Culture

«Le Grand Dérangement», pour mieux regarder et raconter le monde

Temps de lecture : 6 min

Le livre d'Amitav Ghosh raconte avec verve combien la crise climatique exige de modifier nos manières de raconter et les points de vue qui nourrissent nos imaginaires.

Une image des dégâts causés par l'ouragan Sandy à Manhattan en 2012, qui n'a pas nourri l'imaginaire littéraire. | Stan Honda / AFP
Une image des dégâts causés par l'ouragan Sandy à Manhattan en 2012, qui n'a pas nourri l'imaginaire littéraire. | Stan Honda / AFP

Pourquoi je n'ai jamais raconté ça? Au début de son livre, l'écrivain s'interroge. Il se souvient d'avoir vécu une expérience extrême, lorsqu'en pleine ville, à Delhi, il s'est trouvé pris dans une tornade d'une exceptionnelle violence, dévastant le quartier où il se trouvait et faisant de nombreuses victimes.

Romancier et essayiste, Indien (bengali) vivant et enseignant aux États-Unis, Amitav Ghosh est l'auteur de neuf livres de fiction et de six essais. Certains de ses romans auraient pu aisément recycler de manière dramatique cette expérience traumatique. À partir de son propre cas, il s'interroge sur la difficulté pour la littérature, hormis certains genres, de faire place à la catastrophe environnementale en cours, en tout cas à la mesure de sa gravité.

Un autre exemple frappant concerne la quasi-absence, dans la production littéraire récente, de l'événement peut-être le plus spectaculaire expérimenté par une métropole occidentale, le black-out et l'inondation gigantesque de New York sous l'effet de l'ouragan Sandy fin octobre 2012.

Le livre The Great Derangement. The Climate Change and the Unthinkable date de 2016. On pourrait croire que sa traduction française, dotée d'un nouveau sous-titre, D'autres récits à l'ère de la crise climatique, arrive un peu tard, et que ce qui mobilisait l'attention de l'auteur n'est plus de mise. Il n'en est rien.

Le roman, dépassé par la catastrophe

D'une écriture alerte que n'appesantit pas l'immense érudition de son auteur, Le Grand Dérangement se déploie sur deux niveaux différents, mais articulés. Le premier concerne le métier d'écrivain, et la manière dont ce qui est en train d'arriver à la planète Terre affecte, ou pas, des récits qui s'y déroulent tous (hormis la science-fiction et la mythologie). Observant la quasi-absence des enjeux environnementaux des romans qui ne relèvent pas de ces genres (auxquels on pourrait ajouter la littérature enfantine), Amitav Ghosh y voit l'effet de la nature même de ce genre littéraire toujours dominant.

À partir du XIXe siècle, le roman est la traduction dans l'ordre du récit d'une conception du monde fondée sur des évolutions progressives et quantifiables, garantes d'un certain ordre général, conception qui prévaut des sciences de la terre à l'économie. S'y serait ajoutée plus récemment, sous l'influence de la montée en puissance de l'individualisme, «la prééminence du “je”» qui voit notamment l'autofiction l'emporter sur ce qu'il appelle «l'être-au-monde».

D'une écriture alerte que n'appesantit pas l'immense érudition de son auteur, «Le Grand Dérangement» se déploie sur deux niveaux différents.

Aux constructions narratives d'un monde tout en graduations, où des péripéties et des variations d'amplitudes considérables peuvent bien sûr nourrir le récit, mais à l'intérieur d'une conception «continuiste», Ghosh repère comment la crise environnementale oppose ce qu'il nomme «une résistance scalaire»: le télescopage entre éléments incommensurables, l'irruption «de forces d'une ampleur impensable qui créent des connexions insupportablement intimes sur de vastes étendues de temps et d'espace».

Et si les genres qui relèvent du fantastique, toujours considérés comme mineurs, acceptent eux ces ruptures d'échelle, leur influence reste limitée du fait de n'être pas considérés comme des genres «sérieux» malgré leur succès commercial. En somme, ils souffrent d'être le plus souvent tenus pour de la littérature dite d'«évasion» alors qu'ils sont, ou au contraire pourraient être des voies d'accès au réel.

Raconter autrement

Chemin faisant, Ghosh déplace à juste titre le cœur de son interrogation. Il ne s'agit pas tant de mentionner des effets de la crise climatique et des autres dérèglements environnementaux dans le cadre de narrations que de raconter autrement, en prenant acte dans les récits eux-mêmes, du bouleversement des rapports entre être humains et non-humains, entre vivants et êtres perçus comme inertes, du sens des mots et de l'organisation des phrases. Et plus profondément de notre manière de nous représenter la réalité et de nous la raconter: «Ne nous y trompons pas: la crise climatique est aussi une crise de la culture et de l'imagination.» La possibilité de faire face à cette crise dépend de la capacité à modifier aussi ces paramètres.

