Culture

La «Madame Claude» de Sylvie Verheyde, bien loin du roman-photo lubrique de Just Jaeckin

Temps de lecture : 5 min

Quarante-quatre ans avant le film avec Karole Rocher diffusé sur Netflix, le réalisateur d'«Emmanuelle» se penchait lui aussi sur la plus célèbre des proxénètes françaises. Avec un regard bien différent.

Karole Rocher dans Madame Claude, de Sylvie Verheyde (2021). | Capture d'écran Netflix France via YouTube
Karole Rocher dans Madame Claude, de Sylvie Verheyde (2021). | Capture d'écran Netflix France via YouTube

Autant le dire d'entrée: le grand film sur Madame Claude reste à faire, même si la simple existence des films de Just Jaeckin (1977) et de Sylvie Verheyde (2021) devrait dissuader scénaristes, producteurs et productrices de retenter l'aventure de sitôt.

En réalité, la plus célèbre proxénète de l'histoire de France se nomme Fernande Grudet, comme on peut d'ailleurs l'entendre dans la version de Verheyde –son ami le gangster Jo Attia, joué par Roschdy Zem, l'appelle systématiquement par son vrai nom. D'origine modeste, la native d'Angers a peu à peu monté un colossal réseau de prostitution, laissant à sa mère le soin d'élever la fille à laquelle elle avait donné naissance bien trop tôt.

Dans la version initialement prévue pour une sortie en salles mais finalement confiée aux bons soins de Netflix, Sylvie Verheyde et ses deux scénaristes s'intéressent avant tout aux coulisses de cette entreprise si florissante, et notamment aux ramifications politiques qui firent du réseau de Madame Claude une zone d'influence qu'on aurait eu tort de mépriser.


Karole Rocher incarne une Claude autoritaire, choisissant elle-même ses nouvelles protégées et les faisant tester par des hommes de son entourage pour s'assurer qu'elles soient susceptibles de donner satisfaction. Une phase d'initiation que Verheyde dépeint à travers l'irruption de Sidonie, jeune femme d'origine bourgeoise qui semble très déterminée à devenir l'une des filles les plus prisées du vivier de la proxénète.

Pour l'anecdote, l'un des testeurs n'était autre que Jacques Quoirez, frère de Françoise Sagan... et auteur de l'ouvrage Allô oui, ou les mémoires de Madame Claude, qui servit de base au scénario du film de Jaeckin.

Le «female gaze» par l'exemple

Dès cette entrée en matière, la différence entre cette nouvelle Madame Claude et celle incarnée par Françoise Fabian en 1977 ne peut que sauter aux yeux. Nul doute que si le film de Sylvie Verheyde était sorti deux ou trois ans plus tôt, Iris Brey –autrice d'un Regard féminin ayant contribué à rebattre les cartes en matière de grammaire cinématographique– aurait pu intégrer les deux films à sa démonstration.

Il y a de la nudité dans le Madame Claude de Verheyde, mais celle-ci est aussi éparse que justifiée. La cinéaste épouse le point de vue de ses protagonistes féminines afin de rendre palpable leur vécu et leur ressenti. À l'écran, elle fait ainsi partager des expériences de femmes, lesquelles sont très loin d'être là pour faire joli ou pour passer les plats.

L'arrivée de Sidonie (Garance Marillier) dans le bureau de sa future employeuse, et plus précisément l'assurance avec laquelle elle se déshabille pour être passée au crible, contraste ainsi avec celle d'une autre jeune fille qui subira même l'humiliation de se voir expliquer le principe de la toilette intime par Madame Claude.

Verheyde filme les corps comme vecteurs d'expérience sociale, jamais comme de la chair fraîche. En quelques plans, on comprend par exemple que Sidonie, sûre d'elle et compétente, va compter. Just Jaeckin, lui, voit les choses d'un autre œil. Ayant l'ambition –pour ne pas dire la prétention– de livrer un travail biographique de qualité tout en donnant à son public de quoi se dilater la pupille, il fonce tête baissée dans le male gaze, regard masculin théorisé par la critique de cinéma Laura Mulvey dès 1975. Une notion sur laquelle s'appuie explicitement Iris Brey pour bâtir sa réflexion.

