Économie

Il faut parler de la place du nucléaire en France

Temps de lecture : 9 min

Depuis la catastrophe de Fukushima, la cause semble entendue: le nucléaire n'a pas d'avenir. Pourtant, est-on sûr de ne pas en avoir besoin pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre?

La centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle, est la neuvième plus grande au monde. | Sébastien Berda / AFP
La centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle, est la neuvième plus grande au monde. | Sébastien Berda / AFP

Les statistiques sont claires: le nombre de réacteurs nucléaires exploités dans le monde est en baisse continue. Il avait atteint un sommet en 2002, à 438. À la mi-2020 (le World Nuclear Industry Status Report, qui fait autorité en la matière, fait son bilan annuel à partir des chiffres connus à la fin juin), on n'en comptait plus que 408, soit neuf de moins qu'un an plus tôt. L'âge moyen du parc en service atteint désormais 31 ans, et si la part du nucléaire dans la production d'électricité mondiale s'est stabilisée en 2019 à 10,35%, elle avait atteint un point haut à 17,5% en 1996.

Dans le même temps, les énergies renouvelables progressent à pas de géant. En 2020, le rythme d'ouverture de nouvelles installations s'est un peu ralenti dans des économies perturbées par la pandémie, mais la tendance ne fait pas de doute. En France, l'éolien s'est hissé pour la première fois l'an dernier au troisième rang de la production d'électricité, derrière le nucléaire et l'hydraulique, mais devant les centrales thermiques au gaz ou au charbon.

Pour beaucoup, la messe est dite: l'avenir appartient aux énergies renouvelables. Elles seules sont amenées à prendre la place des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) et à permettre la réduction des émissions de gaz à effet de serre pour limiter le changement climatique. Non seulement le nucléaire est dangereux, mais il est cher, ainsi que le montre le gonflement continu de la facture de l'EPR en construction à Flamanville (des mauvaises surprises de ce genre sont aussi constatées ailleurs, notamment aux États-Unis), et les délais de construction de nouvelles centrales sont trop longs. Il faut tout miser sur l'éolien et le solaire, avec lesquels on peut avancer très vite et à un moindre coût.

Le problème est que tout le monde n'a pas cette certitude, et que les arguments de ceux qui estiment que le nucléaire devrait encore avoir une place dans notre mix énergétique ne sont pas dénués de tout fondement. En tout cas, ils mériteraient d'être discutés, au lieu d'être purement et simplement ignorés ou rejetés a priori. Dans le cas de la France, la question se pose avec d'autant plus d'acuité que le nucléaire a encore représenté, en 2020, 67,1% de notre production d'électricité, malgré les arrêts de centrales pour cause de maintenance et la fermeture des deux réacteurs de la centrale de Fessenheim. Peut-on éviter de devoir faire comme la Suède, qui ne compte plus que sept réacteurs en activité et a dû cet hiver faire appel à de l'électricité importée venant de centrales thermiques au charbon de ses voisins? Le moins que l'on puisse dire est que là-bas, la publicité gouvernementale invitant les ménages à se servir de leur balai plutôt que de leur aspirateur n'a pas obtenu un franc succès!

Des scénarios divergents

Pour l'association négaWatt, par exemple, il est possible d'arriver à n'utiliser que des énergies renouvelables en 2050, sans recourir donc au nucléaire (le dernier réacteur serait fermé en 2035), mais à la condition de diviser par trois notre consommation totale d'énergie primaire (pétrole, gaz, uranium, vent, soleil, etc.). Pour la seule électricité, cela représenterait une consommation d'électricité de 463 TWh (térawattheure) en 2050. Un tel effort de sobriété est-il réellement concevable?

Pour l'Académie des technologies, qui vise une diminution par deux de la consommation d'énergie primaire, en partant d'une consommation électrique actuelle de l'ordre de 470 TWh (selon RTE, le chiffre 2020 a été de 460), il faut envisager au contraire une forte hausse de la production d'électricité si l'on veut sortir du pétrole et du gaz. À l'horizon 2050, la consommation serait alors de l'ordre de 730 TWh, voire 840 si l'on tient compte de l'électricité qui serait utilisée pour produire de l'hydrogène. Peut-on l'envisager sans avoir recours au nucléaire?

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) et RTE, le responsable du transport d'électricité haute tension en France métropolitaine, ont publié en janvier un rapport sur la faisabilité technique d'un système électrique comportant une «forte proportion d'énergies renouvelables» à l'horizon 2050. Les écologistes ont bruyamment salué la sortie de ce rapport: 100% de renouvelable en France, c'est possible! Effectivement, dit le rapport, c'est possible, mais seulement si plusieurs conditions techniques sont impérativement réunies. Et il ne se prononce pas sur les conditions économiques et sociales que suppose la réalisation d'un tel scénario.

