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Lu Shaye, l'ambassadeur qui prouve que la diplomatie chinoise passe à l'offensive

Temps de lecture : 9 min

Les remous provoqués par ce «loup guerrier», qui a insulté un chercheur français sur Twitter, s'inscrivent dans un cadre plus large.

Lu Shaye, ambassadeur en France de la République populaire de Chine marque un tournant dans la diplomatie. | Martin Bureau / AFP
Lu Shaye, ambassadeur en France de la République populaire de Chine marque un tournant dans la diplomatie. | Martin Bureau / AFP

Lu Shaye est un ambassadeur chinois d'un nouveau genre. Il représente son pays avec une virulence qui n'est pas habituelle dans le milieu diplomatique. En Chine, il est classé parmi les «loups guerriers». Il s'agit d'une catégorie de hauts fonctionnaires du Parti communiste qui estiment ne pas avoir de leçons à recevoir de l'Occident, ni sur le plan de la gestion économique ni sur celui de la morale. À leurs yeux, la Chine impériale n'avait pas été capable d'entrer dans l'ère industrielle au XIXe siècle; à l'inverse, aujourd'hui elle est en passe de devenir la superpuissance du XXIe siècle et de dominer l'économie mondiale. Dès lors, la Chine des «loups guerriers» ne craint pas de s'affirmer.

Voilà pourquoi, lorsqu'en France, en décembre dernier, une délégation de sénateurs annonce sur le site du Sénat son intention de faire un voyage dans l'île nationaliste chinoise de Taïwan, l'ambassadeur Lu Shaye fait savoir qu'il est «fermement opposé» à ce projet. La Chine populaire considère Taïwan comme l'une de ses provinces, actuellement en rébellion face à Pékin, et l'ambassadeur estime qu'en s'y rendant, les sénateurs vont encourager les tendances indépendantistes du gouvernement de Taipeh.

Ce à quoi Alain Richard, ancien ministre de la Défense qui doit mener cette délégation sénatoriale, réplique à l'ambassadeur que ce voyage n'est «pas contraire au principe selon lequel il n'y a qu'une seule Chine» et précise qu'il n'est «pas dans les intentions de la délégation de prendre position sur le statut de Taïwan». Depuis, Alain Richard indique: «Nous espérons que cette visite pourra intervenir vers l'été, selon les souhaits du Parlement taiwanais, le Yuan législatif. Nous rencontrerons alors nos collègues parlementaires, plusieurs membres du gouvernement et certainement la présidente de la République, Tsai Ing-wen

«Petite frappe», «hyènes folles», «troll idéologique»

Mais ce projet de voyage sénatorial à Taïwan va amener l'ambassade de Chine à s'en prendre à un sinologue français, Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Celui-ci, dans un tweet publié le 15 mars, commente le courrier que le sénateur Alain Richard a reçu de l'ambassade de Chine. S'adressant à l'ambassade, le chercheur écrit: «Vous n'avez aucune autorité pour demander à des parlementaires français de ne pas aller à Taïwan», ironisant: «Personne n'empêche les parlementaires chinois de se rendre en Corse, allez-y!» Après quoi, il envoie de «gros bisous» à l'ambassade.

Les parlementaires ne remettent pas en cause la politique étrangère.@_TheFormosaClub @bueti @NathalieLoiseau https://t.co/F5aelTVqqE

Les destinataires n'ont pas apprécié cette forme d'humour. Le 19 mars, dans divers messages sur le compte Twitter de l'ambassade de Chine, Antoine Bondaz est traité de «petite frappe».

Le texte dénonce des «hyènes folles» qui «s'affublent des habits de chercheur et s'en prennent furieusement à la Chine».

Dans les jours qui suivent, le chercheur reçoit des messages qui dénoncent son «manque de professionnalisme». De plus, à Pékin, le quotidien Global Time s'en prend à lui: «Est-ce le langage d'un chercheur? Depuis quand le milieu universitaire français est-il tombé aussi bas?», écrit le journal, très proche du pouvoir chinois.

Ces attaques, qui pourraient rappeler certains moments de la Révolution culturelle il y a plus de cinquante ans, ont naturellement provoqué de nombreux soutiens en faveur d'Antoine Blondaz. Ce qui, le 21 mars, amène l'ambassade à répliquer sur son site internet: «Certains nous reprochent d'agresser un “chercheur indépendant”. En réalité [...] il est juste un troll idéologique.» Et d'ajouter qu'il est pro taïwanais.

