Société

Cessons de faire du bonheur l'objectif ultime de notre existence

Temps de lecture : 5 min

Si nous n'obtenons pas ce que nous voulons, nous sommes déçus. Nous avons toutes les peines du monde à encaisser les revers, ils nous rendent malheureux. Être juste un peu heureux ne nous suffit pas.

Tout se passe comme si nous voulions créer le paradis ici et maintenant. | Marek Piwnicki via Unsplash
Tout se passe comme si nous voulions créer le paradis ici et maintenant. | Marek Piwnicki via Unsplash

L'art de vivre, c'est l'art d'être malheureux.

Dans ce traité de sagesse, le psychiatre Dirk De Wachter se livre à une critique acerbe de la société du bonheur. L'idée que la vie doit être rose coûte que coûte est la maladie de notre époque. Et ce bonheur compulsif s'insinue jusque dans les réseaux sociaux, excluant définitivement les malchanceux qui ne parviennent pas à exceller.

Et si être malheureux de temps en temps donnait du sens à nos vies?

L'Art d'être malheureux paraît le 25 mars 2021 aux Éditions de la Martinière. Nous en publions ci-dessous un extrait.

«Bonne et heureuse année!», «Heureux anniversaire!», «Tous mes vœux de bonheur!» Nous souhaitons en permanence aux autres d'être heureux. Parce que, de toute éternité, le bonheur est le plus grand bien auquel on puisse aspirer. Nous courons tous après lui, pour nous et pour nos enfants, parfois jusqu'à l'obsession. «Ce qui compte, c'est que tu sois heureux!» L'être et le rester, tel est l'objectif ultime de notre existence.

En outre, dans nos sociétés occidentales, nous croyons que chacun peut atteindre ce but par lui-même: nous sommes les acteurs de notre propre bonheur, nous en sommes convaincus. Notre monde est imprégné de l'idée que nous pouvons façonner nous-mêmes notre vie, et donc le bonheur qui va avec. Chacun est le gérant de sa propre start-up «Moi SA», de son ego autonome et volontaire. Tout se passe comme si nous voulions créer le paradis ici et maintenant. Il faut dire que nous n'avons guère le choix, puisque la plupart d'entre nous sont convaincus qu'aucun paradis ne les attend après cette vie terrestre. «It's over now, the water and the wine. We were broken then, but now we're borderline» («Aujourd'hui c'est fini, l'eau et le vin. Nous étions brisés, nous touchons aux confins»), comme le chante avec justesse Leonard Cohen dans son tout dernier album.

Le bonheur dépend dans une large mesure de nos attentes. Yuval Noah Harari, historien israélien mondialement connu, le formule ainsi dans Sapiens – Une brève histoire de l'humanité: «Si vous voulez un char à bœufs et que vous en obtenez un, vous êtes satisfait. Si vous voulez une Ferrari neuve et que vous n'obtenez qu'une Fiat d'occase, vous êtes frustré.» Si nous n'obtenons pas ce que nous voulons, nous sommes déçus. Nous avons toutes les peines du monde à encaisser les revers, ils nous rendent malheureux. Nous aspirons au bonheur. Être juste un peu heureux ne nous suffit pas.

Toujours plus

«Notre prochaine ascension du mont Ventoux ne sera pas anodine, car nous emprunterons le versant le plus difficile! Nous nous apprêtons à relever un sacré défi. Et le lendemain, nous recommencerons!» Ces paroles ont été prononcées un jour par une personne de mon entourage. Son projet m'a paru exténuant. En ce qui me concerne, une vie ordinaire me convient tout autant.

De nos jours, une longue file d'attente s'étire sur les pentes du mont Everest, parce que tout le monde veut grimper au sommet. Tout le monde en haut de l'Everest! Insensé. La montagne se couvre de déchets abandonnés sur place. Mais on peut aller encore plus loin (et donc, faire mieux): «Cette année, nous allons aux îles Caïmans!» Les gens oublient que s'ils voyagent suffisamment longtemps en ligne droite, ils finiront par revenir chez eux. Après tout, la Terre est ronde!

