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En Grèce, 200 ans d'un État chancelant

Temps de lecture : 7 min

Le pays célèbre ce 25 mars le bicentenaire du début de sa guerre d'indépendance. La révolution face à l'Empire ottoman marque la création d'un État moderne, dont la fébrilité perdure encore aujourd'hui.

Des drapeaux grecs ont été érigés à Athènes, le 24 mars 2021, veille du bicentenaire du début de la guerre d'indépendance grecque. | Angelos Tzortzinis / AFP
Des drapeaux grecs ont été érigés à Athènes, le 24 mars 2021, veille du bicentenaire du début de la guerre d'indépendance grecque. | Angelos Tzortzinis / AFP

Avec une poignée de diplomates et sans public, la Grèce commémore ce 25 mars le bicentenaire de sa guerre d'indépendance. Inauguration de la Pinacothèque restaurée, levée de drapeau sur l'Acropole et parade militaire: la pandémie limite considérablement les célébrations helléniques. Un service minimum, à l'image du fonctionnement de l'État grec depuis deux cents ans.

«À sa création, il s'apparente à un État post-colonial avant l'heure, décrit Stathis Kalyvas, professeur de science politique à l'Université d'Oxford et auteur de Modern Greece: What everyone need to know. Il s'agit d'un État créé de toutes pièces, sur un modèle occidental mais sur un territoire qui n'a aucune expérience de ce type.»

Après quatre cents ans de domination ottomane et une guerre d'indépendance entamée en 1821, l'État grec naît sur une région exsangue où vivent moins d'un million d'habitants, et dont les ressources sont inexistantes.

L'État grec à la fin de la guerre d'indépendance, en 1832. | Boldair via Wikimedia

Une souveraineté limitée

En 1830, la Grèce est uniquement constituée de villages et coupée des métropoles et des cœurs économiques de l'époque qu'étaient Thessalonique, Smyrne et Constantinople. Les Grecs les plus riches se trouvent alors en dehors du nouvel État.

Celui-ci voit le jour grâce au soutien des grandes puissances française, russe et britannique, qui poussent à des degrés différents la Révolution grecque et la création d'un nouvel État indépendant de l'Empire ottoman.

«L'indépendance n'aurait pas été obtenue sans l'intervention des puissances étrangères.»
Stathis Kalyvas, professeur de science politique

«À sa création, les ressources de l'État grec sont essentiellement symboliques, liées à la période de l'Antiquité. L'indépendance n'aurait pas été obtenue sans l'intervention des puissances étrangères», soutient Stathis Kalyvas. L'influence, ou l'ingérence étrangère selon les perspectives, ne cesse jamais au cours des deux siècles d'existence de l'État grec. Dirigé par les princes allemand, Othon de Bavière, puis danois, George Ier, le royaume de Grèce est gouverné par des monarques étrangers pendant près d'un siècle.

L'occupation allemande, l'intervention britannique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis l'omniprésence étasunienne poursuivent cette tradition d'un État guidé par des intérêts étrangers. Ces dernières années, les mesures d'austérité décidées à Bruxelles et les investissements chinois ont renforcé le sentiment d'une dépendance permanente à une puissance extérieure.

Pour Stathis Kalyvas, il s'agit d'une influence ambiguë. «Il y a d'un côté un ressentiment lié à l'idée que le pays n'est pas vraiment indépendant. Et de l'autre, les succès et les réussites concrètes de la Grèce sont le résultat d'une connexion avec des puissances étrangères. On peut lire cette influence comme une dépendance ou comme la capacité à actionner un levier pour obtenir des résultats concrets.»

Une structuration contestée

La souveraineté limitée joue un rôle dans le manque de considération d'un État dont les fondements et les mécanismes ont été contestés en interne dès sa création. À la fondation de l'État grec, le premier gouverneur du pays, Ioánnis Kapodístrias, entame des réformes administratives pour moderniser le nouvel État: structuration de l'armée, cartographie des territoires, développement de l'agriculture, système éducatif. Mais il doit faire face à des intérêts divergents, et à la réticence d'une élite locale qui voit d'un mauvais œil la mise en place d'un appareil d'État.

«Après le soulèvement de 1821, ce sont les grandes familles de la région du Péloponnèse qui veulent le pouvoir. Le développement d'un État moderne et d'une cartographie favorise le recensement de contribuables potentiels, explique le géographe Michel Sivignon, professeur émérite de l'université Paris-Ouest Nanterre La Défense et spécialiste de la Grèce. Ces familles ne veulent pas d'un tel développement puisqu'elles fonctionnent sur un système clientéliste. D'emblée, elles s'opposent donc à la structuration des mécanismes d'État.»

Deux siècles plus tard, certaines structures de base d'un État moderne manquent toujours. Malgré la volonté affichée et la pression exercée par l'Union européenne, la mise en place d'un cadastre n'est toujours pas terminée.

«Par son absence, l'État laisse au citoyen le soin de s'organiser par ses propres moyens, en fermant les yeux sur les pratiques illégales.»
Loudovikos Kotsonopoulos, professeur de science politique

«Depuis sa création, l'État grec reproduit un mécanisme de non-intervention, estime Loudovikos Kotsonopoulos, professeur de science politique à l'université Panteion d'Athènes. Par son absence, l'État laisse au citoyen le soin de s'organiser par ses propres moyens, en fermant les yeux sur les pratiques illégales, voire en les légalisant par la suite.» L'appropriation des terres et l'urbanisation du pays constituent les exemples les plus flagrants de ce laisser-faire. «Il n'y a jamais eu de politique organisée en matière d'urbanisation», appuie Loudovikos Kotsonopoulos.

