Monde

Les Légionnaires du Christ rattrapés par le scandale

Henri Tincq, mis à jour le 02.05.2010 à 21 h 25

Le prêtre fondateur de la congrégation était déjà impliqué dans des affaires de pédophilie, quand on lui a découvert une double vie et des enfants qu'il maltraitait.

Le couperet a fini par tomber sur une montagne de mensonges et de dénis. Le Vatican vient d'annoncer qu'il allait reprendre en main la très controversée congrégation des Légionnaires du Christ, puissante organisation dont le fondateur mexicain, le Père Marcial Maciel, mort en 2008 aux Etats-Unis à l'âge de 87 ans, était mis en cause dans des affaires de pédophilie. Le scandale est énorme. Ce prêtre était aussi le père d'une fille issue d'une liaison cachée, dont la congrégation avait fini par reconnaître l'existence en 2009. Il était également accusé d'abus sexuels par certains de ses autres enfants présumés et par huit anciens séminaristes. Le verdict du Vatican est terrible: «Les comportements très graves et immoraux» de cet homme «ont été confirmés par des témoignages incontestables. Ils se présentent comme de vrais délits et démontrent une vie sans scrupules, ni authentique sentiment religieux».

Ce récit est celui de la chute d'une idole. Le Père Marcial Maciel était vénéré comme un saint vivant par le pape Jean-Paul II (1978-2005). Et sa congrégation, qui brillait par sa discipline, son obéissance et son nombre -500 prêtres, des milliers de séminaristes, 50.000 fidèles dans ses organisations-satellites- était très en cour au Vatican sous le pontificat du pape polonais. On doit à Benoît XVI, pourtant accusé d'avoir couvert bien des scandales, le mérite d'avoir fait toute la lumière sur ce sinistre personnage. Informé des accusations de pédophilie portées contre Marcial Maciel, il l'avait relevé en 2006, deux ans avant sa mort, de toutes ses fonctions à la tête des Légionnaires du Christ et l'avait pressé de mener «une vie de pénitence et de prière». D'autres révélations ont suivi sur la double vie du fondateur. Après des mois de désarroi et de déni, la congrégation avait fini par reconnaître les faits et par demander pardon aux victimes des abus de ce prêtre et à ses enfants.

«Chemin de purification»

Cette reprise en main du Vatican est un rude coup pour une organisation riche, réputée intouchable, devenue le symbole d'un catholicisme de reconquête, notamment en Espagne, en Amérique latine, aux Etats-Unis. Elle a été décidée par Benoît XVI à la lecture du rapport accablant qui vient de lui être remis par une mission d'inspection menée par cinq évêques. Un «superviseur», chargé de remettre de l'ordre chez les Légionnaires, sera nommé dans quelques jours. Le «charisme» de cette congrégation sera redéfini, ainsi que l'exercice de l'autorité qui règne à sa tête. Les Légionnaires du Christ sont tenus d'emprunter «un chemin de purification», précise le Vatican. Ils doivent se rapprocher de «ceux qui ont été victimes d'abus sexuels et du système de pouvoir qui avait été mis en place» par le fondateur corrompu.

C'est en 1941 que le Père Maciel avait créé au Mexique ce mouvement militant reconnu par le Vatican en 1965. Ce nom étrange de Légion remonte au pape Pie XII (mort en 1958) qui, le premier, avait reconnu l'intuition du fondateur par ces mots: «Vous serez comme une armée rangée pour la bataille!». Pour les Légionnaires du Christ, toujours impeccablement habillés en costumes noirs et cols romains, l'intransigeance dans la défense de la foi chrétienne se double d'une discipline de fer. Elle s'exprime par une recherche de perfection individuelle, un idéal de sainteté méticuleusement cultivés par des habitudes de dévotion quotidiennes -messe, chapelet, adoration de l'eucharistie, confession- et par des pratiques de mortification comme le jeûne ou le port du cilice. On mesure le fossé qui sépare ce programme de la deuxième vie clandestine que menait le fondateur mexicain, vénéré par des disciples tenus de s'identifier complètement à lui.

«Contre-société» moderne

Les Légionnaires ont pour priorité la formation intellectuelle et doctrinale des jeunes chrétiens recrutés dans les classes aisées des pays où ils sont implantés. Ils possèdent de riches établissements scolaires, une quinzaine d'universités - deux à Rome, trois au Mexique - et une quantité de petits séminaires et noviciats au Mexique, aux Etats-Unis, au Brésil, en Italie, en Espagne, etc. Quatorze années de formation sont requis du futur Légionnaire, membre d'une élite cléricale recrutée jeune, formée à la théologie la plus traditionnelle. Avant de s'engager, ils font cinq vœux : chasteté, obéissance, pauvreté, charité et humilité. Leur vision est celle d'une Eglise inconditionnellement soumise au pape, attelée à la défense de la seule «vérité» catholique et à la «nouvelle évangélisation» du monde.

Ils militent pour une sorte de «contre-société» moderne, passant par des reconquêtes de pouvoir et d'influence dans les milieux politiques, dans les écoles et universités. On dit des Légionnaires qu'ils seraient les jésuites du XXIème siècle: même subordination au pape, même radicalisme dans l'engagement, même recrutement dans les bons milieux, classes moyennes, cercles influents, dont les plus jeunes et brillants éléments sont dirigés vers des collèges d'élite. Leurs sources d'enrichissement sont aussi discrètes et sujettes à caution. On sait que de grandes fortunes américaines et mexicaines financent la Légion. Celle-ci tente de reconquérir des positions dans une Amérique latine dévorée par les sectes évangéliques, aux Etats-Unis où le catholicisme libéral est encore jugé trop influent, dans une Europe qui se déchristianise, en Irlande, en Espagne, en Allemagne, en Italie, en France même où de jeunes Légionnaires relancent les patronages d'adolescents à base d'activité sportive et catéchétique.

Goût de l'intrigue

Les Légionnaires sont accusés de mégalomanie, d'obsession du secret et de lobbying. A l'époque de Jean Paul II, on les disait infiltrés à tous les étages des palais du Vatican. Ils sont toujours aux premiers rangs pour applaudir le pape quand il est en voyage ou qu'il préside une cérémonie sur la place saint-Pierre à Rome. Ils sont aux petits soins avec les cardinaux de la Curie. A l'extérieur aussi, on leur prête un goût de l'intrigue et beaucoup d'habileté pour noyauter des milieux -entreprises, partis, voire gouvernements- où ne pénètre pas facilement l'Eglise. Cette capacité d'influence leur vaut d'être en butte aux campagnes d'associations anti-sectes pour motifs d'endoctrinement de jeunes garçons et de discipline sévère.

Mais ces anciens griefs ont été balayés par les affaires de mœurs qui ont rattrapé le fondateur des Légionnaires du Christ, dont la duplicité est désormais avérée et n'est plus mise en doute par ses anciens disciples et successeurs à la tête. Le Vatican a d'autant plus voulu mettre un terme à ce scandale qu'il a éclaté dans une congrégation où le fondateur pratiquait l'abus de pouvoir. C'est lui seul qui énonçait les règles, d'autant plus strictes qu'il ne s'y pliait jamais, et qui agrégeait autour de lui les esprits les plus fragiles. En pleine période de discrédit touchant l'Eglise catholique sur la question des abus sexuels, la décision du pape de décapiter et mettre sous contrôle une organisation aussi puissante et influente est un signe plutôt réconfortant.

Henri Tincq

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Photo: Audience au Vatican, le 13 janvier 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

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