Dans Grand Hotel Europa, Ilja Leonard Pfeijffer, grand écrivain néerlandais, qualifie le voyage moderne de recherche d'expérience authentique et unique: «L'idée que cette quête nous enrichit est au cœur de notre identité. Accomplir des choses extraordinaires indique très probablement que vous êtes également une personne extraordinaire.»

Le monde nous martèle que le bonheur est synonyme de réussite, qu'il peut être fabriqué et quantifié.

Mais devons-nous coûte que coûte tous partir à l'aventure dans l'arrière-pays de Bornéo où nul n'a encore jamais mis les pieds? Est-il vrai qu'on a raté sa vie d'étudiant si on n'a pas atterri au moins une fois aux urgences en état de coma éthylique? On dit parfois qu'il faut croquer la vie à pleines dents. Pourquoi pas. Mais attention! On peut s'étouffer avec le gâteau, ou faire une indigestion! C'est pourquoi je pense qu'il est tout aussi valable de se contenter de petites bouchées. Inutile de vouloir à tout prix l'impossible. Il peut s'avérer problématique de vouloir vivre systématiquement dans l'excès. Le revers de la médaille est loin d'être rose. Dans mon cabinet, je reçois parfois des gens auréolés de succès, qui ont brûlé la chandelle par les deux bouts, convaincus qu'ils devaient tirer le maximum de l'existence. Ils sont assis devant moi et ne peuvent plus faire face. Ils fondent en larmes. Dans ces moments-là, je me dis qu'une vie ordinaire, c'est bien aussi.

De nombreuses personnes sont très heureuses de leur mode de vie plus lent et plus sobre. Une attitude qui ne vaut pas moins qu'une autre. Elles n'éprouvent pas le besoin d'escalader l'Everest en passant par le versant le plus difficile ou de courir trois marathons d'affilée. J'admire celles et ceux qui en sont capables, et leur choix est respectable. Il n'existe pas de normes dans ce domaine. Mais abstenons-nous d'en faire une obligation.

Autrefois, la norme consistait à rester sagement dans les cases. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer. On conseillait aux jeunes de faire profil bas, de se fondre dans la masse. Les provinciaux devaient rester discrets, les Parisiens pouvaient se montrer un peu plus ambitieux. Par chance, nous nous sommes libérés de ces carcans. Mais peut-être sommes-nous tombés dans l'extrême inverse, forcés de nous affranchir à l'excès de toute forme de case pour nous démarquer et devenir exceptionnels. C'est inutile. Laissons chacun mener sa vie comme il l'entend.

De tout temps, les êtres humains ont voulu plus. Mais la société contemporaine a donné à cette philosophie du «toujours plus» un sens presque exclusivement consumériste. Nous sommes tous poussés à consommer, même les plus sceptiques d'entre nous tombent tôt ou tard dans le panneau. Le monde nous martèle que le bonheur est synonyme de réussite, qu'il peut être fabriqué et quantifié. Nous mesurons le bonheur à la profondeur de notre piscine ou à la taille de notre voiture. Les objets matériels doivent prendre de la place, les expériences coûter beaucoup d'argent.

Pourtant, être riche et vouloir sans cesse gagner plus affecte le sentiment de bonheur. Ceux qui gagnent plus de 4.500 euros par mois sont moins heureux que leurs compatriotes aux salaires un peu inférieurs. Une situation financière stable est un facteur important de bonheur individuel, ce que l'on comprend aisément. Mais au-delà, il semble bien que l'argent ne fasse pas le bonheur, ou en tout cas de manière limitée.

Le bonheur «fait maison» ne semble pas très difficile à fabriquer soi-même: offrez-vous un chèque-cadeau pour un séjour tout compris sur les îles Caïmans et plongez dans un jacuzzi. Si vous vous immergez suffisamment longtemps dans l'eau bouillonnante, votre peau finira par être toute fripée et vous ressemblerez à un mollusque. Le bonheur est alors dans la «mollusquification», le fait de s'enfoncer avec volupté et complaisance dans la vacuité. Je me demande si ce type de comportement rend vraiment heureux. Ce qui ne signifie pas que vous devriez vous priver d'un bon bain à remous, bien sûr! Au contraire: le concept de «vie bonne» exige de bien traiter son enveloppe physique. L'idée classique fondamentale de l'esprit sain dans un corps sain reste tout à fait valable.

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