Égalités / Sciences

Ces diagnostics médicaux biaisés par les stéréotypes de genre

Temps de lecture : 5 min

Une femme victime de maladie cardiovasculaire est susceptible d'être d'abord traitée par anxiolytiques.

Les hommes peuvent aussi ne pas reconnaître que leurs symptômes sont dus à une dépression. | Pixabay via Pexels
Les hommes peuvent aussi ne pas reconnaître que leurs symptômes sont dus à une dépression. | Pixabay via Pexels

L'ostéoporose? Une maladie de femmes! L'infarctus du myocarde? Une maladie d'hommes! Et pourtant, des hommes souffrent eux aussi d'ostéoporose et des femmes succombent à l'infarctus du myocarde. Ce type de stéréotypes influence non seulement nos perceptions, mais aussi la profession médicale, au point de conduire parfois à des situations problématiques en raison de diagnostics biaisés ou de retards dans les prises en charge.

Pour garantir une équité des soins, la question du genre s'est invitée dans la médecine ces dernières années, par le biais notamment de la médecine dite «de genre». Cette dernière revendique la considération du sexe (différences biologiques) mais aussi du genre (différences socioculturelles entre hommes et femmes) dans les diagnostics et l'orientation des patients, sans toutefois céder aux stéréotypes sur l'ardeur et la virilité des hommes ou la nature fragile et vulnérable des femmes.

Des maladies jugées «masculines» ou «féminines»

Catherine Vidal est neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l'Institut Pasteur et membre du Comité d'éthique de l'Inserm où elle codirige le groupe «Genre et recherche en santé». Elle a signé plusieurs ouvrages, dont l'éclairant Femmes et santé, encore une affaire d'hommes? écrit conjointement avec l'historienne Muriel Salle. «Les représentations sociales liées au genre féminin et masculin influencent le rapport au corps, la perception des symptômes, le recours aux soins des malades, mais aussi l'interprétation des signes cliniques et la prise en charge des pathologies par les professionnels de santé», explique-t-elle.

Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité des femmes dans le monde. En France, 56% des femmes en meurent contre 46% des hommes. Cependant, l'infarctus du myocarde demeure sous diagnostiqué chez les femmes. Si les symptômes classiques sont aujourd'hui bien identifiés, à savoir une douleur dans la poitrine irradiant vers le bras gauche, les femmes, elles, peuvent également éprouver des difficultés à respirer et des troubles abdominaux. De plus, à symptôme similaire, une patiente se plaignant d'oppression dans la poitrine se verra prescrire des anxiolytiques. A contrario, un homme sera plus facilement orienté vers un cardiologue.

Une étude du Centre de santé de l'université McGill à Montréal a révélé que les femmes arrivant aux urgences pour une suspicion d'infarctus sont moins rapidement prises en charge et correctement diagnostiquées que les hommes. Parce que ses symptômes ne concordent pas a priori avec les symptômes classiques, une femme peut tarder à s'en remettre à un médecin et/ou minimiser ses propres douleurs. Le médecin est aussi susceptible d'établir un diagnostic et un traitement erronés, face aux rôles genrés assignant le stress et les maladies cardiovasculaires à l'homme.

Parce que ses symptômes ne concordent pas a priori avec les symptômes classiques, une femme peut tarder à s'en remettre à un médecin.

De même, les troubles musculo-squelettiques (TMS) restent sous-estimés chez les femmes. Les études portant sur la pénibilité au travail concernent d'ailleurs majoritairement des secteurs professionnels dits «masculins», tels que le bâtiment, et ne prennent pas encore en considération la question du sexe. Les femmes qui occupent des postes de travail soumis aux mouvements répétitifs et positions prolongées ne sont pas toujours perçues comme exerçant des métiers à risque de TMS.

Il en va de même pour la dépression. Si elle touche en moyenne davantage les femmes que les hommes, ces derniers ne sont pas à l'abri d'en souffrir. Ils peuvent, eux aussi, être victimes de diagnostics retardés ou faussés. L'état dépressif se manifeste par de la tristesse, de la fatigue, une baisse d'estime de soi et une perte d'appétit chez les sujets féminins. Chez l'homme, on observe de l'irritabilité et des comportements à risque. Les hommes ont tendance à ne pas se reconnaître dans les critères standards de la maladie. Ils éprouvent des difficultés à accepter cette condition –qui ne coïncide pas avec les implacables stéréotypes masculins de virilité et de force. En conséquence, ils peuvent tarder à aller consulter. Et le docteur devra sonder, tant bien que mal, les maux de son patient.

Au-delà de leur coût moral et physique pour les individus, les maladies représentent aussi un coût financier, et non des moindres, pour la société. Celui-ci est d'autant plus lourd que l'espérance de vie s'allonge. Quelles solutions prospectives pourraient s'avérer adéquates?

Un enjeu de santé publique

Catherine Vidal estime que «la santé est un problème de société et [que] les politiques publiques ont leur part à jouer». Mieux soigner, mieux rechercher et mieux former, voilà le triptyque qu'elle conseille avec son équipe dans un rapport publié par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, «Prendre en compte le sexe et le genre pour mieux soigner: un enjeu de santé publique», soumis le 15 décembre 2020 à Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, et Élisabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances. Encore faut-il savoir si les politiques publiques feront appliquer les recommandations du rapport.

Dans de nombreux pays, comme les États-Unis, le Canada, la Suède ou encore l'Allemagne, les questions de genre dans le domaine de la santé figurent déjà dans la formation des soignants. Ce n'est pas le cas en France. Seuls les étudiants de la faculté de médecine Lyon Est suivent une formation sur la thématique du genre et de la santé. La médecine de genre invite à sonder le cœur du problème, en garantissant notamment des conditions de travail et de rémunération suffisantes aux femmes. Ces dernières pourront espérer briser le plafond de verre et viser la parité en occupant des postes à responsabilités. À terme, c'est la promotion d'une culture de l'égalité entre les sexes qui se dessine.

Le secteur de la santé et les mœurs ont évolué. Des progrès significatifs voient le jour, à l'image de la reconnaissance de l'endométriose. Sortie de l'ombre dans les années 2000 sous l'impulsion de nombreux collectifs, cette maladie gynécologique entraînant des douleurs invalidantes affecte une Française sur dix. Cette affection est intégrée dans les programmes français de médecine depuis 2020. Les politiques de prévention, notamment en matière de santé sexuelle, ont aussi fait du chemin mais peuvent encore être renforcées, comme en témoignent les campagnes de vaccination contre le papillomavirus. Si elles ont prouvé leur efficacité, ces campagnes circulent trop peu auprès des jeunes filles et encore moins auprès des jeunes hommes, qui sont pourtant tout autant concernés.

En définitive, la médecine de genre invite à envisager la personne dans sa globalité, en n'opposant ni sexe ni genre, et en tenant compte de multiples facteurs tels que l'âge, la corpulence, la génétique, le cycle hormonal, l'environnement, les valeurs, la culture et le mode de vie afin d'offrir des soins appropriés. En parallèle, la question du genre ne saurait se limiter à l'étroite dichotomie entre féminin et masculin et s'ouvre aussi aux personnes transgenres et intersexuées, «encore trop souvent oubliées des études de santé», conclut Catherine Vidal.

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