Economie

Par construction, les marchés financiers s'intoxiquent

Florian Guyot, mis à jour le 04.05.2010 à 13 h 27

La Grèce est aujourd'hui le facteur déclenchant de la crise financière. Dans l'antiquité, ses philosophes avaient découvert les mécanismes sournois qui conduiraient à la situation d'aujourd'hui.

«Cette phrase est fausse.» Vieux paradoxe de l'antiquité, qui laisse le lecteur indécis: si la phrase dit la vérité, alors il s'agit d'un mensonge, tandis que si c'est un mensonge, alors ce qui est dit est vrai... D'où vient le problème? Tout simplement du fait que cette phrase parle d'elle-même, on dit qu'elle est auto-référente. Et si l'on apprend à l'école à ne pas trop dire «moi, je», à ne pas commencer une lettre par «je», à se citer en dernier quand on énumère ses amis, etc. c'est bien qu'il y a une raison: à trop parler de soi, on finit par dire des bêtises. Et dans la vie, c'est un peu pareil.

L'auto-référence pose de nombreux problèmes insurmontables, tous plus passionnants les uns que les autres. L'un des plus célèbres a été révélé en 1931 par le mathématicien Kurt Gödel et son théorème d'incomplétude. Gödel a en effet démontré qu'il existait en arithmétique des théorèmes vrais mais qu'on ne pourrait pas démontrer avec une démonstration mathématique. En clair, Gödel démontre un théorème -l'impossibilité de démontrer tous les théorèmes- qui lui-même parle des théorèmes mathématiques...

Les mathématiques dans l'art

Utiliser le langage des mathématiques pour parler des mathématiques elles-mêmes conduit à un paradoxe: l'introspection, en arithmétique, comme en psychanalyse, conduit à des résultats étonnants. Le célèbre livre de Douglas Hofstadter, Gödel, Bach, Escher, les brins d'une guirlande éternelle raconte ce phénomène de façon très poétique: une fugue de Bach répète un même thème musical qui s'imbrique en lui-même jusqu'à créer des harmonies étonnantes; les dessins d'Escher, dans lesquels des escaliers semblent monter à l'infini, agacent au premier coup d'œil, car l'artiste joue avec le regard du spectateur qui est tantôt hors de la scène, pour la décrire, et dans la scène, pour suivre les escaliers qui montent. Et c'est lorsque l'on se met à décrire la scène alors qu'on en est l'un des personnages que le paradoxe naît.

Citons également la relativité d'Einstein qui a permis de créer les réacteurs nucléaires, sièges de réactions en chaîne. On dit de ces réactions qu'elles sont «auto-entretenues», ce qui met la puce à l'oreille: il est toujours dangereux de se laisser aller dans un système auto-référent, à moins qu'on ne le contrôle aussi sérieusement qu'une centrale nucléaire. Dans tous les autres cas, on aboutit à une situation absurde, ce qui est bien le cas de la finance d'aujourd'hui.

La finance parle de la finance

Car nous vivons dans un monde qui ne parle que de lui-même! Bernard Madoff, par exemple, n'est qu'une suite qui se répète: dans son schéma pyramidal, la combine de Ponzi, un investisseur est remboursé par les deux suivants qui sont eux-mêmes remboursés par les quatre suivants... Des investisseurs qui empruntent et se remboursent à eux-mêmes à l'infini... impossible! Mais il y a plus grave. Car d'une façon générale, toute la finance ultralibérale est devenue auto-référente. En effet, le système financier, qui sert les actionnaires, repose sur les trois fameuses agences de notation Standard's and Poor, Moody's et Fitch, qui jugent les bons et loyaux services des acteurs du marchés... tout en étant elles-mêmes des sociétés capitalistiques classiques, dont l'une d'elle est même possédée par celui qui représente sans doute le mieux le capitalisme, Warren Buffet.

Qui aurait pu croire qu'un système mondial d'actionnaires qui se jugent eux-mêmes ne pouvait pas conduire à une nouvelle absurdité, du même niveau que les paradoxes grecs? Pourtant, on entend les agences se plaindre, arguant que lorsqu'une note est dégradée trop tard -ce qui a été le cas de tous les produits toxiques découverts après la crise des subprimes- on les accuse de ne pas voir venir la crise, et lorsqu'une note est dégradée trop tôt, comme celle des dettes des Etats grec, portugais et maintenant espagnol, on les accuse de provoquer les crises... Non, ce n'est pas injuste, il s'agit simplement d'un paradoxe, encore un, qui a été créé par l'absurdité même du système.

A qui appartient la main invisible?

Certes il y a eu des règles de «transparence» mises au point dans les normes de Bâle pour tenter d'échapper aux vilénies de la logique auto-référente. On a ainsi interdit aux banques d'être actionnaires des agences. L'ascension vertigineuse des taux de CDS, les Credit Default Swap qui parient sur la défaillance des Etats, semblent pourtant tellement bien coller avec un certain acharnement spéculatif conduisant inexorablement à la dégradation de la notation qu'on a du mal à savoir qui de la banque ou de l'agence dicte le comportement de l'autre... Si les Grecs avaient plaisanté en disant «cette notation est fausse», auraient-ils eu raison?

On dirait que la main invisible d'Adam Smith, censée réguler le marché libéralisé a trouvé ses limites. Car la main appartient bien à quelqu'un au final. Et ce quelqu'un fait lui-même partie du marché. Nouvelle auto-référence, nouveau paradoxe. Il est temps de sortir de ces schémas sans fin. Il est temps pour nos chefs d'Etat de s'élever au-dessus des petits enjeux électoraux régionaux pour construire une vraie gouvernance. Il est temps d'avoir une vraie main, bien visible celle-là, qui régule au niveau mondial ce marché enlisé dans ses paradoxes.

Florian Guyot

Photo: Place boursière Reuters

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