Politique / Monde

Ambitions, désertions et trahisons: la tornade politique qui agite l'Espagne

Temps de lecture : 11 min

Depuis près de deux semaines, la chronique politique espagnole semble sortie de l'imagination d'un scénariste fou. Au rythme des intrigues de ses puissants, le pays vit une série de chambardements qui pourraient avoir de grandes conséquences.

Pablo Iglesias, leader du parti Podemos, en juin 2020. | Dani Duch / AFP
Pablo Iglesias, leader du parti Podemos, en juin 2020. | Dani Duch / AFP

Tremblement de terre à Madrid, ce lundi 15 mars. «J'ai annoncé à Pedro Sánchez ma décision de quitter mon poste au gouvernement», lâche Pablo Iglesias, l'air grave, assis dans une salle au décor enlevé, derrière un bureau sur lequel pas un crayon ne traîne. Tout le monde est pris de court. Même Pedro Sánchez, président socialiste du gouvernement espagnol. Il vient à peine de recevoir un coup de téléphone, en plein milieu de sa rencontre avec Emmanuel Macron, à Montauban. Son deuxième vice-président, pièce centrale de l'exécutif, l'a averti qu'il quittait le navire.

Pablo Iglesias, leader du parti de gauche radicale Podemos, s'éjecte d'un gouvernement de coalition à l'équilibre précaire, alors que le pays se débat avec la pandémie et est secoué depuis quelques jours par une tornade politique qui rebat les cartes en Espagne. «Je vais me présenter aux élections du 4 mai prochain dans la région de Madrid. Un militant doit être là où il est le plus utile. Madrid se trouve actuellement face à un énorme risque, pour la région, mais aussi pour toute l'Espagne: qu'il y ait un gouvernement d'extrême droite d'[Isabel Díaz] Ayuso avec Vox», assène-t-il dans la vidéo qu'il vient de diffuser sur les réseaux sociaux.

«Opération Baron Noir», ironise, sur Twitter, le seul journaliste qui a ébruité la nouvelle avant qu'elle ne soit officielle. Pour expliquer ce mouvement, il faut revenir cinq jours en arrière.

Premier coup de tonnerre dans le sud

Mercredi, le soleil du sud de la péninsule réchauffe doucement cette belle matinée de mars dans la région de Murcie, quand un coup de tonnerre retentit dans les postes de radio et télévision de tout le pays. Le parti Ciudadanos, centre droit, lance un «putsch» institutionnel contre l'allié de droite avec lequel il gouverne la région, le Parti populaire (PP). Avec la complicité des socialistes, leur adversaire politique. Ensemble, ils enregistrent une motion de censure contre le gouvernement local, présidé par Fernando López Miras, un baron du PP.

Dans tout le pays, pourtant, droite et centre droit combattent dans le même camp. Ils dirigent ensemble nombre de communes et de régions, souvent avec le soutien du parti d'extrême droite Vox. Comme en Murcie. Mais les centristes n'ont la présidence nulle part.

«Nous ne pouvons plus être complices de ces dérapages dans la vaccination et des scandales quotidiens qui renvoient une image terrible de notre région au niveau national», assène Ana Martínez Vidal, porte-parole de l'exécutif régional et coordinatrice de Ciudadanos (Cs) en ses terres. De hauts cadres du ministère régional de la Santé se seraient fait vacciner avant leur tour. Un prétexte parfait pour lancer l'offensive.

Échafaudé dans la plus grande discrétion, le plan est simple et sans accroc. Les six députés centristes doivent s'associer aux dix-sept socialistes pour former une nouvelle majorité et faire tomber l'homme fort de l'assemblée régionale. En échange de cette rupture, Ana Martínez Vidal obtient la présidence du futur gouvernement. Les directions nationales de Cs et du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ont donné leur feu vert. Pedro Sánchez aussi. Mais rien ne se passe comme prévu...

Les échos de la foudre

À Madrid, tout est calme, ce matin-là. Rien de particulier à l'agenda du parlement régional. Un mercredi comme les autres pour les députés locaux de Más Madrid, le parti mené par Íñigo Errejón.

Ancien numéro 2 de Podemos, Errejón a quitté la formation de gauche radicale, il y a trois ans, pour intégrer Más Madrid, dont il est aujourd'hui la figure de proue. Imberbe, souriant, son style décontracté et sa silhouette filiforme lui donnent un air d'éternel adolescent aux yeux bleus.

