France

Charles Pasqua, condamné à la réclusion intime

Philippe Boggio, mis à jour le 01.05.2010 à 10 h 24

Il a écopé vendredi 30 avril d'un an d'emprisonnement avec sursis, et la relaxe dans deux des trois affaires qui l'ont mené devant la Cour de justice de la République.

Beaucoup diront que Charles Pasqua s'en sort bien: un an d'emprisonnement avec sursis, et la relaxe dans deux des trois affaires qui l'avaient mené devant la Cour de justice de la République (CJR), alors que pour l'ensemble, l'avocat général, Yves Charpenel, avait requis une peine de quatre ans de détention, dont deux ans ferme, 200.000 euros d'amende, et l'interdiction de ses droits électifs. Au final, à peine une petite tape sur les doigts du fautif. D'autres soupçonneront, et on sera en peine de leur donner tout à fait tort, que les parlementaires, du Sénat et de l'Assemblée nationale, qui composent la cour avec un magistrat, ne pouvaient pas condamner l'un des leurs sans manquer à la règle de la bonne entente corporatiste.

Le décompte fait des commentaires sur ces suites de la chronique judiciaire de Charles Pasqua, il restera toujours certaines voix pour s'étonner qu'on poursuive autant l'ancien ministre de l'Intérieur, ces dernières années, dans une kyrielle d'affaires d'abus de biens sociaux et de corruption passive, qui ont toutes eu, en définitive, pour destination, si l'on en croit l'accusation, d'alimenter ses caisses électorales, et ce, sans jamais vraiment déboucher sur une peine concrète et exécutable.

Plombé par Chirac, sauvé par Sarkozy?

La décision modérée de la Cour de justice de la République pourrait même contribuer à donner raison, en dernière analyse, à Charles Pasqua. D'audience en jugement, l'ancien ministre souverainiste finira peut-être par convaincre l'opinion qu'il n'est coupable de rien, que toutes les charges, depuis le dossier de l'Angolagate, toutes les ramifications qui lui ont valu poursuites, à la suite de certains de ses amis, collaborateurs, ou interlocuteurs, comme Pierre Falcone ou son propre fils, Pierre-Philippe, n'ont été que grossier montage politique contre lui. Bref, que le clan Chirac, une fois sa rupture consommée avec l'homme de la place Beauvau, n'a eu de cesse de noircir sa réputation. En conséquence, en vertu de la première règle politique non écrite -les ennemis de mes ennemis sont mes amis-, Charles Pasqua, dont les ennuis ont commencé sous le quinquennat précédent, pourrait être sauvé in extremis, à l'usure, même, par le régime sarkozyste. A moins que les magistrats de la procédure d'appel, dans l'affaire des annexes de l'Angolagate, devant lesquels l'ancien ministre a porté recours, en jugent autrement. En première instance, Charles Pasqua a été condamné à une peine d'un an de prison ferme.

Ira, ira pas, alors? Bien sûr, c'est de prison qu'il s'agit, enjeu public, peut-être démocratique, de cet intérêt grandissant pour les déboires judiciaires de Pasqua. Quoiqu'il arrive, quel que doive être le jugement de la Cour de justice de la République, «Charles Pasqua ne dormira pas ce soir en prison», expliquait, ce vendredi 30 avril, mais avant la décision de la cour, une journaliste de France-Info. Laquelle estimait ensuite que s'il n'existe pas de voie d'appel devant la CJR, un recours en cassation est toujours possible, et qu'en cas de condamnation, l'ancien ministre de l'Intérieur ne manquerait pas de saisir cette instance. Cette démarche viendrait alors s'ajouter à toutes celles, de procédure, d'appels et d'amnistie pour mandat sénatorial, que Charles Pasqua épuise, en nous épuisant, pour échapper à une arrestation.

