mais y en a qui abusent)», Michou se disait «un peu traumatisé» par un fan ayant «rayé sa voiture».

«Pas plus tard que cette semaine, [Michou] est arrivé en voiture dans Webedia, dans le parking souterrain privé et les gamins sont rentrés dans le parking, la sécurité a dû intervenir pour les faire sortir, raconte Jiraya, streamer habitué des lieux. Des enfants devant l'entreprise, il y en a toujours eu, mais ça fait quelques mois que ça devient critique, il y en a vraiment beaucoup plus. Michou et Inoxtag ont un public très engagé, mais qui est aussi très jeune et pour qui c'est normal...»

La proximité des réseaux

Évidemment, le phénomène des fans parfois trop intrusifs existe depuis aussi longtemps qu'il y a des célébrités. «Entre maintenant et le siècle dernier, il y a une permanence et une accentuation, chez de nombreux fans, d'un désir de relation forte, intime, affective et personnalisée avec la vedette, mais aussi le développement d'un besoin de reconnaissance, de singularité et de différenciation d'avec les autres fans», relève Gabriel Segré, sociologue à l'Université Paris-Nanterre, qui a étudié le comportement des célébrités et de leurs fans. Pour autant, l'apparition des réseaux sociaux a changé la donne, en transformant les vidéastes en influenceurs.

«La relation entre fans et vedettes n'est plus seulement une relation d'admiration pour une œuvre ou un talent, mais une relation affective forte, poursuit Gabriel Segré. Auparavant, la vedette passait par des médiateurs (presse, radio, télévision) pour donner en partage son quotidien. Elle peut maintenant le faire directement, via les réseaux sociaux, qui favorisent l'attachement, entretiennent le sentiment du partage d'une intimité, d'une réelle proximité et complicité, d'une relation forte et réelle, d'une relation de réciprocité.»

À cela viennent s'ajouter des problèmes plus concrets posés par l'utilisation des réseaux sociaux. Analysées à l'extrême, les stories et les vidéos relevant de la vie privée divulguent souvent des informations pouvant porter préjudice aux influenceurs. «C'est un peu ma faute, je partage trop de trucs sur ma vie. J'ai fait une vidéo où je montrais mon appartement, on voit les fenêtres, on peut peut-être essayer de deviner la rue..., regrettait récemment Michou en vidéo. Ma voiture, c'est pareil: c'était ma première, donc j'étais content de partager ça.»

Le plus grand espoir pour que la situation s'améliore reste une prise de conscience collective. Cela a de bonnes chances de se produire, à en croire le vulgarisateur Cyrus North, qui a sorti récemment une vidéo intitulée «Je ne suis pas ton ami», évoquant les relations entre un créateur et ses abonnés: «Pour moi, on va vers une régression [du phénomène], parce que les gens s'éduquent, parce que les grands frères parlent à leurs petits frères, parce que les parents commencent à s'intéresser à YouTube. À terme, dans deux ou trois générations, on peut espérer que ce soit beaucoup moins un souci...»

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