Il n'est pas encore 10h quand la boucle Telegram que partagent les membres de la formation se met à cracher des notifications par dizaines. «Vous avez vu ce qu'il s'est passé en Murcie?» Dans la salle commune du parti, au siège de l'Assemblée parlementaire de la capitale, deux postes de télé se font l'écho du coup de tonnerre qui vient de frapper dans le sud. Les députés madrilènes commentent. Débattent. Comme en Murcie, à Madrid, le Parti populaire gouverne la région en coalition avec Ciudadanos et grâce à l'appui de la formation d'extrême droite Vox, sans qui ils n'atteignent pas la majorité.

L'effervescence monte. Telegram s'emballe. «Peut-être que c'est le moment de présenter une motion de censure», écrit un député sur le chat du groupe. Le PSOE en déposera une également.

«Socialisme ou liberté»

14h15, Puerta del Sol, cœur palpitant de la capitale. Derrière son masque blanc floqué d'un petit drapeau d'Espagne, Isabel Díaz Ayuso semble nerveuse. La présidente de la région a convoqué une conférence de presse au siège du gouvernement local. Elle retire le bout de tissu qui couvre sa bouche.

«J'ai décidé de dissoudre l'assemblée de Madrid et convoquer des élections anticipées. [...] Si je n'avais pas pris cette décision, Ciudadanos et le PSOE auraient présenté une motion de censure. Je ne peux accepter que les impôts montent, qu'ils viennent endoctriner dans nos écoles, ferment les commerces et détruisent le tissu industriel. Je ne peux permettre qu'ils nous dictent comment penser ou vivre. [...] Je veux que les Madrilènes puissent choisir entre socialisme et liberté.» Elle récupère ses papiers sur le pupitre et quitte les lieux. Elle vient de couper l'herbe sous le pied de la gauche. Et de faire voler ses alliances en éclat.

«ELLE MENT!», s'insurge Ignacio Aguado, porte-parole de Cs à l'Assemblée de Madrid et jusqu'alors vice-président du gouvernement local, sur Twitter. «Isabel Díaz Ayuso [...] rompt l'accord de gouvernement signé entre le PP et Ciudadanos de manière unilatérale. La situation n'a rien à voir, ici, avec la situation en Murcie», avait-il expliqué un peu plus tôt, au sortir du conseil du gouvernement local, encore sonné. Dans tous les médias, Ciudadanos dément en boucle toute intention de participer à une motion de censure à Madrid.

Mais cela change-il seulement quelque chose? La direction du PP avait déjà dû brider plusieurs fois son indomptable présidente, à Madrid, pour éviter qu'elle ne saute le pas. Pas cette fois.

L'opération était ficelée depuis la première heure. Le plan ourdi par les socialistes et les centristes en Murcie a fuité, la veille au soir. Prévenu en toute hâte, le patron du Parti populaire en Espagne, Pablo Casado, avise Isabel Díaz Ayuso, à la dernière heure du mardi. «Si Ciudadanos ose en Murcie, on appuie sur le bouton nucléaire», lui dit-il en substance.

Opération Baron Noir

Pour le PP, la motion de censure dans le sud est une trahison. La grande formation traditionnelle de la droite se montrait bienveillante avec le jeune parti centriste, sur lequel elle espère lancer une OPA amicale. Pendant plus d'un an, le Parti populaire avait dérivé vers la droite, sous l'impulsion de son nouveau leader, Pablo Casado, à la poursuite des électeurs qui fuyaient vers l'extrême droite depuis l'ascension fulgurante de Vox, fin 2018. Casado cherche aujourd'hui à se recentrer, et veut absorber Cs pour régner sur une droite large, mais modérée. Loin de Vox.

Les centristes, eux, sont aux abois. Ciudadanos a eu son heure de gloire, en avril 2019: cinquante-sept sièges au parlement national. Son précédent dirigeant, Albert Rivera, pense alors pouvoir doubler par la droite un PP affaibli par l'arrivée de Vox. Il durcit ses positions. Trop. Résultat: dix députés aux deuxièmes élections de 2019. Rivera démissionne. La nouvelle dirigeante, Inés Arrimadas, veut resituer le parti au centre.

