Politique / Monde

Chine - États-Unis: rencontre glaciale en Alaska

Temps de lecture : 6 min

L'équipe de Joe Biden a rencontré les chefs de la diplomatie chinoise pour la première fois, et les discussions ont été tendues.

La rencontre entre l'équipe de Joe Biden et les chefs de la diplomatie chinoise s'est déroulée à Anchorage (Alaska), le 18 mars. | Frederic J. Brown / AFP
La rencontre entre l'équipe de Joe Biden et les chefs de la diplomatie chinoise s'est déroulée à Anchorage (Alaska), le 18 mars. | Frederic J. Brown / AFP

Il faisait -11°C à Anchorage, ce jeudi 18 mars. Une température qui n'incitait guère à se lancer dans les nombreux circuits d'excursions qui mènent aux glaciers, fjords et vallées des alentours. Et, ce jour-là, l'atmosphère de la principale ville de l'Alaska n'a pas été réchauffée par la rencontre entre deux délégations, l'une américaine, l'autre chinoise. L'Alaska est un État américain géographiquement séparé du reste des États-Unis, à peu près à mi-chemin entre Washington et Pékin. Pour cette rencontre, aucun des participants ne souhaitant se retrouver dans la capitale de l'autre, il a donc été décidé que la réunion aurait lieu à Anchorage.

L'objectif était de faire le point sur les relations sino-américaines. Pendant quatre années, Donald Trump n'a cessé de durcir le ton face à la Chine, notamment en taxant fortement les importations de produits chinois et en qualifiant systématiquement le Covid-19 de «mal chinois». Ce 18 mars, à Anchorage, pour dévoiler l'attitude du gouvernement américain à l'égard de la Chine, deux hommes, entourés de trois conseillers, sont assis à une table: le nouveau secrétaire d'État Antony Blinken (58 ans), ancien adjoint à la sécurité nationale de Barack Obama, et Jake Sullivan (43 ans), le nouveau conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, qui fut directeur politique du département d'État de 2011 à 2013.

À la table d'en face, se trouvent, eux-aussi en compagnie de trois conseillers, les plus hauts responsables de la diplomatie chinoise. D'abord, Yang Jiechi (70 ans), qui fut au début des années 2000 ambassadeur de Chine aux États-Unis, puis ministre des Affaires étrangères entre 2008 et 2013, avant de devenir l'un des vingt-cinq membres du bureau politique. Dans cette instance suprême du Parti communiste, il est aujourd'hui chargé de suivre et de définir la politique étrangère chinoise auprès du président Xi Jinping. À côté de lui, Wang Yi (67 ans) est l'actuel ministre chinois des Affaires étrangères.

«Profondes inquiétudes» étatsuniennes, menaces de «représailles» chinoises

Le démarrage de la discussion est particulièrement franc, c'est-à-dire rude, en termes diplomatiques. Plus tard, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Pékin dira: «Quand les membres de la délégation chinoise sont arrivés à Anchorage, leur cœur était glacé par le froid mordant mais aussi par l'accueil de leurs hôtes américains.» D'entrée de jeu, Antony Blinken n'hésite pas à citer une série de dossiers qui ne peuvent qu'irriter les officiels chinois. Il aborde en rafale: «Le Xinjiang, Hong Kong, Taïwan, les cyber-attaques contre les États-Unis, la coercition économique contre nos alliés, tout cela menace l'ordre et la stabilité mondiale.» L'intervention de Blinken dure deux minutes. Yang Jiechi y répond en seize minutes visiblement très préparées où il dit, entre autres: «Les États-Unis ne représentent pas l'opinion internationale, l'Occident ne représente pas le monde non plus, et, concernant les cyberattaques, tant sur la capacité d'en lancer que sur la technologie, les États-Unis sont les champions.»

Normalement, la presse n'assiste qu'aux premières minutes de ce genre de réunions. Mais, cette fois-ci, la délégation chinoise et celle des États-Unis invitent les journalistes à rester près de quarante minutes. Ce qui leur permet d'entendre Antony Blinken préciser les «profondes inquiétudes» des États-Unis à propos du «génocide en cours» à l'encontre des musulmans ouïgours du Xinjiang. Yang Jiechi réplique en exprimant sa «forte opposition» à ces «ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine», et en menaçant de représailles «fermes».

«Les États-Unis ne sont pas qualifiés pour dire qu'ils veulent parler à la Chine en position de force.»
Yang Jiechi, diplomate chinois

Un peu après, Yang Jiechi s'en prend à la «démocratie américaine en laquelle même les Américains n'ont plus confiance». Il précise qu'il fait allusion au mouvement antiraciste Black Lives Matter, dénonce le bilan des États-Unis en matière de droits humains, et invite «ce pays à faire d'abord le ménage chez lui». Antony Blinken réplique qu'il «n'est jamais bon de miser contre les États-Unis». Et il ajoute que beaucoup de pays expriment de «profondes inquiétudes» à propos de l'attitude chinoise et que justement, la nouvelle administration américaine veut, avec ses alliés, s'opposer «en position de force» à la Chine qu'il considère comme «le plus grand défi géopolitique du XXIe siècle». Yang Jiechi dénonce alors le «ton» et la «condescendance» d'Antony Blinken et il proclame que «les États-Unis ne sont pas qualifiés pour dire qu'ils veulent parler à la Chine en position de force».

