France

Jean-François Copé: Soutenir la Grèce, c’est soutenir l’Europe

Jean-François Copé, mis à jour le 04.05.2010 à 10 h 16

Depuis septembre 2008, personne ne peut ignorer ce qu'il en coûte de laisser tomber un acteur important de l'économie, même s'il s'est mis lui-même dans une mauvaise situation. Chacun a gardé en tête les conséquences de la faillite de Lehman Brothers. L'effondrement de la banque américaine a donné un coup d'accélérateur dramatique à la crise financière dont nous sentons encore les effets avec violence aujourd'hui. En évitant la faillite de Lehmann, les autorités américaines n'auraient sûrement pas arrêté la crise mondiale, mais elles auraient limité la brutalité de la perte de confiance sur tous les marchés financiers du monde à l'automne 2008. Dans nos économies modernes, la défiance est devenue le pire ennemi de la croissance.

Avons-nous tiré les leçons de cette funeste expérience? C'est le moment de le montrer. Car un scénario voisin semble se répéter aujourd'hui. La bulle d'endettement en cause n'est plus celle des ménages américains, c'est celle des Etats européens. Le maillon faible n'est plus une banque. C'est un de nos partenaires, la Grèce. Le système menacé n'est plus l'ensemble du système bancaire international, c'est la zone Euro. Et à travers elle, soyons lucides, c'est l'Europe qui est directement attaquée, comme puissance économique et politique.

Pour l'Europe, c'est en effet l'heure du grand test. Une défaillance grecque aurait des conséquences incalculables.

- D'un point de vue politique, ce serait un aveu d'échec adressé à tous les citoyens européens et au-delà à toutes les autres puissances de la planète. Aux yeux de tous, notre projet politique fondé sur la solidarité entre les peuples perdrait une large part de sa crédibilité.

- D'un point de vue financier, ce serait le début d'une période de trouble inquiétante dans la zone Euro. Certains évoquent le risque d'un effet domino. C'est une hypothèse qu'on ne peut plus exclure même s'il ne faut pas mettre sur le même plan la Grèce et les autres pays européens: Espagne, Portugal, Irlande. Ces pays ne sont pas confrontés aux mêmes défis. Ce ne sont pas les finances publiques qui sont le point de départ des problèmes ibériques. Avant la crise et l'explosion de sa bulle immobilière, l'Espagne avait une politique budgétaire raisonnable. On ne peut pas dire la même chose de la Grèce: les tricheries de ses gouvernants d'hier sont les premiers responsables de ce qui lui arrive aujourd'hui.

La faute et le châtiment

La crise grecque force les dirigeants des pays de l'Union européenne à la clarté et au courage, notamment face à leurs opinions publiques respectives. Même si je le regrette, je constate que c'est souvent dans les crises et dans l'urgence que l'Europe est capable de révéler le meilleur d'elle-même. Voilà pourquoi je souhaite que les Européens adoptent au plus vite le plan de soutien qui permettra à la Grèce de faire face à ses prochaines échéances. Il faut rapidement montrer aux spéculateurs qu'ils n'obtiendront pas gain de cause en s'attaquant à l'euro.

Oui, c'est la Grèce elle-même qui a cassé la confiance des marchés en maquillant ses comptes publics pendant des années. Cela est indéniable, même si on peut aussi mettre en cause la mansuétude de toutes les instances qui auraient dû tirer le signal d'alarme bien avant. Par le passé, les autorités européennes comme les acteurs financiers -à commencer par les banques et les agences de notation- n'ont pas contesté les chiffres grecs, malgré leurs invraisemblances. On s'est même rendu compte que certains avaient largement tiré profit des désordres d'Athènes... Nous devons tirer toutes les leçons de ces dérives pour empêcher à l'avenir les «petits arrangements entre amis» qui ont permis le contournement de toutes les exigences comptables. Nous devons aussi retenir que lorsque la croissance est là, le pacte de stabilité n'est pas une brimade inutile, mais la condition sine qua non pour la survie de notre union monétaire. Cette leçon vaut notamment pour notre pays, qui doit viser au plus vite la réduction de ses déficits et se donner une règle constitutionnelle pour tenir l'équilibre de ses finances publiques.

Certains vertueux considèrent que la faute grecque mérite un châtiment et qu'il ne faut pas fausser le jeu du marché. Ils justifient leurs positions avec des arguments frappés au coin du bon sens: en venant aux secours de ceux qui ont dépensé sans rigueur en mentant sur la réalité de leur déficit, on risque d'encourager les comportements budgétaires irresponsables. On favorise en effet ce que les assureurs appellent l'aléa moral. Un individu assuré par d'autres a tendance à prendre davantage de risques qu'un individu qui doit lui-même assumer les conséquences financières de ses actes...

Une question d'intérêt

On peut comprendre qu'une partie importante de l'opinion allemande accepte difficilement l'idée de prêter de l'argent à la Grèce. Ceux qui se sont serrés la ceinture pendant des années en mettant en œuvre des réformes structurelles très profondes renâclent à payer les pots cassés par d'autres. Surtout lorsque ces derniers ont fait preuve d'insouciance pendant des années et que, même au cœur de la crise, ils tardent à faire des efforts aussi exigeants que les Allemands.

On en revient toujours à l'indémodable fable de La Cigale et de la Fourmi. A une nuance près... Et de taille! Dans la fable, la fourmi n'a pas d'intérêt personnel à aider la cigale. Or, dans la situation européenne, nous sommes tous directement liés les uns aux autres. Si l'appel à la solidarité européenne ne suffit pas, il faut alors avoir en tête qu'aider la Grèce, c'est aussi notre intérêt direct!

D'une part, les banques allemandes et françaises sont très exposées en Grèce. La France détient 52 milliards € de bons de trésor grecs et l'Allemagne 30 milliards €. Si Athènes n'honorait pas ses engagements, nous risquerions de repartir dans la spirale de défiance interbancaire qui a paralysé toute notre économie à l'automne et l'hiver 2008.

D'autre part, nous ne pouvons pas nous payer le luxe d'une crise de l'Euroland alors que tous nos efforts doivent être tendus vers le retour de la croissance et de l'emploi.

Il est évidemment moins enthousiasmant de faire appel à la raison plutôt qu'au cœur, afin de rappeler l'urgence du plan de soutien à la Grèce. Mais nous devons prendre acte du fait que l'eurobéatitude n'est plus à l'ordre du jour. Ni en France, ni en Allemagne. Soutenir la Grèce aujourd'hui, tout en tirant les leçons pour éviter qu'une même histoire se reproduise à l'avenir, c'est montrer que l'Europe n'est pas une incantation ou une étoile morte. Alors que de nouveaux géants émergent à l'échelle de la planète, il est temps de refuser la sortie de l'Histoire que certains promettent à notre continent...

Jean-François Copé

Photo: REUTERS/Yiorgos Karahalis

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