Santé

«J'ai encore plus envie d'aider»: face à la crise sanitaire, l'attractivité du métier d'infirmier résiste

Temps de lecture : 6 min

Plongés au cœur de l'urgence pandémique, les étudiants infirmiers ne regrettent pas leur choix professionnel. La situation semble même avoir créé des vocations. 

Un soignant, au service des urgences de l'hôpital Louis Pasteur à Colmar, le 26 mars 2020. | Sébastien Bozon / AFP
Un soignant, au service des urgences de l'hôpital Louis Pasteur à Colmar, le 26 mars 2020. | Sébastien Bozon / AFP

Depuis un an, ils viennent grossir les rangs des établissements de santé pour lutter contre le Covid-19. Les étudiants en soins infirmiers ont largement participé à l'effort sanitaire. À chaque étape de la crise, leurs compétences ont été mobilisées. Dans le cadre de leurs stages, ou en tant que volontaires, ils sont venus renforcer les centres de régulation du Samu, pallier les absences de soignants tombés malades, prêter main forte aux unités Covid, effectuer des tests PCR ou vacciner la population. Ils ont été confrontés brutalement au manque de moyens du milieu hospitalier et à toutes les difficultés de leur futur métier.

D'après une enquête réalisée par la Fédération nationale des étudiants en soins Infirmiers (FNESI), 85% d'entre eux ont participé à l'effort lors de la première vague. À cette époque, l'envie d'être utile et d'aider domine. «Il y avait un peu de peur, car nous ne connaissions pas le virus, mais surtout de l'adrénaline. Nous avions des compétences, bien évidemment nous voulions les mettre à contribution», se souvient Bleuenn Laot, présidente de la FNESI et infirmière diplômée en juillet 2020.

Maxime, étudiant à Strasbourg en troisième année, est tombé malade juste au début de la crise. «À l'époque, il y avait encore la quatorzaine et l'attente a été particulièrement frustrante. Je me sentais inutile, j'appelais ma formatrice référente tous les jours pour m'assurer qu'elle me trouve un lieu de stage où je puisse aider une fois guéri.»

Naiza, étudiante à Paris, n'a pas eu non plus d'hésitation. «Nous n'étions pas en stage, et notre institut de formation en soins infirmiers (IFSI) nous a demandé s'il y avait des volontaires pour aller aider, en plus de nos horaires de formation. La majorité a accepté par conscience professionnelle. Moi, je me suis proposée en tant qu'aide-soignante [à la fin de leur première année d'études, les étudiants ont l'équivalent du diplôme d'aide-soignant, ndlr] en service de réanimation, car c'est là qu'il y avait le plus gros manque. J'ai fait environ 170 heures, de jours, de nuits, le week-end…»

La résilience en commun

Alors que la situation sanitaire s'emballe, que les premières vidéos des soignants italiens en larmes font le tour des JT, les IFSI s'inquiètent des répercussions sur leurs étudiants mobilisés sur le terrain. Marie-Luce Rouxel, directrice déléguée à la formation de la Croix-Rouge francaise, explique: «Quand vous vous retrouvez avec des premières années sur des territoires tendus, bien évidemment, vous êtes inquiet. Cela a été compliqué pour beaucoup. Être confronté à la mort dans de telles proportions... Personne n'est préparé à ça. Leur état psychologique nous a préoccupés et nous avons mis en place un accompagnement renforcé avec des cellules de soutien psychologique.»

Romain est en première année à Abbeville (Hauts-de-France), quand la situation sanitaire se dégrade. La structure de stage qui doit l'accueillir ferme et il accepte d'être mobilisé en service Covid. Le virus est encore méconnu. Personne ne sait à quoi s'attendre, le jeune étudiant est confronté aux couacs et difficultés des prémices de la gestion de crise. «Nous étions un peu considérés comme des pestiférés. Nous ne pouvions pas sortir du service et personne ne s'approchait à moins de dix mètres. Certains soignants s'étaient isolés de leur famille pour les protéger du virus. Il y avait énormément de tristesse. Il y a eu également les pénuries de masques qui inquiétaient beaucoup nos proches. Mais, surtout, il y avait cette sensation de ne pas faire suffisamment pour les patients. Ce métier, on le fait pour aider les personnes, mais nous ne pouvions pas les accompagner au maximum par manque de temps, car nous devions rester le moins possible dans les chambres pour éviter la contamination.»