Car il ne faut pas se leurrer. Le nucléaire coûte certes très cher, et même de plus en plus cher, car les autorités de contrôle se montrent de plus en plus exigeantes sur les conditions de sécurité. Mais les énergies renouvelables ont aussi un coût élevé, même si elles deviennent de plus en plus compétitives du fait des économies d'échelle. Pour pallier les problèmes d'intermittence que connaissent le solaire et l'éolien, il faut prévoir des capacités de production nettement supérieures à la demande attendue et d'importantes capacités de stockage.

Il faut prévoir également une profonde transformation du réseau de transport et de distribution de l'électricité. Les schémas actuels sont très centralisés, avec de grosses unités de production, les centrales thermiques ou nucléaires et les grands barrages. Avec des unités de production de plus petite taille davantage réparties sur tout le territoire, c'est un autre maillage qu'il faut concevoir, avec d'autres techniques, et une autre organisation de l'adaptation rapide de la production à la demande en temps réel –et c'est plus coûteux. Et cela supposerait d'obtenir le consentement des populations locales.

Ne pas aller trop vite

Il faut être clair: l'AIE reste très prudente sur la question du 100% renouvelable et estime que, au moins dans certains pays, le nucléaire peut jouer un rôle important dans la transition énergétique. En France, le débat n'est pas tranché. Pour l'instant il est prévu selon la Programmation pluriannuelle de l'énergie de ramener à 50% la part du nucléaire dans la production d'électricité à l'horizon 2035, ce qui suppose l'arrêt de quatorze réacteurs. Après la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim, deux autres pourraient être fermés en 2025-2026, et deux doivent l'être en 2027-2028.

Mais, pour l'instant, RTE conseille ne pas aller trop vite et de «conserver en activité les moyens de production bas-carbone dont la fermeture pouvait être envisagée d'ici à 2026», compte tenu des problèmes de disponibilité des centrales et des retards pris dans l'installation de nouvelles capacités de production d'énergie renouvelable.

Nous ne sommes plus dans la France des années 1960 et 1970 où un «État-EDF» pouvait imposer sa politique nucléaire.

Pour la suite, il est envisagé de commander à EDF la construction de six nouveaux réacteurs EPR lorsque celui de Flamanville pourra enfin être mis en service, peut-être en 2023. Ce n'est pas un mince sujet: si l'État décidait de ne pas les commander, c'en serait fini de la compétence française en ce domaine. Le nucléaire ne serait plus une option, sauf à se tourner vers la Russie, la Chine ou la Corée, voire les États-Unis où il n'est pas exclu qu'il y ait un redémarrage: une partie du Congrès, notamment chez les Républicains, et des milieux d'affaires, avec en particulier une grande offensive médiatique de Bill Gates qui a créé une société spécialisée, TerraPower, pousse à la roue.

Les temps ont changé. Nous ne sommes plus dans la France des années 1960 et 1970 où un «État-EDF» pouvait imposer sa politique nucléaire: la haute administration, les dirigeants politiques et ceux d'EDF étaient alors en parfaite symbiose, la gauche était encore très productiviste, et les mouvements antinucléaires étaient peu puissants. Aujourd'hui, un nouveau programme nucléaire ne peut plus passer facilement. L'Autorité de sûreté nucléaire a autorisé en février la poursuite de l'activité des 32 réacteurs d'EDF de 900 MW au-delà de quarante ans. Pour aller plus loin et décider de la construction de nouveaux réacteurs, il faudra un vrai débat sur la place publique.

Mais, compte tenu de la durée de tels chantiers, si l'on estime que le nucléaire doit servir à la transition énergétique, il faut lancer la réflexion dès maintenant. C'est d'ailleurs ce que vient de faire le Haut-Commissariat au Plan de François Bayrou. On ne peut pas dire que cette initiative ait rencontré un grand écho: les Français ont actuellement d'autres sujets de préoccupation! Mais les termes du débat ont été bien posés. Il appartient maintenant à chacun de prendre position.

Énergies de droite et énergies de gauche

Sur ce point, on risque de retrouver le clivage gauche-droite classique: le président Macron, qui vient d'écrire une lettre à la Commission européenne avec six autres chefs d'État pour lui demander d'assurer «des règles du jeu équitables pour l'énergie nucléaire dans l'UE, sans l'exclure des politiques et des avantages climatiques et énergétiques», n'aura pas des alliés dans les deux camps. La droite devrait le soutenir, tout en lui reprochant de ne pas en faire assez. Le Sénat a voté le 23 mars une résolution proposée par le groupe LR dans laquelle il «invite le gouvernement à étudier la possibilité d'une mise en cohérence de sa politique énergétique avec ses ambitions écologiques en cherchant à préserver la prédominance du nucléaire au sein de notre mix énergétique».

