Santé / Monde

Beaucoup d'infections, peu de décès: les mystères du Covid-19 en Inde

Temps de lecture : 5 min

Alors que le pays fait actuellement face à une augmentation fulgurante du nombre de cas positifs au virus, les chiffres de la premier vague interpellent.

Un homme attend son train, devant une fresque murale liée au Covid-19, à Mumbai, le 23 mars 2021. | Indranil Mukherjee / AFP

 
Un homme attend son train, devant une fresque murale liée au Covid-19, à Mumbai, le 23 mars 2021. | Indranil Mukherjee / AFP  

«Il n'y a plus de Covid ici, explique en souriant un jeune serveur, masque dans la poche, à la terrasse d'un restaurant de New Delhi. On l'a vaincu et il est parti loin d'ici.»

Cette scène n'a rien de surprenant dans la capitale indienne, où le port du masque et les gestes barrières ne sont désormais appliqués que dans certaines parties de la ville. Un relâchement dû à la fois à la lassitude générale face aux restrictions, à la relative accalmie de la pandémie sur le territoire entre décembre et février mais également aux mystères qui entourent la mortalité liée au virus dans le pays.

Le Covid-19 en Inde n'a, à première vue, rien de très rationnel. Troisième pays le plus touché au monde par le virus, avec près de 12 millions de cas, l'Inde présente un taux de mortalité particulièrement bas –environ 118 décès par million d'habitants. Un nombre qui est onze fois supérieur en France, avec 1.391 morts par million d'habitants, et qui reste également loin derrière celui des États-Unis et du Royaume-Uni, qui rapportent respectivement 1.660 et 1.890 décès par million d'habitants.

Alors que le nombre de cas explose à nouveau sur le territoire, faisant craindre une seconde vague bien plus mortelle, revenons sur cette exception indienne, que plusieurs chercheurs ont tenté d'expliquer.

«Une différence démographique»

Le virus a pourtant bel et bien frappé l'Inde, deuxième pays le plus peuplé au monde, juste derrière la Chine, avec 1,3 milliard d'habitants. Une enquête nationale effectuée par prélèvement sanguin a montré qu'environ 22% des Indiens avaient été exposés au Covid-19 au mois de décembre 2020. C'est plus de trente fois le décompte officiel, rapporte The Economist. Malgré tout, même au plus fort de la pandémie, le taux de mortalité lié au virus restait bien plus bas que dans les autres pays.

«Une bonne partie de cette différence peut s'expliquer par la seule démographie, explique Gautam I. Menon, professeur au département de physique et de biologie à l'université Ashoka. L'âge médian de l'Inde est bas, environ 29 ans, alors que celui des États-Unis est d'environ 38 ans et celui du Royaume-Uni d'environ 40 ans.» En France, il est de 41 ans.

L'âge étant le principal facteur de risque de mortalité dû au Covid-19, la jeunesse indienne a pu sortir relativement indemne face au virus. D'un autre côté, l'Inde connaît également un taux d'obésité faible comparé à certains pays occidentaux. Ce facteur, qui accroît les risques de complications, aurait à son tour réduit le taux de mortalité.

Des personnes attendent de se faire vacciner, dans un vaccinodrome à Chennai (État du Tamil Nadu), en Inde, le 20 mars 2021. | Arun Sankar / AFP

D'autres avancent que le confinement précoce et rapide du territoire en mars 2020, alors que le pays était encore peu touché, a réduit la mortalité du virus. «La pandémie de Covid est arrivée beaucoup plus tard que dans les autres pays. On a eu le temps d'apprendre», précise le docteur Giridhar R. Babu, professeur et épidémiologiste à la Public Health Foundation of India.

Cependant, l'hypothèse de l'efficacité du confinement rapide du territoire, mise notamment en avant par les politiques, a souvent été remise en cause. Ses détracteurs pointent du doigt les vastes mouvements de populations, notamment de travailleurs migrants, que le confinement et son assouplissement ultérieur ont entraînés, accélérant la circulation du virus dans les différents États.

