Parents & enfants / Société

Loin de mener à un baby-boom, le confinement a renforcé les angoisses des futurs parents

Temps de lecture : 8 min

Le nombre de naissances a connu une chute brutale en France neuf mois après les premières restrictions liées au Covid-19.

Neuf mois après le début du confinement, il n'y a pas eu de baby-boom en France. | Joyell VanGelder via Flickr
Neuf mois après le début du confinement, il n'y a pas eu de baby-boom en France. | Joyell VanGelder via Flickr

Les «bébés du confinement», sur lesquels beaucoup avaient misé, n'ont pas pointé le bout de leur nez. Des couples enfermés ensemble 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant près de deux mois? Certains y voyaient l'assurance d'une explosion du nombre de naissances à venir. Il n'en est rien. En janvier dernier, soit neuf mois après le premier confinement, les premiers nouveaux-nés conçus durant cette période ont vu le jour. Loin d'un baby-boom, la France assiste plutôt à un baby-krach.

En janvier, l'Insee a rapporté une baisse des naissances de 13% par rapport au premier mois de 2020. Une chute brutale, inédite depuis 1975. «On peut dire que le Covid a vraiment joué sur la baisse de natalité», souligne Eva Beaujouan, démographe à l'université de Vienne. Plus que le virus en soi, «c'est surtout les conséquences économiques et le sentiment de peur, de crainte, d'insécurité qui en découlent, et qui se conjuguent mal avec des projets de long terme comme celui d'avoir un enfant», rapporte Arnaud Régnier-Loilier, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (Ined). «On pensait que les gens allaient être ensemble et n'auraient rien de mieux à faire, mais le rapprochement physique ne crée pas forcément une disponibilité aux ébats amoureux», précise-t-il.

Incertitudes économiques

Les êtres humains ne sont pas des lapins, et il ne suffit pas que deux individus soient ensemble en permanence pour qu'ils fassent des bébés. C'est en général un projet maturé, que la crise a bousculé. Comme pour Sophie, ancienne serveuse de 32 ans. «Nous voulions avoir un enfant, j'avais arrêté la pilule plusieurs mois avant le confinement, raconte-t-elle. Depuis, j'ai perdu mon travail, mon conjoint aussi. Ce ne sont plus des conditions pour agrandir la famille, il faudrait déjà qu'on arrive à s'en sortir à deux. Aujourd'hui, je me dis presque: “Heureusement que je ne suis pas tombée enceinte à ce moment-là.”»

Sophie est loin d'être la seule dans ce cas, puisqu'au pic de la crise en avril 2020, plus de 11 millions de Français se sont retrouvés en situation de chômage partiel, d'après les chiffres de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du Travail. «Il y a des personnes qui, à cause de la crise, ont perdu leur emploi, ont un emploi qui est devenu précaire, ou sont dans une situation qui est devenue intermédiaire et ne savent pas s'ils auront encore du boulot dans un an, note Eva Beaujouan. La proportion des individus qui sont dans ces situations a énormément augmenté, et ils ne veulent pas avoir d'enfant maintenant.»

Depuis le premier confinement, beaucoup ont retrouvé le chemin du travail, mais certains secteurs comme la restauration ou la culture n'ont jamais vraiment repris leurs activités. Ces situations d'incertitude depuis plus d'un an, entre confinement partiel et couvre-feu permanent, poussent certains à revoir la priorité des projets. «J'ai été serveuse toute ma vie, et pour l'instant tout est bloqué à ce niveau, déplore Sophie. Il faudrait peut-être envisager une reconversion. Ça voudrait dire une nouvelle formation, et je ne vais pas suivre des cours en étant enceinte ou en changeant des couches. Donc on verra plus tard pour le projet bébé.»

