Monde

Révolution à l'anglaise

Anne Applebaum, mis à jour le 06.05.2010 à 9 h 34

Un bon score du parti libéral-démocrate de Nick Clegg bouleverserait tout le système électoral britannique.

Les Britanniques votent ce jeudi 6 mai pour les élections générales. Retrouvez les dernières informations à ce sujet ici.

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Devinette: à quoi ressemblerait un Tea Party britannique passé par une prestigieuse école privée, et qui aurait en son temps été moniteur de ski en Autriche?

Réponse: à Nick Clegg, chef de file des libéraux-démocrates et potentiel bénéficiaire de la plus grande révolution électorale que le Royaume-Uni pourrait connaître depuis des décennies. Pour ceux qui n'ont pas tout suivi: les «Lib-Dems» constituent le troisième et insignifiant parti historique du pays. Sa version actuelle date de la fin des années 1980, époque où entre un parti travailliste monolithique et quasi-marxiste, et un parti conservateur aux mains de Margaret Thatcher, il y avait beaucoup d'espace à remplir.

Depuis et jusqu'alors, les Lib-Dems n'ont pas eu peur des virages, parfois occupés à la défense de causes locales fantasques, parfois serrant à gauche, parfois à droite, et souvent bien éloignés d'un centre dont ils se réclamaient. Mais après ces années de dérive, Clegg a enfin trouvé où ancrer le parti. Plutôt qu'une idéologie, il propose une alternative: si les travaillistes vous sortent par les yeux, si les conservateurs vous rebutent, si le bipartisme a eu raison de votre patience, alors votez pour moi. Évidemment, il ne dit pas les choses comme ça, mais c'est bien le message que les électeurs semblent avoir retiré de son intervention [du 15 avril] lors du premier débat télévisé entre les chefs des partis politiques britanniques.

Très très télégénique

L'événement était en soi une mini-révolution: jusqu'à présent, les politiques britanniques ne tenaient pas de débats à l'américaine, derrière un pupitre, évoquant des sujets précis devant un public sélectionné, car la coutume voulait que les grandes discussions aient lieu dans l'enceinte du Parlement. Ces dernières années cependant, la méthode a perdu de sa pertinence alors qu'une nouvelle génération d'électeurs ne comprend ni ses règles ni ses conventions, et que les apparitions télévisées jouent un rôle de plus en plus important. Or, il s'avère que Clegg passe très, très bien à la télévision.

Il passe bien parce qu'il ne fait pas de manières. Comme il n'a rien à perdre, il est plus détendu que ses adversaires. Il n'a pas peur non plus de briser les tabous; une immigration élevée n'a pas l'air de le gêner, par exemple. Peut-être est-il servi par son histoire personnelle: sa mère est Néerlandaise, sa femme est Espagnole et ses enfants sont bilingues. Peut-être même les Britanniques deviennent-ils lentement plus «européens» que les politiques ne le pensent.

Ou alors, les Britanniques se sont tout simplement lassés du Parti travailliste, au pouvoir depuis 1997, sans être totalement convaincus par la «modernité» de David Cameron, chef des Tories «modernes». Ce qui est sûr, c'est que le scandale des notes de frais des parlementaires a singulièrement terni l'image des deux partis majoritaires. Les citoyens entendent marquer leur désapprobation de la politique en général et de la crise économique en particulier. Quoi qu'il en soit, les intentions de vote pour le parti de Clegg se sont envolées après le premier débat télévisé, au point que les libéraux-démocrates devancent aujourd'hui les travaillistes dans certains sondages. [Le deuxième débat s'est également bien passé pour lui, mais le troisième et dernier un peu moins, Cameron apparaissant comme vainqueur pour les médias britanniques, NDLE.]

La fin du bipartisme?

Au début, c'était amusant. («Clegg qui?») Mais à l'approche des élections législatives, les deux grands partis ne rient plus. Si les prévisions se confirment le 6 mai, les travaillistes pourraient arriver troisièmes dans les urnes, ce qui leur garantirait tout de même le plus grand nombre de sièges au Parlement. Les conservateurs, même s'ils remportaient le plus de voix, ne réuniraient pas une majorité suffisante pour diriger le pays. Les libéraux-démocrates seraient donc en position de former une coalition avec l'un ou l'autre de ces partis, mais Clegg a d'ores et déjà prévenu que le prix à payer serait la révision du système électoral.

Cela constituerait, du point de vue britannique, une révolution inimaginable. Dans la plupart des pays européens, les scrutins comportent une dose de proportionnelle, ce qui se traduit par des parlements aux partis plus diversifiés et par des gouvernements de coalition. À l'instar des États-Unis, le Royaume-Uni organise des scrutins majoritaires uninominaux à un tour [first-past-the-post], ce qui crée un système bipartite où, en général, un seul parti tient les rênes du gouvernement -avec un équilibre et une séparation des pouvoirs moindres au Royaume-Uni qu'aux États-Unis.

L'électeur lambda britannique serait censé chérir ce système électoral sans équivalent, souvent tendrement qualifié de «dictature élue». C'est ce présupposé qui a fait lancer aux conservateurs et aux travaillistes un même avertissement lugubre: ce pourrait être les toutes dernières élections législatives tenues selon nos traditions toutes britanniques; ce pourrait être la fin de la politique telle que nous la connaissons; et cætera.

Cette angoissante menace fera peut-être balancer le cœur des électeurs le 6 mai prochain. Mais pour l'heure, il semble que le citoyen lambda, tout comme ses compères du Tea Party de l'autre côté de l'Atlantique, soit ravi à l'idée de voter la fin de la politique telle qu'il la connaît. Et le plus tôt sera le mieux.

Anne Applebaum

Traduit par Chloé Leleu

Photo: Nick Clegg, lors du troisième débat, le 29 avril 2010. REUTERS/Gareth Fuller/POOL

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