À gauche, où l'on est de plus en plus tenté électoralement de s'aligner sur les positions écologistes, cela risque d'être un peu compliqué: pour le vote de cette résolution au Sénat, les écologistes ont voté clairement contre, mais les socialistes et les communistes ont préféré s'abstenir. Au PS comme au PC (avec de grosses différences), on n'est pas farouchement partisan du nucléaire, mais on est inquiet pour EDF, dans une période délicate de recherche d'une nouvelle organisation, et préoccupé par le risque de la perte de compétences dans un domaine où la France a excellé.

Le nucléaire serait-il incompatible avec la démocratie?

Faut-il en conclure que l'éolien est une énergie de gauche et le nucléaire une énergie de droite? Malheureusement, de part et d'autre, on observe une polarisation qui ne prête guère à un examen lucide de la situation. Quand on entend les écologistes reprocher à Emmanuel Macron d'avoir apposé sa signature au bas de la lettre adressée à la Commission à côté de celles du Hongrois Victor Orban ou des dirigeants polonais, on croit rêver. Faut-il renoncer à une énergie parce que des dirigeants politiques peu fréquentables veulent y avoir recours? Le nucléaire serait-il incompatible avec la démocratie?

Ce qui est grave, c'est qu'en raisonnant ainsi, on se prive d'étudier le vrai problème. Un pays aussi dépendant du charbon que l'est la Pologne aujourd'hui peut-il vraiment réussir sa transition énergétique sans avoir recours au nucléaire? Et la France, dont la production d'électricité actuelle est largement décarbonée grâce au nucléaire, peut-elle réellement s'en passer juste au moment où on encourage plus largement l'utilisation de l'électricité dans les transports et le chauffage? Cela mériterait d'être étudié sans a priori.

La fermeture de la centrale de Fessenheim a fait débat en France. | Patrick Kovarik / AFP

Lobby contre lobby

Selon les objectifs fixés dans la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), la puissance du parc éolien français devrait doubler d'ici à 2028. Cela ne nous dit pas combien d'éoliennes on devrait installer d'ici là, car la technologie évolue, la puissance moyenne de chaque éolienne a tendance à augmenter et on attend un rapide développement de l'éolien en mer. Mais il est certain qu'il faudra, pour atteindre ces objectifs, implanter encore plusieurs milliers d'éoliennes terrestres dans l'Hexagone. Est-on sûr d'y arriver sans se heurter à de fortes réactions de rejet? Même l'éolien en mer ne se développera pas sans mal, comme le montre l'opposition des pêcheurs à l'installation d'un parc de 62 éoliennes au large de Saint-Brieuc.

On a eu de longue date un lobby nucléaire, mais on a aussi maintenant un lobby des énergies renouvelables, qui pousse à un allégement des contraintes et une simplification des procédures. Ce dernier est-il plus vertueux et plus soucieux de l'avis des populations concernées que le premier? Il faudrait être bien naïf pour le croire. En tout cas, il semble aussi soucieux d'imposer ses installations que ne l'était le lobby nucléaire il y a cinquante ans.

Le recours à l'énergie nucléaire pose des problèmes qu'il serait stupide de nier. Mais quand on étudie très précisément ce qui s'est passé à Fukushima et ailleurs, on constate que ce n'est pas la technique elle-même qui est en cause, mais plutôt l'organisation industrielle et surtout la qualité du contrôle. De ce point de vue, il est inquiétant de voir que ce sont actuellement des pays comme la Russie ou la Chine qui développent le plus leur industrie nucléaire, alors que c'est précisément là qu'on risque le plus d'avoir une dangereuse collusion entre les exploitants des centrales et les autorités censées établir la réglementation et en contrôler le respect.

Enfin, les conséquences de la décision allemande de sortir du nucléaire incitent à la prudence. Les pro-nucléaires caricaturent la situation en disant que le charbon a pris la place du nucléaire outre-Rhin, ce qui est manifestement exagéré. Ce qui est vrai en revanche, c'est que le rapide développement des énergies renouvelables en Allemagne permettrait d'aller plus vite dans l'abandon des énergies carbonées s'il ne fallait pas dans le même temps prendre le relais du nucléaire.

Peut-on à la fois se passer des énergies carbonées et du nucléaire et à quelles conditions? Un débat public serait effectivement souhaitable, car la réponse n'est pas aussi évidente que chaque camp l'affirme. Et le temps presse: les décisions doivent être prises très vite. L'Agence internationale de l'énergie nous avertit: après avoir fortement chuté en 2020, les émissions de gaz à effet de serre reprennent de plus belle et sont repassées au-dessus du niveau de décembre 2019.

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