Auto-citation et fantasmes de bas étage

Dans la version de 1977, si les jeunes femmes sont dénudées, voire intégralement nues, c'est généralement pour donner satisfaction aux hommes, qu'il s'agisse des personnages masculins ou des spectateurs du film. Dans une majorité de séquences, le Madame Claude de Just Jaeckin, qui fourmille de personnages, épouse des points de vue masculins. C'est à travers les yeux des hommes du film (joués par Klaus Kinski, Maurice Ronet, François Perrot... gros casting) que l'on observe les femmes, qu'on les détaille comme des morceaux de viande et qu'on croise les doigts pour qu'elles passent à l'action.

Jaeckin va même jusqu'à semer des références à ses propres réalisations, et en particulier à Emmanuelle, qui date de 1974: la première femme nue du film est confortablement lovée dans un fauteuil qui, s'il n'est certes pas en rotin, est clairement conçu comme un hommage direct au film avec Sylvia Kristel.

Basé sur un livre écrit par un homme (Quoirez), adapté à l'écran par un deuxième (le critique et biographe André-Georges Brunelin), et filmé par un troisième (Jaeckin), le reste ressemble surtout à un déballage de fantasmes sortis tout droit de l'imagination de messieurs libidineux. On pourrait tout à fait croire à cette histoire d'une dentiste demandant à devenir prostituée occasionnelle, ou au béguin de l'une des employées de Madame Claude pour sa patronne, mais elles sont filmées comme ce qu'elles sont: du pur matériau de film érotique, sans grande suite dans les idées.

La bisexualité de la proxénète et la possibilité d'une histoire (de cœur ou de cul) avec l'une de ses protégées sont également évoquées par Verheyde, mais de façon nettement plus implicite. Il y a une certaine ambiguïté dans les rapports entre la Madame Claude 2021 et cette Sidonie à laquelle elle semble tenir tout particulièrement, mais leur relation semble relever du maelström.

Sidonie peut aussi bien être considérée comme un amour impossible (peut-on diriger un tel réseau tout en reconnaissant qu'on n'est pas franchement hétéro?) que comme une fille de substitution (la véritable fille de Madame Claude étant particulièrement honteuse des agissements de sa mère) ou une successeuse naturelle.

Avec ou sans politique

Si les deux films ne traitent pas les événements de la même façon, c'est aussi parce que l'un a la possibilité d'avoir du recul, alors que l'autre n'en a quasiment aucun. La plus grande partie du film distribué par Netflix se déroule entre 1968 et 1974, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing ayant eu des conséquences incontestables sur les affaires de Madame Claude. L'épilogue se déroule même dans les années 1990, pour une conclusion amère et mélancolique.

Or, le film de Jaeckin est sorti en mai 1977, en plein mandat giscardien. Si le réalisateur d'Emmanuelle et Histoire d'O était le Aaron Sorkin français, il aurait éventuellement pu pondre une fable politique suffisamment critique et acide, sans même avoir besoin d'attendre des années pour se retourner sur les événements. Faut-il préciser que ça n'est pas vraiment le cas?

En guise de toile de fond, le trio Quoirez-Brunelin-Jaeckin brode une histoire de chantage exercé sur Madame Claude par un jeune photographe américain (joué par Murray «Say It Ain't So» Head) qui menace de dévoiler des clichés compromettants. On dirait presque du Żuławski, sans le style torturé.

Au moins, chez Verheyde et ses deux co-auteurs (Patrick Rocher et Antoine Salomé), on s'échine à évoquer les tourments du banditisme parisien, et notamment l'affaire Marković, du nom de ce ressortissant yougoslave qui fut l'homme à tout faire d'Alain Delon (et l'amant de sa femme, Nathalie). L'assassinat de Stevan Marković en septembre 1968 a débouché sur un scandale d'envergure impliquant notamment le couple Pompidou.

Également au programme, un imbroglio centrafricain et un coup d'État au Tchad, incorporés de façon un peu légère au sein d'un scénario qui peine cependant à approfondir ses différentes pistes. Ce Madame Claude-là avait tout pour être une tragédie d'espionnage féministe, ou quelque chose comme ça.

Il faut d'ailleurs voir à quel point ses deux principales interprètes féminines (auxquelles on peut ajouter Hafsia Herzi ou Mylène Jampanoï) surclassent totalement les pauvres Pierre Deladonchamps, Paul Hamy, Benjamin Biolay. Mais si le film de Sylvie Verheyde –dont il faut voir Un frère, et plus encore Stella, qui aura bientôt une suite– met KO pour de bon le roman-photo lubrique de Just Jaeckin, il reste cependant bien trop timoré pour se faire réellement mémorable.

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