Des raisons politiques

Une autre hypothèse a longtemps été avancée par plusieurs scientifiques, sans qu'ils puissent apporter de preuves tangibles. Selon eux, la population indienne étant constamment exposée à de nombreux agents pathogènes, provoquant notamment toux et rhume, elle bénéficierait d'une sorte d'immunité face au Covid-19.

«C'est une possibilité», explique à The Straits Times la docteure Vineeta Bal, immunologiste et membre de l'Institut indien d'enseignement et de recherches scientifiques de Pue..

Pour le professeur Gautam I. Menon, si cette théorie d'immunité antérieure ne peut être exclue, elle reste cependant difficile à prouver. «Les Asiatiques d'autres régions, comme au Royaume-Uni, semblent avoir une mortalité au Covid-19 plus élevée que la population européenne native. Les facteurs génétiques semblent donc peu probables.» Sans compter que l'Inde ne devrait pas être le seul pays à présenter de telles spécificités génétiques si elles étaient réelles.

Au Kerala, l'État aurait sous-déclaré 30 à 40% des décès liés au Covid-19.

«Les décès en Inde sont sous comptés, et les estimations varient d'un facteur 2 à un facteur 5 de sous-comptage, estime Gautam I. Menon. La plupart des décès ont eu lieu dans les zones urbaines ou périurbaines. Les chiffres de la mortalité dans ces zones, une fois corrigés, sont davantage conformes aux chiffres de l'Occident. L'ampleur de l'écart pourrait donc être plus faible qu'on ne l'imagine.»

La réalité pourrait donc être bien moins avantageuse: les chiffres de mortalité due au virus auraient été largement sous-évalués sur le territoire. Au Kerala par exemple, dans le sud de l'Inde, l'État aurait sous-déclaré 30 à 40% des décès liés au Covid-19, notamment pour des raisons politiques, rapporte The Economist. Certains médecins auraient notamment été encouragés à citer les comorbidités comme cause de décès, en occultant ainsi le virus.

Le pays à nouveau dans la tourmente

Aujourd'hui, l'heure n'est plus vraiment à l'optimisme. L'inquiétude face à une deuxième vague est bien réelle dans le pays. En février, le nombre de tests positifs quotidiens à l'échelle nationale était tombé à un peu plus de 9.000 par jour, laissant présager une accalmie. À peine un mois plus tard, le 25 mars, ce chiffre a dépassé les 59.000, avec une moyenne de 47.000 cas sur les sept derniers jours.

La situation est d'autant plus préoccupante qu'une nouvelle mutation du Covid-19 a été détectée sur le territoire indien. Cette dernière serait potentiellement plus transmissible et plus dangereuse. Elle serait notamment particulièrement présente dans l'État du Maharashtra, qui abrite Mumbai, et dont certains districts ont été à nouveau confinés.

L'apparition de nouvelles souches fait également craindre une seconde vague de réinfections, mettant au tapis la quasi-immunité collective avancée parfois comme acquise dans le pays. «La combinaison de réinfections étendues avec une ou plusieurs nouvelles souches se propageant plus rapidement serait le scénario catastrophe», redoute Gautam I. Menon.

D'un autre côté, la campagne de vaccination en Inde tourne au ralenti, peu aidée par une population sceptique à l'égard des vaccins. À l'heure actuelle seulement 55 millions de personnes ont reçu au moins une injection, soit un peu plus de 3% de la population totale. Si rien n'est fait, une décennie sera nécessaire pour vacciner 70% des Indiens, selon les experts.

La flambée des cas dans le pays a également des répercussions importantes à l'international: l'Inde a suspendu les exportations de la formule britannique d'AstraZeneca produite sur son sol sous le nom de «Covishield», dont elle est l'un des plus gros fabricants au monde, rapporte Le Monde. Le Brésil, le Royaume-Uni, le Maroc et l'Arabie saoudite ont déjà noté des reports de livraison.

L'objectif d'une telle suspension? Accélérer avant tout la vaccination sur le territoire pour éviter un nouveau confinement, qui serait dramatique tant socialement qu'économiquement pour le pays.

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