Jamais aucun ambassadeur chinois n'avait été aussi offensif que Lu Shaye à l'égard de la France.

Tout cela amène le ministère français des Affaires étrangères à convoquer l'ambassadeur Lu Shaye. Cela s'était déjà produit en avril 2020. Alors que la première phase de la pandémie de Covid-19 battait son plein en France, un article publié sur le site de l'ambassade de Chine accusait les personnels des Ehpad, d'avoir «abandonné leurs postes» et d'avoir laissé «mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie». Cette fois-ci, il est demandé à l'ambassadeur de Chine de venir au Quai d'Orsay à 11h le 22 mars. Il répond qu'il est pris par un autre rendez-vous, ce qui ne correspond pas vraiment aux pratiques habituelles de la politesse diplomatique. Il accepte cependant de venir le lendemain, 23 mars, rencontrer à son bureau le directeur d'Asie du ministère, Bertrand Lortholary.

L'entretien a semble-t-il été rude, le Quai d'Orsay faisant savoir qu'il a été dit à l'ambassadeur: «Les méthodes de l'ambassade, la tonalité de sa communication publique sont parfaitement inacceptables et franchissent toutes les limites communément admises pour une ambassade, où qu'elle se trouve.» Ou encore: «L'insulte, l'invective, la menace contre des parlementaires, des chercheurs, des journalistes, cela pose des problèmes de fond qui ressortent de méthodes d'intimidation.» Le Quai d'Orsay indique aussi qu'en procédant de la sorte, l'ambassadeur de Chine «constitue un obstacle à la volonté politique exprimée par les chefs de l'État des deux pays» de développer la relation bilatérale, ce qui pose un «problème extrêmement sérieux». Il n'y a pas eu de commentaire côté chinois sur cet entretien.

Jamais par le passé, la diplomatie française n'avait exprimé de pareilles remarques à l'égard du représentant en chef de la Chine populaire. Jamais non plus aucun d'entre eux n'avait été aussi offensif que Lu Shaye à l'égard de la France. Huang Chen, le premier ambassadeur de Chine à Paris a été nommé en 1964, lorsque, au détriment de Taïwan, de Gaulle a établi des relations diplomatiques entre la France et la Chine populaire. Celle-ci était alors totalement isolée, à la fois coupée de l'URSS avec laquelle elle était brouillée et du monde occidental qui se refusait à reconnaître le régime maoïste. L'ambassade avait dû louer un immeuble pour loger les bureaux des diplomates de la République populaire, car, prétextant assurer sa représentation auprès de l'Unesco, Taïwan continuait d'occuper les locaux de l'ambassade de Chine avenue Georges V. Huang Chen s'en était plaint auprès de de Gaulle en janvier 1965, au cours de la cérémonie des vœux de nouvel an du corps diplomatique. Aussitôt, la France avait ordonné à la République de Taïwan de laisser les lieux à la nouvelle représentation chinoise.

France-Chine, cinquante-cinq ans de relations diplomatiques

Pendant près de cinquante ans, l'ambassade de Chine restera discrète. À la fin des années 1960, les remous de la Révolution culturelle amenaient les personnels diplomatiques à Paris à alterner leurs affectations. L'ambassadeur pouvait ainsi, certains jours, se retrouver au standard téléphonique. Puis, tout va rentrer dans l'ordre tandis qu'en 1978, Deng Xiaoping lance la modernisation de la Chine. En 1992, la Chine n'apprécie pas la vente par la France de frégates puis de mirages 2000.5 à Taïwan, mais l'ambassadeur Cai Fangbai se contente d'exprimer le vif mécontentement de son pays. À partir de 1995, l'intérêt réel du président Jacques Chirac pour la culture chinoise permettait d'éviter que des différends ne s'enveniment. Même le déjeuner à l'Élysée du dalaï-lama, en décembre 1998, parmi quelques autres prix Nobel, ne suscitera à Pékin que deux lignes de protestation publiées par l'Agence Chine Nouvelle.