Le lendemain, le président Biden appuie Antony Blinken en disant: «Je suis fier du secrétaire d'État.» Tandis qu'un haut responsable américain –dont le nom n'est pas donné par les agences de presse– considère que les Chinois ont fait preuve de «démagogie» et ont privilégié «une mise en scène théâtrale au lieu d'un débat de fond». De son côté, le service de presse du ministère chinois des Affaires étrangères parle de «provocation» orchestrée par les Américains. L'agence Chine-Nouvelle, elle, cite un officiel chinois –également sans le nommer– qui estime que «la partie américaine a lancé de façon provocante des attaques et des accusations sans fondement contre les politiques intérieures et étrangères chinoises. Ce n'est pas une façon correcte d'accueillir des invités et ce n'est pas compatible avec le protocole diplomatique. Aussi la partie chinoise a solennellement réagi.»

Après la série d'échanges musclés du début de la réunion, les conversations entre responsables américains et chinois se sont poursuivies à huis clos, pendant une journée et demie. Sans repas officiel, chaque délégation allant dîner puis déjeuner de son côté. Pendant ces rencontres, certains sujets qui fâchent ont pu continuer à être évoqués. D'autres, comme le vol de propriété intellectuelle, l'absence de transparence sur l'origine de la Covid-19 ou la militarisation de la mer de Chine du sud, ont certainement été abordés.

Le secrétaire d'État Antony Blinken, à Anchorage le 18 mars. | Frederic J. Brown / AFP

Un peu d'apaisement en vue?

Mais il existe aussi des thèmes plus consensuels. À commencer par le changement climatique, Joe Biden ayant ramené les États-Unis dans l'accord de Paris de 2015 où les Chinois sont activement présents. Une coopération sino-américaine a par ailleurs pu être envisagée au sein de l'Organisation mondiale de la santé que les États-Unis viennent de réintégrer, en particulier en vue de de soutenir le programme Covax de vaccination contre le Covid-19. Mais, probablement, à Anchorage, l'heure n'était pas à annoncer de nouvelles coopérations sino-américaines. Ni même un geste d'apaisement, par exemple en matière fiscale: rien n'indique que l'administration Biden ait l'intention de lever les taxes douanières rehaussées que Donald Trump avait imposées en plusieurs étapes aux produits chinois importés aux États-Unis. À tout le moins, ce dossier demeurera un moyen de pression pour obtenir des concessions économiques de la Chine, Washington estimant ses pratiques commerciales déloyales.

Joe Biden n'a manifestement pas l'intention de tourner le dos à la fermeté qu'affichait Donald Trump face à la Chine. Il l'a indiqué dès sa campagne électorale, et c'est une raison pour laquelle les officiels chinois ne se sont pas précipités pour le féliciter après son élection. Mais la nouvelle administration américaine veut marquer sa différence en montrant que, vis-à-vis de la Chine, elle compte s'appuyer sur des alliés que le précédent président ignorait. Avant d'arriver le 18 mars à Anchorage, Antony Blinken a tenu à passer par le Japon et la Corée du Sud afin de les associer à l'attitude américaine. Dans une même logique, le président Biden s'est entretenu le 12 mars en visioconférence avec les Premiers ministres de l'Australie, de l'Inde et du Japon à l'occasion d'une réunion au sommet du Quad ​(Quadrilateral Security Dialogue). Cette alliance, créée en 2007 pour contrebalancer la puissance chinoise, est ainsi relancée alors qu'elle était quelque peu oubliée.

Cette réactivation des accords entre les États-Unis et plusieurs pays d'Asie est bien entendu observée de près par les dirigeants chinois. Le simple fait d'avoir accepté de participer à la rencontre d'Anchorage montre qu'à Pékin, on s'inquiète d'une diplomatie américaine désormais moins exubérante que celle de Donald Trump, mais qui peut être plus organisée et donc plus efficace.

En quittant l'Alaska le 19 mars, Yang Jiechi a déclaré que le dialogue entre la Chine et les États-Unis avait été «franc, constructif et utile». Tandis qu'à Washington, le département d'État indiquait que les deux délégations ont eu une longue conversation «substantielle, sérieuse et directe». Ce qui semble indiquer, en langage diplomatique, qu'il y eut de l'apaisement dans ces échanges. Mais sans doute faut-il mettre tout cela en parallèle avec une phrase que Joe Biden a prononcée en février dernier à propos des Chinois. Après son premier échange téléphonique avec Xi Jinping, il avait dit: «Si on ne fait rien, ils vont nous écraser.»

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