Le 14 février dernier, Ciudadanos passe de trente-six à six sièges lors des élections au parlement de Catalogne. Inés Arrimadas a désespérément besoin d'une victoire. Le PSOE se tient en embuscade. Secrétaire général de la présidence du gouvernement, le socialiste Félix Bolaños tâte le terrain depuis des mois auprès du numéro 3 de la formation centriste, Carlos Cuadrado. Ils discutent des majorités alternatives qui pourraient permettre au parti d'Inés Arrimadas de donner corps à son recentrage. Mauvaises relations avec le PP, trop de concessions à l'extrême droite, scandale de corruption… La Murcie réunit les critères.

Difficile, pour la direction nationale du PSOE, de convaincre les dix-sept élus socialistes locaux de laisser la présidence à Cs, un groupe de six parlementaires. «Mais, nous leur avons fait voir que c'était une bombe à fragmentation, qu'elle aurait des conséquences sur toute la droite, dans le pays», confie un des négociateurs dans le quotidien espagnol El País. L'idée est de maintenir la droite divisée, et d'empêcher le recentrage entrepris par Casado en le forçant à se rapprocher de Vox.

Mercredi matin, au Congrès des députés de la nation, les partis sont en pleine joute quand la nouvelle tombe. Motion de censure en Murcie. Pedro Sánchez, le président socialiste du gouvernement, jette un regard condescendant à Pablo Casado.

Le PP contre-attaque

Vendredi matin. Lorca, Murcie. Socialistes et centristes exultent. Premier acte officiel conjoint, pour présenter leur nouveau gouvernement. Ana Martínez Vidal, qui doit prendre la présidence, et son futur vice-président socialiste, mettent en scène leur nouvelle complicité et déroulent leur programme. «Il n'y a pas une seconde à perdre sur des questions qui ne concernent pas l'endiguement de la pandémie», estime celui qui doit prendre la vice-présidence. Mais une nouvelle rumeur bouscule déjà la matinée…

14h, à Murcie, capitale de la région du même nom. Le président populaire Fernando López Miras exulte. Il comparaît devant la presse, flanqué de trois députés locaux de Ciudadanos. Parmi eux, Isabel Franco, vice-présidente du gouvernement régional. Quand Inés Arrimadas est arrivée à la tête de Cs, Isabel Franco n'a eu aucun poste dans la nouvelle direction régionale. Contrairement à Ana Martínez Vidal, devenue numéro 1 locale du parti. Si la motion de censure prospère, Isabel Franco perdra la vice-présidence, quand Vidal deviendra chef de l'exécutif local. Si elle vote contre, en revanche, le PP lui promet qu'elle garderait son poste. Aux deux autres déserteurs, la droite promet aussi des portefeuilles confortables.

«Pour certains, la dignité a un prix: 76.000 euros par an et un chauffeur devant la porte de chez eux», persifle Ana Martínez Vidal. Une nouvelle claque pour Cs. Le début de la fin, prédisent même certains.

«Nous ouvrons les portes du Parti populaire à tous les militants, sympathisants et dirigeants qui se sentent trahis», avait lancé Teodor Garcia Egea, pour ponctuer la folle journée de mercredi. Depuis, chaque jour qui passe entraîne son lot de défections.

L'ancien numéro 2 de Cs, Fran Hervías, est le premier poids lourd de la formation à franchir la ligne. Il jouit d'un solide réseau chez les centristes. Selon plusieurs médias, il organiserait maintenant des désertions «en échange de postes et de salaires» pour le compte du PP. Selon Cs, le PP se débrouille pour que les départs soient rendus publics un à un, quotidiennement, pour renforcer le sentiment que Ciudadanos se vide de son sang. Les centristes ne sont plus que neuf au Congrès des députés. Ils ont perdu leur groupe au Sénat.

La bataille de Madrid

Un grand sourire laisse apparaître des dents blanches derrière ses lèvres maquillées. Elle affecte une petite moue gênée devant l'assistance, qui s'est levée pour applaudir. «Merci, merci. Merci beaucoup, à tous…», répète-t-elle pour mettre fin à l'ovation et passer aux choses sérieuses. Isabel Díaz Ayuso est incontestablement la star du conseil de direction régional du PP de Madrid, ce lundi 15 mars. Pablo Iglesias a annoncé sa sortie du gouvernement le matin même.