Si l'envie d'être parent est toujours présente, les spécialistes comme Arnaud Régnier-Loilier envisagent «un report des naissances, et donc un rattrapage» plutôt qu'un abandon pur et simple du projet. «Les gens ne renoncent pas à avoir des enfants, et une fois qu'ils auront retrouvé une sécurité, ils vont réactualiser ce projet. Mais toutes les naissances ne pourront pas forcément être rattrapées car, à force de reporter, on arrive à un moment où ce n'est physiquement plus possible.»

Moral en berne et baisse de libido

Autant d'incertitudes qui ont eu un impact sur le moral des Français. La méconnaissance de ce nouveau virus, l'impossibilité de se projeter et les doutes sur l'avenir ont angoissé de nombreuses personnes. En 2020, les chiffres du moral étaient au plus bas niveau depuis cinq ans. «Scientifiquement, il n'a jamais été prouvé que le stress diminue la fertilité des couples, explique la Dr Laure Chenoz, gynécologue. Après, on sait tout de même que les facteurs environnementaux et le psychique jouent beaucoup sur la libido et le désir de grossesse. On ne peut pas nier une certaine influence.»

Effectivement, avant cette période, 26% des Français déclaraient n'avoir eu aucun rapport sexuel durant le dernier mois. Le chiffre est grimpé à 44% durant le premier confinement, selon l'IFOP. Nicolas raconte: «Avec ma compagne, nous étions tous les deux en télétravail, toute la journée en pyjama, et parfois plusieurs jours sans prendre de douche, que ce soit elle ou moi. Et, fatalement ça donne pas envie ni à l'un ni à l'autre. Il y a eu comme un sentiment de déprime général qui s'est installé dans notre couple.»

«On est passé d'un projet d'enfant à une séparation»
Nicolas, 39 ans

Un laisser-aller, un manque d'activité, l'entrée dans une routine n'ont pas aidé les amoureux confinés à se projeter. «On vivait tous les jours la même chose, donc on n'avait plus rien à se raconter, confie Nicolas. On découvre l'autre parfois sous un très mauvais jour, sans aucun bon moment pour contrebalancer. Le fait de ne pas en voir le bout, ça nous mettait aussi à cran, donc on s'embrouillait pour un oui, pour un non, et ça ne donne pas envie d'avoir de rapports. Je n'y arrivais plus, de toute façon.»

Alors qu'il était en couple depuis cinq ans et projetait d'avoir un enfant avec sa conjointe, ils ont «arrêté d'en parler». «Implicitement, on savait tous les deux que c'était un projet à mettre sous le tapis. À l'annonce du deuxième confinement, j'ai eu une boule au ventre à l'idée qu'on se retrouve de nouveau enfermés, tous les deux l'un sur l'autre, dans 40m2. On est passé d'un projet d'enfant à une séparation», résume l'homme de 39 ans.

Baisse des naissances généralisée

Cette nette baisse de la natalité causée par le Covid-19 s'observe dans de nombreux pays, comme l'Italie, l'Allemagne ou encore les États-Unis. Si on peut constater une chute brutale du nombre de naissances ces derniers mois, «la tendance était à la baisse dans la plupart des pays européens, et dans les pays à faible natalité, avant la crise provoquée par ce virus», précise Eva Beaujouan.

Le phénomène s'explique en France par de nombreux facteurs, notamment la modification dans la pyramide des âges, avec un recul du nombre de femmes en âge d'avoir des enfants. L'âge moyen de maternité ne cesse lui aussi de reculer, pour désormais s'approcher des 31 ans. Cette combinaison participe, en partie, à une baisse de nouveaux-nés qui est constante depuis 2014. «Un ensemble de phénomènes peuvent en partie expliquer ça, constate Arnaud Régnier-Loilier. Les gens font des études plus longues, l'insertion professionnelle est parfois plus compliquée. Il y a aussi une sorte d'individualisme social: on souhaite profiter de la vie sans enfant, s'accorder du temps pour soi, et la jeunesse sexuelle durant laquelle on expérimente s'allonge. Beaucoup attendent surtout d'avoir une situation stable pour avoir un enfant, ce n'est plus une priorité absolue.»