Élu en 2007, Nicolas Sarkozy ne va pas bénéficier d'une même tolérance de la part d'une Chine qui commence à renforcer son développement économique. En mars 2008, Pékin n'apprécie pas qu'il se dise «choqué» par un épisode de répression au Tibet. Puis en décembre à Gdansk, en Pologne, quand Nicolas Sarkozy –en marge des célébrations du 25e anniversaire du prix Nobel de la Paix de Lech Walesa– rencontre le dalaï-lama, les dirigeants chinois expriment leur fureur. La venue du Premier ministre Wen Jiabao à Lyon pour un sommet économique est annulée. Cependant, dans la suite du quinquennat, la relation franco-chinoise va se rétablir. Grâce notamment à l'ambassadeur de Chine, Kong Quan, ancien élève de l'ENA, qui ne commet que l'erreur en 2012 de prédire la réélection de Nicolas Sarkozy. Deux ans plus tard, Zhai Jun est le premier ambassadeur de Chine en France depuis une trentaine d'années à être arabophone et à ne pas parler français.

Le tournant Lu Shaye

L'arrivée de Lu Shaye marque un tournant. Dans son poste précédent, au Canada, la fermeté de ses prises de positions a été constamment soulignée et lorsque Pékin l'a nommé à Paris, la presse canadienne s'est félicitée de le voir partir. Cela étant, les remontrances adressées par Paris à l'ambassadeur Lu Shaye en mars 2021 arrivent en même temps que la décision de l'Union européenne, suivie par les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni de sanctionner la Chine en raison de son comportement au Xinjiang. Les avoirs que pourraient potentiellement posséder en Europe quatre des responsables chinois qui supervisent la répression dans cette province sont gelés.

De plus, il leur est interdit de se rendre dans un pays de l'Union européenne et, pour deux d'entre eux, aux États-Unis. Il est reproché à la Chine de faire surveiller systématiquement les musulmans ouïghours du Xinjiang et d'avoir enfermé une grande partie d'entre eux dans des camps de rééducation.

La Chine semble persuadée d'être entrée dans une phase ascendante de développement, contrastant avec un déclin des autres puissances mondiales.

Le 23 mars, l'agence officielle Xinhua demande à l'Union européenne de «cesser de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Chine sous couvert des droits de l'homme». En insistant: «Les questions liées au Xinjiang concernent la lutte contre le terrorisme, l'extrémisme et le séparatisme, et non les violations des droits de l'Homme comme le prétendent à tort certains responsables politiques occidentaux.» Les dirigeants chinois estiment que cette répression est justifiée, notamment par des attentats que des extrémistes ont commis au Xinjiang et dans le reste de la Chine. L'un d'entre eux s'est même déroulé à Pékin en 2013 et a fait cinq morts près de l'entrée principale de la Cité interdite à Pékin.

La réponse de Pékin à la décision des pays européens et américain a été d'interdire l'entrée sur le territoire chinois à une dizaine de ressortissants européens connus pour défendre le peuple ouïghour. Parmi eux, quatre fondations européennes, dont l'Alliance des démocraties, une institution danoise dirigée par l'ancien secrétaire général de l'OTAN Anders Fogh Rasmussen, ou encore l'eurodéputé socialiste français Raphaël Glucksmann qui a aussitôt tweeté: «Être sanctionné par des tyrans est un honneur.»

De son côté, Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, a déclaré: «Ces sanctions sont inacceptables. La Chine ne répond à aucune des préoccupations de l'UE et se voile la face.» Quant à Bertrand Lortholary, il a signifié à Lu Shaye que ces sanctions décidées par Pékin étaient «inacceptables». De son côté, Hua Chunying, l'une des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, lançait le 24 mars: «Les Européens s'autorisent à diffamer et à attaquer les autres et imposent arbitrairement des sanctions fondées sur de fausses informations et des mensonges, mais ils refusent de laisser la Chine répliquer et riposter. C'est du deux poids, deux mesures, un exemple d'intimidation et d'hypocrisie.»

Les remous diplomatiques provoqués par l'ambassade de Chine en France s'inscrivent ainsi dans un cadre plus large. La Chine semble persuadée d'être entrée dans une phase ascendante de développement, contrastant avec un déclin des autres puissances mondiales, accentué par le coronavirus. Ce qui permet à la fois à la puissance chinoise de répliquer à toute mise en cause de ses comportements et à se montrer offensive et sans complexe sur le plan international. Il y a une trentaine d'années, lorsque Deng Xiaoping lançait le développement économique du pays, il conseillait aux Chinois de savoir rester discrets. «Observons avec calme», disait-il lors d'un congrès du parti communiste en 1991, «garantissons nos positions, gérons les affaires avec sang-froid, cachons nos capacités et attendons notre heure». Les dirigeants de la Chine actuelle semblent estimer que cette heure est arrivée.

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