Life

Comment faire pour mourir douze années trop tôt?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.05.2010 à 13 h 19

La recette est simple: associer tabac et alcool, se priver de sport, de fruits et de légumes.

Voici, enfin une étude médicale originale, paradoxale et -si l'on osait- rafraîchissante. On ne compte plus le nombre de celles qui, depuis un demi-siècle ou plus, démontrent les effets potentiellement mortifères de l'alcool et du tabac consommés à hautes doses. Il fallut aussi, plus récemment, apprendre à compter avec les bénéfices sanitaires de la pratique sportive; puis avec les nouvelles vertus d'une alimentation immodérée en fruits et légumes.

Cette débauche de travaux médico-scientifiques sert de socle légitime aux récurrentes campagnes de prévention et «d'éducation à la santé»; initiatives perdant chaque jour un peu plus de leur efficacité et dont les dernières versions en date incitent à «se bouger», à ne «pas grignoter» et à «manger au moins cinq fruits et légumes par jour». Sans parler des massives initiatives commerciales qu'elles génèrent (Danone et ses Actimel, Activia, etc) et qui commencent -enfin- à être dénoncées par les autorités sanitaires européennes en charge des aliments.

Focale inversée

Mais de tout cela, on peut aussi en parler en miroir. C'est ce que vient de faire, sans publicité particulière, un groupe international de chercheurs dirigé par Elisabeth Kvaavik (Département de Nutrition, Université d'Oslo)  et Catherine R. Gale (Centre de ressources d'épidémiologie, Université de Southampton). Leur travail vient d'être publié dans la revue spécialisée Archives of Internal Medicine.

Ces chercheurs se sont, eux aussi, intéressés à l'influence de certains comportements individuels et à leur impact sur l'espérance de vie des hommes comme des femmes. Mais, à l'inverse de la plupart de leurs nombreux confrères, plutôt que de tenter de prouver (avec souvent de grosses difficultés méthodologiques) le bien-fondé de tel ou tel comportement, ils ont inversé la focale. Et, comme toujours ou presque dans ces mouvements, l'effet obtenu est garanti.

Résumons. Ces chercheurs ont repris le postulat concernant la nocivité de la sédentarité, de la consommation de tabac, d'une trop forte absorption de boissons alcooliques et d'apports insuffisants, au quotidien, de fruits et de légumes. Mais loin de tenter de le confirmer ils ont, avec le célèbre pragmatisme d'outre-Manche, cherché à quantifier l'impact temporel de ces détestables habitudes.

Ce travail prospectif a été mené sur une «cohorte» britannique constituée en 1984 et 1985 et incluant 4.886 personnes âgées de 18 ans et plus (avec une moyenne d'âge de 44 ans). Elaboration d'un score dit de «comportement de santé» accordant différents «points» aux différents comportements tenus pour délétères: tabagisme, moins de trois apports quotidiens de fruits et légumes, moins de 2 heures d'activité physique hebdomadaire et, dans le même temps, consommation de plus de 14 unités d'alcool (pour les femmes) et de plus de 21 unités (pour les hommes). Puis l'essentiel de la recherche a ensuite consisté à établir pour chacune des personnes concernées l'existence (ou pas) de corrélation statistique entre les scores ainsi établis et la durée de l'espérance de vie.

Et le verdict est...

Un quart de siècle plus tard, quid? Au total 1.080 des 4.886 personnes du départ sont décédées: 431 de suites d'affections cardio-vasculaires, 318 de pathologies cancéreuses, et 331 pour d'autres raisons. Après usage de multiples et précieux outils statistiques («ajustements» divers et variés, mesure des «intervalles de confiance», etc)  les conclusions sont brutales: il existe un écart de douze ans d'espérance de vie entre les personnes associées aux meilleurs scores et celles dotées des plus médiocres. Pour ces chercheurs, les «mauvais comportements sanitaires» ont un impact majeur sur l'espérance de vie. De ce fait, des actions préventives, même modestes, dans le champ de l'alimentation, des addictions ou de l'activité physique pourraient permettre de réaliser des gains importants en matière d'espérance de vie. On peut le dire autrement: si vous souhaitez vraiment vivre notablement plus longtemps, vous savez désormais ce qu'il vous reste, longtemps, à faire.

Les sceptiques -il en existe- feront valoir non sans raisons qu'il ne s'agit là que de statistiques et par définition de moyennes. Et ceux qui lisent aujourd'hui la nouvelle et très précieuse biographie signée François Kersaudy de Winston Spencer Churchill (1874-1965) ne manqueront pas de faire observer que le célèbre homme d'Etat britannique a pu atteindre sa 91e année sans jamais trop s'éloigner des flacons et des volutes. A l'inverse, on pourra leur faire observer que l'on ne sait que peu de choses sur sa consommation quotidienne de légumes et de fruits (même s'il semble ne guère avoir goûté les pommes...). Alors, bien évidemment, il y a son «No sport!», réponse formulée à un quidam s'intéressant aux raisons d'une telle longévité sans trop de handicaps. Mais les lecteurs de cette même biographie savent désormais que le grand Winston ironisait. Jeune, il fut bon cavalier, grand adepte et joueur recherché de polo. Et ces mêmes lecteurs découvrent aussi à quel point ce géant n'a, sa vie durant, cessé de se mouvoir au service de la démocratie que l'on peut, aussi, dénommer santé publique.

Jean-Yves Nau

Photo: Sir Winston Churchill Smokers Association


Jean-Yves Nau
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Journaliste
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