«Dans l'histoire, on a toujours pu constater une diminution de la natalité en temps de crise. Mais, en général, il y a une sorte de rebond par la suite.»
Arnaud Régnier-Loilier, directeur de recherche à l'Ined

En France, l'accès à la contraception est facilité, ce qui permet de réguler au mieux son désir ou non d'enfant. Par ailleurs, l'Hexagone propose également un bouclier social avec des prestations familiales: on aurait pu penser qu'elles auraient participé à aider les futurs parents à se lancer dans leur projet. «En France, nous avons un certain nombre d'amortisseurs qui sont favorables, mais nous n'avons jamais connu de confinement ou d'enfermement dans le passé, explique Eva Beaujouan. C'est très inédit comme situation, sans commune mesure avec ce qu'ont connu les précédentes générations. Et le désir d'enfant n'est pas uniquement rationnel et régulé par l'aspect financier. Certes, il y a des crèches et des aides, mais avec cette pandémie, tout s'est arrêté.»

Durant le premier confinement, de nombreux parents se sont en effet retrouvés à devoir jongler entre le télétravail et l'école à la maison, «ce qui ne va pas encourager les personnes qui ont déjà un enfant à en faire un deuxième, ajoute la démographe. Les couples qui avaient ce projet ont eu tendance à le reporter aussi.»

Cette chute brutale du nombre de naissances n'est pas une première, puisque «dans l'histoire, on a toujours pu constater une diminution de la natalité en temps de crise. Mais, en général, il y a une sorte de rebond par la suite», précise Arnaud Régnier-Loilier. Cette fois-ci, avec le Covid, la crise n'est plus seulement économique, comme elle avait pu l'être avec les chocs pétroliers des années 1970: elle est surtout sanitaire, et a donc eu un impact direct sur la prise en charge des patients.

Procréations entre parenthèses, mais éclaircies en vue

Si, pour certains, la mise entre parenthèses de ce projet parental est un choix, d'autres n'ont pas eu ce luxe. C'est le cas des couples suivant un parcours de procréation médicalement assistée (PMA). «En tant que service de PMA, on a été obligé d'arrêter complètement notre activité pendant le premier confinement, donc aucun protocole n'a été fait durant cette période et on a été obligé de reporter les projets de parentalité de plusieurs couples», explique la docteure Chenoz. La prise de retard n'est pas négligeable, puisqu'un enfant sur 30 en France est né d'une PMA. La gynécologue se veut tout de même rassurante sur la reprise: «Une fois que ça a rouvert, la plupart des couples ont repris leur projet, car ce sont des patients qui suivent un parcours depuis déjà plusieurs années. Pour les nouveaux, c'est difficile à chiffrer, mais j'ai le sentiment qu'il y a toujours autant de demandes de prises en charge de PMA.»

Cependant, le risque de déprogrammation plane toujours sur les acteurs de la santé. «La plupart des centres font la ponction d'ovocytes sous anesthésie générale, explique-t-elle, donc on a besoin d'un accès au bloc opératoire. Mais à chaque fois qu'on est confinés, c'est qu'il y a une tension dans les hôpitaux. Ce n'est pour l'instant pas notre cas, mais il peut y avoir des déprogrammations pour certains centres.»


Si la docteure Chenoz a pu constater une reprise du nombre d'inscriptions en maternité, c'est bien parce que beaucoup de couples ont tout de même démarré leur nouveau projet de parentalité. C'est notamment le cas de Lucie, maman depuis 3 mois. Pour elle, «chaque génération a connu sa grande crise, et l'humanité a continué de faire des enfants. Quand on y pense trop, ce n'est jamais le bon moment, donc je n'ai pas eu peur.» À l'idée de voir grandir son enfant masqué, la jeune femme répond: «J'espère tout de même que ce sera passé d'ici là, et je mise beaucoup sur la vaccination pour avancer sans ce virus dans nos vies.»

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