«Prisonnier de son personnage»

Pas de prison, donc, ni ce matin, à la radio, ni après le rendu du jugement, cet après-midi, pour celui qui passa longtemps pour l'archétype du flic de la République, «Charlie la menace», dur des durs, qui promettait de «terroriser les terroristes»? Justice ou injustice de plus? Qui sait? Il arrive que certains transportent leur cellule sur leur dos. C'est ce que semble penser, à propos de l'ancien ministre de l'Intérieur, le dessinateur Plantu, toujours sur France-Info, dont les caricatures de Charles Pasqua ont cette semaine les honneurs du Monde Magazine: celui-ci lui semble désormais «prisonnier de son personnage».

Et c'est bien l'impression qu'a donné, tout au long de ce procès-ci, l'ancien homme fort de la place Beauvau. L'idée d'une certaine réclusion intime. Qu'importaient peut-être les sanctions de ses pairs et de ses homologues, élus des deux assemblées. Lui-même a paru s'être condamné à l'avance à quelque chose de l'ordre du dépit de soi, par lassitude d'un combat pour l'honneur qui dure maintenant depuis une bonne décennie et qui semble avoir fini par l'acculer à la résignation, comme le fuyard devant la meute de ses poursuivants, dans les bons polars. Durant le procès, Charles Pasqua est apparu vidé. Voix atone et épaules basses. Il venait de fêter son 83e anniversaire. Il a eu l'air démoralisé. Au point d'avoir cette exclamation, bien peu dans son tempérament: «Condamnez-moi!» Sous-entendu: si ses juges le croyaient coupables de tout ce que le réquisitoire de renvoi contenait d'accusations très étayées contre lui. Ce ne sera jamais pire que ce qu'il endure déjà, laissait-il peut-être entendre, derrière la formule grandiloquente, aux oreilles attentives.

L'abandon de son image

Etrange risque de flagellation. Comme la défense, si passive, si courte, sans panache, là aussi bien peu dans sa nature, qu'il avait choisi ou accepté d'adopter. Dans les trois dossiers qui l'incriminaient pour «abus de biens sociaux» et «corruption passive», et qui tous trois dataient de son autorité sur le ministère de l'Intérieur, au début des années 1990, Charles Pasqua a voulu faire croire qu'il était assez peu informé de ce que tramaient les échelons inférieurs, placés sous son autorité. Si des proches, de vieux collaborateurs fidèles, si son propre fils, Philippe, avaient pu commettre des entorses à la loi, c'est qu'on l'avait forcément trahi, lui, le maître de la place Beauvau, et leur protecteur à tous.

Charles Pasqua qui se contraignait à reconnaître qu'il n'avait pas été l'incarnation du super-ministre de l'ordre et de la sécurité, voilà qui aurait été plaisant à croire, si cela ne dénotait pas aussi un certain écart par rapport à une figure patiemment forgée par l'intéressé lui-même, le renoncement à une chronique que celui-ci a toujours souhaitée proche de la légende. En agissant ainsi, en réduisant, même sur le tard, et même par calcul judiciaire, sa carrure, sa destinée de gaulliste historique, en abandonnant face à ses juges, même pour les tromper, l'orgueil, la grogne, la fausse innocence d'un Fernandel tragique qu'on lui connaît, il s'est condamné à se retrouver face à celui qui est sa référence depuis le début de sa carrière: le fantôme de l'adolescent Charles Pasqua, résistant de 16 ans. L'estafette du réseau des hauteurs de Grasse, auquel appartenait son père. Et que contrôlait un certain François Mitterrand. Sa fierté d'une vie.

L'heure avance, qui ne dit pas encore si elle va en définitive sauver de justesse ou obscurcir une trajectoire. Un chronomètre tourne. Pas seulement d'une guérilla judiciaire éprouvante, à l'issue encore incertaine. Mais d'une image de soi, de celles qu'on emporte avec soi, quand, tout à la fin, la justice des hommes ne peut plus vous atteindre.

Phlippe Boggio

Photo: Charles Pasqua / Reuters

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Philippe Boggio
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