Culture

La «Critique de la raison pure» pour les nuls

Temps de lecture : 3 min

Je vais tâcher de vous faire lire et comprendre Emmanuel Kant.

Emmanuel Kant par Johann Gottlieb Becker. | Schiller-Nationalmuseum, Marbach am Neckar, Germany via Wikimedia Commons
Emmanuel Kant par Johann Gottlieb Becker. | Schiller-Nationalmuseum, Marbach am Neckar, Germany via Wikimedia Commons

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Kant allez-vous lire et comprendre ce que disait Emmanuel?»

La réponse d'Éric Orthwein:

Comment faire une critique courte d'un monument de la philosophie, aussi épais en pages qu'en densité conceptuelle? Pire: comment se faire comprendre de tout lecteur, ce qui n'était pas pour Kant un souci majeur, qui considérait que c'est aux autres de s'élever à sa hauteur? C'est la tâche à laquelle je m'attelle, bien qu'il soit impossible de trop vulgariser le propos. Les mots-clés seront en gras.

La Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant énonce un programme philosophique qui est celui de la philosophie moderne, encore aujourd'hui. Le but de la Critique: la philosophie n'a pas, comme la science, à nous faire connaître le monde; elle doit nous révéler le fondement de la science dans l'esprit humain. Autrement dit, elle s'applique à montrer que la philosophie a pour mission de délimiter ce qu'est ou n'est pas la connaissance humaine. Écoutons Kant dans sa préface: «Mon but est d'instituer un tribunal qui en assumant les légitimes prétentions (de la raison), repousse aussi toutes celles de ses exigences qui sont sans fondement. Ce tribunal est la Critique de la raison pure elle-même, elle a pour fin de déterminer les limites à l'intérieur desquelles la raison est capable d'instaurer un ordre de certitudes indubitables, mais au-delà desquelles la métaphysique ne peut engendrer que des connaissances illusoires.»

Autrement dit, la Critique de la raison pure définit la source, les formes et les limites de toute connaissance humaine en général.

L'ouvrage est divisé en trois grandes parties:

  • l'esthétique transcendantale, ou théorie des intuitions (espace et temps) = Source;
  • l'analytique transcendantale, ou théorie des concepts et des formes de notre connaissance du monde = Formes;
  • la dialectique transcendantale, ou théorie de ce que nous ne pouvons pas connaître (la totalité du monde, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu) = Limites de toute connaissance humaine.

Ainsi, la philosophie «transcendantale» développée dans la Critique de la raison pure a pour fonction de repenser les processus fondamentaux de la connaissance. Pour ce faire, Kant va donner une place prééminente à la raison et tout le jeu de ses facultés et celui des catégories (définies par Aristote mais affinées par Kant).

Théorie de la connaissance ou la raison inquiète

Comment connaître les choses en soi? C'est-à-dire des choses distinctes par essence de la faculté de connaître? Tout acte de connaître a deux sources: la sensibilité et l'expérience. Mais si l'expérience est à l'origine de l'acte, on ne peut en conclure que le connaître se réduise aux actes de la perception: l'objet est bien donné à la sensibilité sous formes d'intuitions sensibles, mais il est pensé par l'entendement sous forme de concepts. L'entendement est donc la faculté des concepts.

Mais la possibilité d'une connaissance objective est d'abord déterminée par les jugements synthétiques a priori qui permettent de donner un contenu intuitif aux concepts. A priori, ce qui signifie que l'esprit intervient comme tel dans l'élaboration de l'objet de la connaissance. Une connaissance sera transcendantale dans la mesure où elle s'occupe moins des objets que de nos concepts a priori des objets. Au principe de la connaissance, il y a donc un donné qui suppose une réceptivité proportionnelle à la capacité de recevoir.

Et pour nous, le donné sensible n'est recevable que sous la double condition du temps et de l'espace, qui ne sont pas des objets perçus mais la condition de toute réception; pour cela on peut les appeler les formes a priori de la sensibilité. Notre connaissance ne porte donc pas sur les choses telles qu'elles sont en soi (noumènes), mais sur les choses telles que nous les recevons (phénomènes).

Aussi, Kant sépare philosophie et religion, car les jugements métaphysiques de la religion ne peuvent produire que des connaissances confuses et contradictoires, car déduites du seul raisonnement. Et s'il sépare religion et philosophie, c'est pour assurer à la morale une place propre et entière à côté de la science.

Par sa dimension phénoménale, l'humain est soumis au déterminisme des lois causales qui régissent le monde de l'expérience sensible. Mais par sa dimension nouménale de sujet pensant, il est un être radicalement libre, produisant par et en lui-même sa propre causalité éthique, ce que Kant appelle «l'autonomie de la volonté» (nouménale, que seule la raison peut atteindre, donc chose en soi).

De ce fait, la Critique de la raison pure est une approche épistémologique de la théorie de la connaissance sous le regard de la raison inquiète.

Ceci étant dit, si Kant est un monument de la philosophie, je ne dis pas non plus que c'est mon philosophe préféré, je dis qu'il est incontournable.

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