Culture

L'étonnant retour en grâce de la cassette audio

Temps de lecture : 5 min

Ce support emblématique a de nouveau la cote, et cela devrait tourner à l'avantage d'artistes moins connus.

156.542 cassettes ont été vendues l'an passé au Royaume-Uni. Un record depuis 2003. | Tobias Tullius via Unsplash
156.542 cassettes ont été vendues l'an passé au Royaume-Uni. Un record depuis 2003. | Tobias Tullius via Unsplash


Décrit par certains comme le «plus grand salon dédié aux nouvelles technologies d'Europe», le Salon international de la radiodiffusion de Berlin est depuis longtemps connu pour mettre à l'honneur les dernières nouveautés électroniques destinées au grand public. En 1963, le produit phare était la cassette audio, présentée par son créateur, l'ingénieur néerlandais Lou Ottens, décédé au début du mois.

De son vivant, les cassettes ont révolutionné les habitudes en matière d'écoute de musique, jusqu'alors limitée au disque vinyle, beaucoup moins maniable. Soudain, grâce aux autoradios et au légendaire baladeur Sony, il est devenu possible d'écouter de la musique de façon individuelle ailleurs qu'à la maison. En outre, le fait de pouvoir réenregistrer plusieurs fois sur le même support a permis aux amateurs de musique de créer et faire circuler leurs propres compilations. À l'apogée de sa popularité en 1989, la cassette se vendait à 83 millions d'exemplaires par an, rien qu'au Royaume-Uni.

Le walkman TPS-L2 de Sony. | Sailko via Wikimedia

Bien que détrônée par la suite, d'abord par le CD puis les fichiers numériques (mp3 et mp4), la cassette conserve une place particulière dans l'histoire de la technologie audio, les compilations étant les ancêtres des playlists et le baladeur, le précurseur de l'iPod.

De plus, bien que jugée esthétiquement et matériellement inférieure au disque vinyle, inventé avant elle, la cassette audio connaît une forme de résurgence. Pour des raisons sentimentales, mais aussi parce qu'avec l'annulation des concerts, elle permet aux artistes les moins connus de tirer des revenus de leur travail.

Appuyez sur «rembobiner»

Dans un contexte de pandémie, qui a fait d'immenses dégâts dans l'industrie musicale, 2020 pourrait être qualifiée d'«année de la cassette». Selon les chiffres de l'association interprofessionnelle de l'industrie britannique du disque, la British Phonographic Industry, 156.542 cassettes ont été vendues l'an passé au Royaume-Uni, un record depuis 2003, soit une augmentation de 94,7% par rapport à 2019. Sans crier gare, des icônes internationales de la pop comme Lady Gaga, les 1975 et Dua Lipa se sont mises à sortir leurs derniers titres sur cassettes… Et elles se vendent comme des petits pains.

Pour celles et ceux d'entre nous qui sont assez âgés pour avoir connu la cassette quand elle était un support musical courant, cette résurgence peut sembler étonnante. Après tout, même dans leurs jours de gloire, les cassettes ont toujours été le support du pauvre.

Elles n'avaient pas l'attrait esthétique ni le côté romantique du disque vinyle dans sa pochette. Plus tard, elles ont souffert de la comparaison avec la facilité d'utilisation, l'éclat et la qualité sonore du CD. Et il n'existe aucun amateur de musique de plus de 35 ans qui n'ait pas une affreuse anecdote à raconter sur son album ou sa compil préférée, avalés et recrachés, les entrailles à l'air, par un autoradio de voiture ou un lecteur portable capricieux.

Lou Ottens lui-même jugeait le retour en grâce de la cassette «absurde». Il a ainsi déclaré au journal néerlandais NRC Handelsblad que «rien ne [pouvait] égaler le son» du CD, dans le développement duquel il a aussi joué un rôle-clé. Pour lui, le but ultime de tout support d'écoute musicale était la clarté et la précision du son, bien qu'il concéda en guise de clin d'œil aux auditeurs nostalgiques: «Je crois que les gens entendent surtout ce qu'ils veulent entendre.»

Une question de ressenti

En tant que spécialiste de la musique populaire et de la culture matérielle, je ne peux m'empêcher de me demander si le point de vue purement utilitaire de Lou Ottens ne passe pas à côté d'un aspect essentiel de la cassette et de sa récente résurgence dans la culture populaire. Après tout, l'appréciation culturelle de la musique va bien au-delà d'un débat limité à la qualité du son. Notre amour de la musique et les rituels culturels qui s'y rattachent sont complexes et profondément sociaux, et ne mobilisent pas que nos oreilles.

On explique ainsi parfois le regain d'intérêt actuel pour le disque par une volonté de revenir au son de qualité supérieure du vinyle. Mais il est aussi souvent vu comme un mouvement culturel de retour vers un support emblématique, patrimonial, que les gens peuvent toucher, manipuler et apprécier ensemble, contrairement à un fichier numérique. Bien que moins emblématiques, les cassettes représentent elles aussi des moments d'histoire culturelle chers au cœur des amateurs de musique.

«Nous avons tendance à sortir les morceaux sur cassette parce que ça ne coûte pas cher à fabriquer.»
Un directeur de label

Au milieu des années 2010, dans le cadre de mon doctorat, j'ai mené une étude sur les premiers signes de cette résurgence des cassettes dans le milieu du rock indépendant et du punk à Glasgow. J'ai interrogé des musiciens, des labels et des fans sur ce phénomène. Durant ces conversations, le côté matériel de ces objets –leur présence physique, tangible– a souvent été cité comme facteur de motivation. «J'aime bien posséder des objets. Ils sont tous un peu en voie de disparition maintenant, mais j'aime en avoir, m'a expliqué un fan. C'est ma passion. La musique est ma passion, et c'est comme ça que je dépense mon argent.»

Il y a aussi une raison économique à la résurgence de la cassette. Alors que les débats font rage sur la nécessité pour les services de streaming de rémunérer les artistes, les musiciens indépendants se sont mis depuis quelque temps à utiliser la vente de produits dérivés physiques comme source de revenus.

Pour les groupes de Glasgow, tout comme pour les artistes indépendants d'aujourd'hui, les cassettes représentent un véritable moyen financièrement avantageux de fournir un produit physique, beaucoup moins cher qu'un disque vinyle, qu'il faut presser et dont il faut imprimer la pochette. Comme l'exprime un directeur de label, «nous avons tendance à sortir les morceaux sur cassette parce que ça ne coûte pas cher à fabriquer, ça permet de rentrer facilement dans ses frais, et aux groupes de se faire un peu d'argent dessus».

Même si les pratiques de ces artistes indépendants peuvent paraître éloignées du récent engouement de stars de la pop, adulées du grand public, pour les cassettes, les deux phénomènes trouvent probablement leurs racines dans ce désir d'avoir des supports audio que l'on peut manipuler dans un monde où le numérique et les écrans deviennent omniprésents.

Depuis le début de la pandémie, beaucoup de gens disent éprouver un sentiment de détachement et d'aliénation vis-à-vis du numérique. Il ne semble pas déraisonnable de suggérer que cette envie d'avoir quelque chose que l'on peut réellement toucher, sublimée par la nostalgie d'une époque sans Covid, puisse aussi expliquer la résurgence de la cassette audio, près de soixante ans après ses débuts berlinois.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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