Société

«Même après vingt-trois ans, c'est encore douloureux»: vivre avec une disparition de proche non élucidée

Temps de lecture : 5 min

Chaque année, on compte 10.000 disparitions non élucidées classées inquiétantes. Derrière ce nombre impressionnant, il y a des parents et des amis, qui tentent de vivre tant bien que mal avec l'éternel absent.

Des volontaires prennent part à la recherche de Delphine Jubillar, une infirmière disparue en décembre 2020 qui n'a toujours pas été retrouvée. | Fred Scheiber / AFP
Des volontaires prennent part à la recherche de Delphine Jubillar, une infirmière disparue en décembre 2020 qui n'a toujours pas été retrouvée. | Fred Scheiber / AFP

«Jamais je ne reverrai mon fils vivant.» Voilà plus de dix ans que Marie-France Fiorello vit, ou plutôt survit, avec cette intime conviction. Elle l'a toujours su, et cela à la minute même où elle n'a pas vu sortir Adrien de la faculté de Saint-Étienne où il étudiait le droit, et où elle avait pourtant rendez-vous avec lui, ce 6 octobre 2010 à 19h30. «Il m'aurait appelée, envoyé un SMS…»

À 22h ce soir-là, à la gendarmerie, on lui rétorque que d'être encore dehors à cette heure pour un jeune homme de 22 ans n'a rien d'alarmant. Marie-France insiste: «Ce n'est pas le genre de mon garçon.» Quarante-huit heures plus tard, un dossier pour disparition inquiétante est ouvert.

Le combat de sa vie débute alors, celui pour la vérité. En décembre, après une période sombre au cours de laquelle elle avoue avoir pensé à mettre fin à ses jours, elle se relève d'un bond. «Cela se passe généralement comme ça, analyse Pauline Lefur, psychologue au 116 000, le numéro d'écoute des familles d'enfants disparus. C'est d'abord le choc, et très vite, les familles passent à l'action. Toutes les pensées sont alors exclusivement tournées vers les recherches.» Marie-France contacte l'association Assistance et recherche de personnes disparues (ARPD), et trouve en sa présidente, Pascale Bathany, une oreille attentive. Elle lui donne des ficelles pour commencer son enquête. Pascale connaît bien le sujet. Quinze ans qu'elle s'occupe de dossiers de disparitions!

Des disparus mal traités

«Nous enquêtons sur 350 cas actuellement, dans toute la France», explique-t-elle. Les quelque 150 bénévoles ont pour mission de revenir sur des éléments qui auraient été omis, ou trop vite passés en revue. Et Ghislaine Debève, bénévole depuis trois ans et demi, d'affirmer fièrement: «J'ai réussi à retrouver les personnes des quarante dossiers que j'ai traités jusqu'ici.» L'ancienne employée de bureau va au-delà de ses prérogatives, en jouant les intermédiaires. «Cela peut prendre de quelques heures à plus d'un an, parfois, avant que les personnes retrouvées acceptent de revoir leurs proches.»

Il arrive également que l'ARPD se penche sur des affaires remontant à plus de vingt ans. L'idée est qu'aucune disparition ne tombe dans l'oubli, laissant la famille sans réponse. Ce serait souvent le cas, à en croire les auteurs de Avis de recherche, qui sortira le 6 mai aux éditions Massot. «Ces disparitions font trop souvent l'objet d'enquêtes bâclées, écrivent Agnès Naudin et Bernard Valezy, respectivement capitaine de police en brigade territoriale de protection de la famille et commissaire divisionnaire.Pour diverses raisons –absence de formation spécifique des enquêteurs mais également des magistrats, manque de temps et de personnel, politique pénale du parquet désintérêt, etc.– ces enquêtes démarrent généralement mal, et se terminent au bout de quelques mois, ou années selon le cas, soit par un classement sans suite, soit par un non lieu.»