Écrivain, Amitav Ghosh focalise son interrogation critique sur le roman, et tout particulièrement sur ce qu'il appelle «la littérature sérieuse», celle qui a les honneurs de la critique et des prix les plus prestigieux. On pourra sans doute citer comme contre-exemple à la démonstration un livre aussi important que L'Arbre-monde de Richard Powers, qui cherche par sa structure même à épouser les modes d'existence des arbres.

«Ne nous y trompons pas: la crise climatique est aussi une crise de la culture et de l'imagination.»
Amitav Ghosh, «Le Grand Dérangement»

Ou, de manière plus impressionnante encore mais qui n'est généralement pas reconnu comme relevant de la littérature, l'ouvrage extraordinaire de la chercheuse Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, lui aussi explorant –entre autres– les manières de raconter et de faire imaginer. Ces deux livres ont paru après la rédaction du texte de Ghosh, mais ils restent encore des exemples exceptionnels dans l'offre littéraire dominante.

L'auteur parle de son domaine, l'écriture de fiction, mais il est aisé d'entendre que sa question concerne aussi bien d'autres formes de narrations actuelles, à commencer par les films et les séries. Là aussi, c'est moins la question de l'apparition des sujets liés à l'environnement que la transformation des manières de montrer qui est en question.

La nécessité d'un décentrement

La composition du Grand Dérangement déploie elle-même une tentative de déplacement prenant en compte la diversité des enjeux et la nécessité de considérer plusieurs angles d'approche et plusieurs focales. Circulant avec une grande liberté dans le paysage qu'il a défini, celui des modes de représentations liés à la crise environnementale, ou questionnés par elle, Amitav Ghosh en arrive à la nécessité d'un autre décentrement majeur. Il montre combien les limites des capacités de prendre en compte la réalité, et la complexité de la catastrophe tiennent aussi à la domination d'un point de vue «occidentalo-centré». Et même doublement occidentalo-centré.

Les représentations (verbales ou visuelles) dominantes sont élaborées depuis l'Occident européen et nord-américain. Les grands producteurs de récits, et les principaux modèles selon lesquels ces récits sont formulés, ont été élaborés dans une certaine partie du monde, dont la puissance a massivement dépendue de la domination coloniale.

Et ces représentations accordent une importance disproportionnée à ce qui se produit dans cette zone, alors que l'immense majorité des effets tragiques de la catastrophe environnementale affecte et affectera surtout le reste du monde, et principalement les dits «pays du Sud». Y compris parce que ceux-ci ne conçoivent leur possible développement que selon les modèles produits par les puissances dominantes du «Nord». À cet égard non plus, on ne peut pas dire que la situation se soit beaucoup améliorée depuis 2016.

L'importance de ce que Ghosh met en œuvre tient à cette dynamique à la fois composite et très incarnée qui fait avancer la réflexion sur plusieurs fronts, d'une manière très accessible. Le Grand Dérangement est même porté par une singulière allégresse dans l'écriture, alors que les sujets sont graves et complexes. Cette question de style n'est évidemment pas une sorte de supplément cosmétique. Elle est au centre de la réflexion de l'auteur et participe de sa réponse critique (et volontiers autocritique) à nos capacités communes à prendre en compte une réalité effectivement profondément perturbante en même temps que menaçante.

Le pape et la COP

À qui croirait que ce qui concerne les romans, plus généralement les manières de raconter, seraient des enjeux marginaux, il faut recommander la lecture sans délai d'un éblouissant exercice d'analyse littéraire auquel se livre Amitav Ghosh un peu avant la fin de son livre. Il concerne deux textes qui ne relèvent pas de ce que l'on considère comme de la littérature, mais c'est bien en écrivain que l'auteur les lit et les étudie.

Il s'agit de documents majeurs en ce qui concerne la catastrophe environnementale, l'encyclique Laudato si' du pape François, publiée en juin 2015, et le texte de l'accord de Paris à l'issue de la COP21 qui s'est tenue à la fin de la même année.

La comparaison met en évidence aussi bien l'ampleur de vue et la précision des formulations du texte émis par le Vatican que le caractère emberlificoté et chargé de sous-entendus dangereux du document publié sous l'égide de l'ONU.

Elle offre un exemple lumineux des ressources de l'intelligence de l'écriture –ou d'autres dispositifs de narration et de représentation– pour mieux comprendre ce qui se joue dans des décisions, des prises de position, des affichages aux conséquences immenses.

Le Grand Dérangement – D'autres récits à l'ère de la crise climatique

Éditions Wildproject, collection Le monde qui vient

250 pages

20 euros

Parution janvier 2021

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