«L'Espagne m'en doit une, avait-elle lancé dans la matinée. Nous avons extirpé Pablo Iglesias de la Moncloa [résidence officielle du président du gouvernement, ndlr]. Une personne qui entretient des affinités avec des indépendantistes et avec l'entourage de l'ETA [ancien groupe terroriste séparatiste basque, ndlr]. Il fomente l'expropriation, l'occupation illégale de logement, l'intervention [de l'État] dans les entreprises et le boycott. Il est le premier qui a encouragé à brûler les rues de Madrid [lors des manifestations contre l'emprisonnement du rappeur Pablo Hasél, ndlr]. Je vais changer le slogan de ma campagne. Ce sera: “Communisme, ou liberté.”»

Caricatural et agressif, saupoudré de demi-vérité, voire de mensonges. C'est la marque de fabrique du style de Díaz Ayuso. Quand elle arrive à la présidence de la région, en août 2019, elle est une personnalité politique de second rang, inconnue du public. Aujourd'hui, elle est devenue l'égérie du PP en Espagne.

Sa recette? Utiliser la tribune du gouvernement local pour s'adresser au pays. Multiplier les chocs avec l'exécutif central. Arroser médias et réseaux sociaux de polémiques virales avec une rhétorique de droite dure. «S'ils te traitent de fasciste, c'est que tu fais les choses bien. [...] C'est que tu es du bon côté de l'histoire», avait-elle encore osé, la veille, sur un plateau TV. Carton!

Iglesias, fan de «Game of Thrones»

Pablo Iglesias redescend donc dans l'arène pour affronter le démon, et sauver Madrid d'«un gouvernement d'extrême droite d'Ayuso avec Vox». Le risque est réel. Les sondages publiés depuis le début de ce feuilleton suggèrent presque invariablement que le PP pourrait former une majorité avec Vox. Une première dans le pays. Première coalition officielle entre les populaires et l'extrême droite. Première entrée dans un gouvernement pour Vox. Par la grande porte.

Oui, mais… Il s'agit aussi (surtout?) d'une manœuvre tactique. Fan de la série Game of Thrones, Iglesias est maître en la matière. Depuis son apogée, en 2016, Podemos n'a cessé de se fracturer et de perdre des électeurs. Et depuis un an, le parti est le partenaire minoritaire de gouvernement de coalition qui dirige l'Espagne, aux côtés du PSOE. Ses membres peinent à imposer leur ligne et craignent d'être absorbés par les socialistes. Quiconque connaît le personnage sait aussi que Pablo Iglesias est un soldat, bien plus à l'aise au combat qu'au gouvernement. Il excelle dans le rôle de pourfendeur, du «système», de «l'élite», de «l'extrême droite», du «fascisme».

Aujourd'hui, la nouvelle égérie de la droite et la star de la gauche radicale ont transformé Madrid en un champ de bataille.

Son projet: unifier la gauche du PSOE, à Madrid. Utiliser son poids politique et son pouvoir d'attraction médiatique pour mobiliser l'électorat. Transformer la campagne en une lutte du bien contre le mal, en réactivant l'imaginaire douloureux du combat des défenseurs de la démocratie contre la dictature en Espagne.

Cela implique que Más Madrid, le parti mené par Íñigo Errejón, se rallie à sa cause. Or, les blessures sont profondes entre les deux leaders. Qu'il est loin, le temps où ils étaient inséparables. Le temps où ils passaient leurs week-ends au ski, ou refaisaient le monde à l'Auberge de l'oncle Pepe, avec une bande d'amis de la fac de sciences politiques qui rêvaient de changer le système. Ensemble, ils ont fondé Podemos. Au fil de son ascension au sommet, Iglesias les a décapités un à un, pour s'assurer un règne sans partage. Errejón a été le dernier à tomber.

Qu'il est loin, aussi, le temps où les deux amis trinquaient au bar du coin avec Isabel Díaz Ayuso. En 2012, ils parlaient politique en vidant des bières et s'étiquetaient sur Twitter avec des messages complices en sortant de l'émission de débat que présentait Iglesias. Aujourd'hui, la nouvelle égérie de la droite et la star de la gauche radicale en Espagne ont transformé Madrid en un champ de bataille, où chacun décline une vision manichéenne de la lutte du bien contre le mal. «Communisme ou liberté.» «Fascisme ou liberté.»

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