Société

«Une personne blanche pour traduire Amanda Gorman: incompréhensible»

Temps de lecture : 4 min

[TRIBUNE] Son travail et sa vie sont colorés par ses expériences et son identité de femme noire.

Amanda Gorman, poètesse et militante, parle lors de l'investiture de Joe Biden au Capitole, le 20 janvier 2021. | Rob Carr / Getty Images Nort America / AFP
Amanda Gorman, poètesse et militante, parle lors de l'investiture de Joe Biden au Capitole, le 20 janvier 2021. | Rob Carr / Getty Images Nort America / AFP

Nous publions la tribune de Janice Deul, traduite en français pour la première fois ici. Le texte original, paru dans le quotidien néerlandais de Volkskrant le 25 février, avait déclenché une polémique autour de la traduction par une personne blanche du poème d'Amanda Gorman, jeune poétesse noire intervenue lors de l'investiture du président Joe Biden.

Je me considère heureuse avec les amours de ma vie. La famille, les amis et la personne avec qui je partage la porte d'entrée de notre bâtiment monumental depuis des décennies en font partie. Mais je resterai professionnelle, pour ne garder que deux amours, deux passions: l'écriture et la mode.

Ma passion pour l'écriture m'est venue beaucoup plus tôt que celle pour les vêtements (ce qui est peut-être surprenant, étant donné mon activisme dans la mode). C'est pour cette raison que j'ai étudié les «Langue et Littérature néerlandaises» à l'Université de Leyde (à la belle époque où l'on appelait encore cela une université d'État). Le fait que cette matière ait été rebaptisée «Études néerlandaises» il y a quelques années est à mes yeux une dévaluation.

Quoi qu'il en soit, la langue et la mode sont des passions que je partage avec Amanda Gorman, artiste de l'oralité afro-américaine, militante et poète, qui a soudainement fait sensation le 20 janvier dernier.

Pas seulement à cause de sa fougueuse récitation et de son poème plein d'espoir, puissant et vulnérable, The Hill We Climb («La colline que nous gravissons») –avec ces vers, à vous en mettre la chair de poule: «Il y a toujours de la lumière. À condition que nous soyons assez courageux pour la voir. À condition que nous soyons assez courageux pour être cette lumière»– mais aussi son fabuleux look d'inauguration, agrémenté d'un manteau Prada jaune vif, et ses cheveux tressés tenus par un bandeau rouge XXL.

Son apparence a inspiré de nombreuses personnes. À tel point qu'elle s'est vu proposer un contrat par IMG Models, l'une des principales agences de mannequins au monde. Une offre qui a été perçue par les femmes et les filles noires du monde entier comme une légitimation de leur beauté naturelle.

Et maintenant arrive une traduction de l'œuvre de la charismatique Gorman, qui a également gagné sa place dans le Time100 Next, liste du tout-puissant magazine d'information américain recensant de (jeunes) personnes influentes, autant d'espoirs pour l'avenir.

Parmi elles: l'écologiste Greta Thunberg, les sœurs Chloe x Halle (Bailey), chanteuses et actrices, la chercheuse sur le vaccin anti-Covid-19 Aurelia Nguyen, la mannequin et militante Paloma Elsesser et quatre-vingt-quinze autres influenceurs, chercheurs, hommes d'affaires, artistes et politiciens dont nous entendrons probablement encore beaucoup parler.

Il y a eu une bataille pour les droits de traduction de l'œuvre de Gorman, bataille gagnée par la très respectée maison d'édition Meulenhoff. Le 20 mars, l'éditeur présentera une édition spéciale néerlandaise de The Hill We Climb et d'autres poèmes, avec une introduction d'Oprah Winfrey, et dans une traduction de Marieke Lucas Rijneveld.

Un choix incompréhensible, selon moi et selon beaucoup d'autres qui ont exprimé leur douleur, leur frustration, leur colère et leur déception à travers les réseaux sociaux. Gorman, diplômée de Harvard, élevée par une mère célibataire et qualifiée d'enfant ayant des «besoins spéciaux» en raison de difficultés d'élocution, se décrit comme une «fille noire maigre».

Son travail et sa vie sont colorés par ses expériences et son identité de femme noire.

N'est-ce pas –pourrait-on dire– une occasion manquée de choisir Marieke Lucas Rijneveld pour ce travail, qui est blanc·he, non binaire et n'a aucune expérience dans ce domaine, mais qui selon Meulenhoff représente le/la «traducteur·ice rêvé·e»?

Une telle confiance n'est pas souvent accordée aux personnes de couleur.

Au contraire. Que ce soit dans la mode, l'art, les affaires, la politique ou la littérature, les mérites et les qualités des personnes noires ne sont valorisées que sporadiquement –quand ils ne sont pas tout simplement ignorés.

Et c'est mille fois plus vrai en ce qui concerne les femmes noires, qui sont systématiquement marginalisées.

Les talents de couleur doivent également être vus, entendus et appréciés.

Loin de moi l'envie de dévaloriser les qualités de Rijneveld, mais pourquoi ne pas opter pour une littératrice qui –comme Gorman– est une artiste de l'oralité, une femme, jeune, noire et fière de l'être? Nous nous réapproprions Amanda Gorman –et c'est tant mieux– mais nous demeurons aveugles au talent de l'oralité de notre propre pays. Introuvable, dites-vous?

J'aimerais partager avec vous quelques noms de mon réseau personnel.

Une liste loin d'être exhaustive: Munganyende Hélène Christelle, Rachel Rumai, Zaïre Krieger, Rellie Telg, Lisette MaNeza, Babs Gons, Sanguilla Vabrie, Alida Aurora, Pelumi Adejumo. Autant de talents qui enrichissent le paysage littéraire et qui souvent se battent depuis des années pour leur reconnaissance.

Quel problème cela poserait-il de confier cette tâche à l'un de ces talents? Cela ne rendrait-il pas le message de Gorman plus puissant encore?

Agents, éditeurs, rédacteurs en chef, traducteurs, critiques des Pays-Bas, élargissez votre esprit et entrez de plain-pied dans les années 2020. Soyez la lumière, pas la colline. Incluez les gens qui n'appartiennent que marginalement au système littéraire, ouvrez-vous aux genres qui ne sont pas traditionnellement inclus au corpus établi et ne laissez pas votre ego prévaloir sur l'art. Les talents de couleur doivent également être vus, entendus et appréciés. Publiez également leur travail, engagez-les aussi et rémunérez-les décemment. Black spoken word artists matter. Même s'ils sont d'origine locale.

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