«Quand on a enterré nos parents, j'aurais aimé mettre une inscription pour elle aussi sur leur tombe.»
Dominique, 55 ans, dont la sœur Danièle est disparue depuis 1998

Des réponses, Dominique n'en attend plus. Danièle, sa sœur, une professeure d'anglais de 55 ans, s'est volatilisée le 13 avril 1998 dans les Açores. «Il n'y a pas eu d'enquête, déplore le septuagénaire. C'est un régime particulier là-bas [autonomie constitutionnelle, ndlr] donc on n'a même pas eu le droit d'envoyer un détective privé. Sur place, il n'y a que trois ou quatre policiers. Ils n'ont ni structure de recherche, ni chiens policiers. J'ignore ce qu'il s'est passé, mais si cela avait été un accident, on l'aurait retrouvée.» Difficile de faire son deuil en l'absence d'un corps. «Quand on a enterré nos parents, ajoute-t-il, j'aurais aimé mettre une inscription pour elle aussi sur leur tombe.» Il ajoute: «La disparition, c'est pire que la mort.» S'il s'est résigné tant bien que mal à ne jamais connaître la vérité, Marie-France, elle, s'y dévoue corps et âme.

L'ancienne auxiliaire de vie fouille sans relâche les réseaux sociaux, à la recherche du moindre indice. Et dire qu'il y a dix ans, elle n'avait jamais allumé un ordinateur. Cette activité lui prend tout son temps, trop peut-être au goût de ses proches. Inquiet pour sa mère, son fils aîné Franck l'a même, à une époque, exhortée à s'octroyer au moins une semaine de vacances par an, loin de son ordinateur. «Je le faisais, mais je culpabilisais», dit-elle.

Cela n'aura duré que l'espace de quelques années puisqu'aujourd'hui, elle ne fait pas un pas sans son smartphone et sa tablette. «Je ne me déconnecte jamais, admet-elle. Je me réveille en pensant à un scénario possible et je m'endors avec un autre.» Dans l'un d'eux figure Nordahl Lelandais. Le téléphone d'Adrien a en effet borné à Chambéry, non loin de la ville où a été retrouvé le crâne du caporal Arthur Noyer, assassiné par le maître-chien. Le dossier Fiorello fait aujourd'hui partie de ceux réexaminés par les enquêteurs, car imputables au meurtrier.

Une maison sanctuarisée

Dans cette quête, Marie-France peut compter sur le soutien de ses proches. «Mon mari et Franck s'occupent de moi pour que je puisse m'occuper d'Adrien. Adrien, c'est moi, personne n'y touche.» Même à sa chambre. Pendant longtemps elle est restée telle qu'Adrien l'avait laissée en partant ce mercredi d'octobre. Comme un sanctuaire où Marie-France venait pleurer allongée sur le lit, une fois son mari parti vaquer à ses occupations. Il y a trois ans, elle s'est vue forcée de jeter la literie et quelques vêtements, abîmés par le temps. Le bureau de l'étudiant a depuis été déplacé dans l'ancienne chambre parentale. Dans l'un des tiroirs, on trouve encore un chewing-gum vieux de dix ans.

Marie-France et son mari se sont installés dans la chambre d'Adrien, où elle assure se sentir très bien. Mais la joie n'a plus droit de cité dans leur maison de Firminy (42). Pas question de célébrer la fête des mères ou son anniversaire. Quant à la musique, qu'elle aimait tant écouter en voiture ou en travaillant, il n'y en a plus. C'est le silence. Un silence rompu par les mots qu'elle adresse à cet éternel absent. «Il m'arrive même de l'engueuler en lui demandant comment il a pu se faire avoir…» Dominique, lui aussi, fait des reproches à sa sœur, mais dans ses rêves: «Je la dispute en lui disant “Tu disparais et là tu reviens comme une fleur?”». Parfois, il lui conseille un livre ou une musique qu'il a aimés.

Des moments difficiles où les soutiens sont essentiels, comme ceux apportés par l'ARPD ou l'association MANU. Elle aide notamment les familles à gérer toute la partie administrative. Dominique en aurait bien eu besoin. «Quand j'ai pu faire la demande de disparition définitive –cela a pris presque cinq ans après le délai de dix ans– j'ai écrit au juge d'instance, explique-t-il. J'ai préparé un dossier complet, bien rédigé. J'ai eu pour réponse un “Ce n'est pas nous qui nous occupons du dossier” griffonné sur un post-it jaune. C'est tout. Ce sont des manques de considération qui font mal.» Des épreuves dans l'épreuve… S'il confie des sanglots dans la voix «même après vingt-trois ans, c'est toujours aussi douloureux», la psychologue Pauline Lefur se veut optimiste: «Avec le temps, la reconstruction et la résilience sont possibles, même après un tel événement.»

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