Pour Naiza, les conséquences ont été plus graves. «Durant mes cinq premiers jours, six patients sont décédés. Être confrontée à la mort de manière si régulière et dans ces conditions, ce n'est facile pour personne. Pendant toute la période où j'ai été mobilisée, j'ai encaissé, mais quand je me suis arrêtée, j'ai développé un état de stress post-traumatique. Je faisais des cauchemars et surtout, j'avais des flashs en pleine journée. Je voyais des gens tomber par terre et moi en train de les masser. J'ai consulté un psychiatre pendant six mois pour me débarrasser de ces symptômes.» Les deux étudiants gardent en tête la satisfaction du devoir accompli et le souvenir d'une équipe soignante soudée. La FNESI ne cache pas cependant son inquiétude quant à la dégradation de la santé mentale des étudiants en soins infirmiers. «Depuis début octobre, et la reprise de l'épidémie, nous commençons à recevoir de plus en plus de mails et d'appels sur notre hotline, d'étudiants inquiets et fatigués», explique Bleuenn Laot.

«Une angoisse s'est installée chez les étudiants. Allons-nous être des soignants assez qualifiés?»
Bleuenn Laot, présidente de la FNESI et infirmière

Pour ces étudiants, la difficulté est double. D'une part, il faut gérer une situation parfois tendue et anxiogène en stage, et d'autre part, rester pleinement motivés, malgré l'enseignement à distance. Pour certains, les conditions d'apprentissage ont créé une grande lassitude et beaucoup de doutes. «Une angoisse s'est installée chez les étudiants. Allons-nous être des soignants assez qualifiés? Comment poursuivre correctement nos études avec des cours encore majoritairement en distanciel et des stages encore souvent perturbés? Beaucoup ont été employés comme aide-soignants ou même infirmiers alors que nous ne sommes pas diplômés… Et, pendant ce temps-là, ils ne sont donc pas formés. Nous ne voulons pas sacrifier notre formation», déclare Bleuenn Laot.

Pour Emma, étudiante avignonnaise en deuxième année, ces inquiétudes ont atteint leur paroxysme en novembre dernier. L'Agence régionale de santé (ARS) de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur décide alors de suspendre la formation des étudiants de deuxième année pendant quatre semaines pour les placer en réserve sanitaire. Un arrêté finalement annulé au bout de quinze jours, mais qui a laissé les étudiants dans l'incompréhension. «Nos stages ont été brutalement arrêtés. On nous a proposé de nous inscrire sur une plateforme pour pouvoir venir en renfort, mais je n'ai jamais été appelée. Les quinze jours de stage ratés ne seront pas rattrapés et cela passera en absences justifiées», raconte l'étudiante. Malgré tout, comme Maxime, Naiza et Romain, un an après le début de la crise sanitaire, Emma se dit plus motivée que jamais à faire le métier d'infirmière.

Des études qui séduisent toujours

La crise a soudainement mis en lumière les métiers du soin et fait émerger une forte notion d'utilité sociale. Une valeur qui habite les soignants depuis longtemps, mais qui a pris tout son sens ces derniers mois. L'attractivité du métier d'infirmier ne semble pas avoir souffert de la crise, au contraire. «Cela m'a encore plus donné envie d'aider, confie Camille, qui voudrait intégrer un IFSI à la rentrée prochaine. Après, je vais être honnête, quand je regarde les informations, je me dis que je m'engouffre en enfer, mais ça ne me freine pas pour autant.»

Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, depuis son arrivée sur Parcoursup en 2019, la formation en soins infirmiers est de loin la plus demandée par les bacheliers. Le ministère affirme que les candidatures pour les IFSI sont restées stables en 2020 et les données de 2021, définitives le 8 avril, devraient être semblables. Sylvie Forsoni, directrice de l'IFSI de Beauvais, a constaté une hausse des demandes d'inscription en 2020. «Dans les treize IFSI du Regroupement des Hauts-de-France versant sud auxquels nous appartenons, nous avons reçu près de 800 dossiers supplémentaires en 2020. En interrogeant les premières années, nous nous sommes rendus compte qu'effectivement pour certains, la crise sanitaire les avaient aidés à faire leur choix post-bac. Nous avons senti un véritable élan chez les nouvelles recrues.»

Audrey Thoreau, fondatrice de latoortue.com, formation en e-learning qui prépare à l'entrée en IFSI, reconnaît s'être posée la question d'un désengouement pour cette carrière. «Nous avons eu peur que la crise vienne décourager nos étudiants à tenter d'entrer en IFSI, mais c'est le contraire qui s'est vérifié. Pour beaucoup, cela a été un élément déclencheur. D'abord, parce que le confinement a donné du temps pour réfléchir, mais aussi parce qu'il a conduit à de nombreux licenciements dans plusieurs secteurs d'activité. Nous avons par exemple eu cette année des personnes venant de l'aéronautique, des hôtesses de l'air et des mécaniciens, mais également des artistes.»

Quant aux étudiants déjà en instituts, la crise ne semble pas avoir augmenté le nombre d'abandons. À l'IFSI de Beauvais, comme pour les trente-cinq que compte la Croix-Rouge française, aucune hausse significative n'a été enregistrée. «Nous n'avons pas eu plus d'arrêts de formation, mais la crise a peut-être accéléré le choix de certains étudiants», concède Marie-Luce Rouxel.


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