La Grande catastrophe et l'arrivée sur le territoire d'un million et demi de réfugiés au début des années 1920 compliquent encore un peu plus l'urbanisation du pays. «Les nouvelles populations se massent autour de quartiers existants de façon plus ou moins structurée. C'est seulement dans un deuxième temps que l'État structure et intègre les habitations par décrets spécifiques», précise Loudovikos Kotsonopoulos.

Cette absence de planification perdure tout au long du XXe siècle. Dans les années 1970 et 1980, ce phénomène d'appropriation individuelle de terrains vierges se poursuit notamment pour l'établissement de maisons secondaires.

En parallèle se développe «l'antiparohi», un mécanisme d'échanges entre détenteurs de terrains et promoteurs immobiliers qui se chargent de construire un immeuble sur les terres du propriétaire, lequel récupère un ou plusieurs appartements au sein du nouveau bâtiment. Un moyen d'augmenter les capacités de logement, mais qui s'apparente à une organisation en réaction plutôt qu'en prévision, et qui tisse un paysage urbain anarchique et dangereux à chaque catastrophe naturelle.

À l'été 2018, les incendies ayant ravagé la côte est de l'Attique ont révélé les dangers d'une urbanisation devenue piège meurtrier pour des habitants coincés par des bâtiments construits illégalement.

«On s'arrange entre nous»

Les attentes et la confiance envers l'État demeurent faibles. Selon une étude de l'Agence nationale des statistiques (ELSTAT) parue en février 2021, seulement 27% de la population grecque accordait sa confiance envers les services publics. «Il y a une grande méfiance du citoyen envers l'État, poursuit Loudovikos Kotsonopoulos. Il préfère que l'État reste en dehors de ses affaires, en atteste la difficulté de contrôler les professions libérales. Et plus on s'éloigne des grandes villes, moins la présence de l'État est visible et souhaitée.»

Dans un calcul électoraliste, les gouvernements successifs se montrent réticents à imposer un contrôle strict. Se développent alors des liens sociaux structurés autour de la famille et de l'Église, de la communauté, dans une logique clanique qui entretient un système clientéliste où perdure «une mentalité sans véritable règle, où l'on s'arrange entre nous», décrit le professeur de science politique.

La faiblesse de l'État ouvre par ailleurs la voie à un système de dons et de financements de la part de mécènes et de fondations privées, qui jouent un rôle de substitution. Les plus grandes fortunes assument une responsabilité matérielle, sociale et culturelle dans le pays.

Au XIXe siècle, les riches commerçants Georges Averoff et Evángelos Záppas finançaient des bâtiments publics; au XXe siècle, ce sont les armateurs qui font des donations. La fondation Laskaridis offre un navire à l'armée grecque, la fondation Niarchos abrite la bibliothèque nationale, quand les armateurs Marinakis et Frangou financent des unités de soins intensifs dans les hôpitaux publics.

«C'est une expression de la faiblesse de l'État», estime le professeur Michel Sivignon, qui y voit «un problème démocratique. Si être bien soigné dépend du bon vouloir d'un mécène…» Stathis Kalyvas nuance: «Ces financements agissent comme une assistance de secours. On peut le considérer comme un problème qui ne facilite pas le développement de l'État grec, mais je ne suis pas certain qu'il fonctionnerait mieux sans ces apports.»

La crise sanitaire liée au Covid-19 vient rappeler la défaillance d'un système de santé public aujourd'hui surchargé, et obligé de mobiliser du personnel privé.

Question d'ambition et de comparaisons

L'historien Kostas Kostis, spécialiste de l'État grec, tient lui à relativiser ce qu'il considère comme une perception exagérée des faillites et des faiblesses. «Les développements ne sont jamais linéaires. Les États vivent des crises qui viennent perturber leur évolution», plaide l'auteur de History's Spoiled Children: The Formation of the Modern Greek State.

Guerres balkaniques et «schisme national», guerre gréco-turque et occupation allemande, guerre civile et dictature des colonels, crise économique et crise des réfugiés: les événements du XXe siècle n'ont pas épargné un pays à l'instabilité permanente.

«La Grèce a des bases solides après deux cents ans d'existence, défend l'historien. L'intégration nationale a été une réussite, le territoire et la population se sont développés, le pays est sorti de la pauvreté… L'État grec a encore besoin de réformes, c'est indiscutable, mais aucun État n'est complet.»

Il en veut pour preuve une gestion du Covid-19 et une campagne de vaccination qu'il estime plus réussies que celles de nombreux États développés, et des avancées conséquentes en matière de digitalisation et de gouvernance numérique.

«On se plaint parce que l'ambition est de ressembler à des États occidentaux sans en avoir les racines. Mais en comparant aux États qui ont une expérience à la grecque, on ne s'en sort pas si mal», résume Stathis Kalyvas. La critique de l'État grec est-elle injuste et excessive au regard de son histoire ? «C'est avec les anciens territoires de l'Empire ottoman, aujourd'hui pays des Balkans, d'Afrique du nord ou du Proche-Orient qu'il faut comparer. Et la Grèce s'en tire mieux», estime Stathis Kalyvas.

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