Politique / Société

L'irrésistible ascension de l'abstention

Temps de lecture : 5 min

Les élections présidentielles se suivent et se ressemblent pour les abstentionnistes: quand l'extrême droite est au second tour, ils sont souvent désignés comme les premiers coupables.

Des bulletins de vote à Tulle le 7 mai 2017 pour le second tour de l'élection présidentielle. | Georges Gobet / AFP
Des bulletins de vote à Tulle le 7 mai 2017 pour le second tour de l'élection présidentielle. | Georges Gobet / AFP

Au lendemain d'une chronique avortée de l'humoriste Pierre Emmanuel Barré dans son émission, Nagui se justifie auprès du Parisien: «Sur le coup, je lui ai simplement dit qu'il n'était pas clair sur l'abstention. Qu'il casse Macron ou Le Pen, ok. Mais qu'il encourage l'abstention, c'est faire le jeu du FN.» On est le 26 avril 2017, à quelques jours du deuxième tour de la présidentielle, et le présentateur vedette de «La Bande originale» sur France Inter met le holà quand il lit la chronique du comédien.

Tirer à tout va sur les hommes et femmes politiques? Oui. Faire la promotion de l'abstention dans un sketch? Non. Pierre-Emmanuel Barré s'estime censuré et publie sa chronique sur sa page YouTube. Il démissionne et ne traînera plus jamais son humour potache à «La Bande originale», malgré la proposition de Nagui de revenir à l'antenne.

Plus le second tour de l'élection présidentielle approche, moins l'abstention a le droit de cité. «Faites ce que vous voulez, mais votez Macron», finit même par titrer Libération en une de son édition du week-end du 6 et 7 mai 2017. Quatre ans plus tard, le quotidien fondé par Jean-Paul Sartre évoque, toujours en une, la tentation grandissante d'une partie des électeurs de gauche de s'abstenir au second tour de la présidentielle de 2022. Une fois n'est pas coutume: ces potentiels abstentionnistes sont vilipendés et accusés de favoriser la montée de l'extrême droite. À un an de la prochaine élection, les probabilités d'éviter une nouvelle culpabilisation des abstentionniste sont bien maigres.

Bis repetita

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter dans le temps. Après deux tentatives républicaines éphémères et infructueuses, la IIIe République essaie de s'ancrer durablement. Et elle ne peut le faire que si le vote devient massivement adopté par tous. «On l'a naturalisé, mais au XIXe siècle, ça n'allait pas de soi d'aller voter, explique l'enseignant-chercheur en sociologie politique Jérémie Moualek. Pour qu'il y ait des élections il faut des électeurs. Alors on a mis en place une morale républicaine visant à valoriser le bulletin de vote.» Dans les premières années de la IIIe République, le vote est d'autant important qu'il est le seul moyen d'expression légitime, le droit de grève n'étant pas encore garanti. Une mythologie républicaine se met en place pour participer à cette injonction. Elle oscille selon les époques entre «le bulletin de vote remplace le fusil» et le plus récent «des gens sont morts pour que nous puissions voter».

En pleine Ve République, le ressort est différent: ne pas voter, c'est faciliter l'accession au pouvoir de Marine Le Pen. L'argument ne semble pas faire mouche car l'abstention atteint des niveaux très élevés, au point de culminer à 55,25% lors du premier tour des dernières municipales, même s'il faut noter qu'il s'est tenu peu de temps avant le premier confinement.

«On a mis en place une morale républicaine visant à valoriser le bulletin de vote.»
Jérémie Moualek, enseignant-chercheur en sociologie politique

Jérémie Moualek rappelle que le chiffre réel est même encore plus élevé puisque les abstentionnistes non-inscrits sur les listes électorales ne sont pas comptabilisés –et d'ailleurs très peu médiatisés: «Alors même que les abstentionnistes et les votes blancs sont majoritaires, ils ne sont pas représentés dans les médias.» Et quand ils le sont, c'est moins pour comprendre les raisons de leur choix que pour les pointer du doigt. «Quelques journaux en marge ne vont pas participer à ce mouvement [de culpabilisation], mais le coût d'une non-participation est très fort pour les médias. Ne pas dire “Il faut voter contre l'extrême droite” laisse entendre qu'on pourrait voter pour elle, ce qui est pervers», commente l'enseignant-chercheur.

L'abstention est pourtant le premier parti de France. Il existe des journalistes politiques spécialisés sur la droite, la gauche, voire sur des partis politiques bien précis. Pourquoi n'y en aurait-il pas qui se spécialiseraient sur les abstentionnistes?

Ne pas voter, un acte politique

«Sur le plateau de France Info, quand j'ai dit qu'on pouvait comprendre les abstentionnistes, je me suis pris une volée.» Nicolas Framont, sociologue et corédacteur en chef de Frustration Magazine, se souvient amèrement de son passage sur l'émission «Les Informés» de France Info en avril 2017. Mais il n'a pas été surpris pour autant. Deux ans plus tôt, il publiait Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter avec Thomas Amadieu, également sociologue. Dans ce livre, il réfute l'idée que l'abstentionniste serait un électeur un peu flemmard, préférant occuper son dimanche à des activités oisives plutôt que de se rendre dans l'isoloir. Mais l'abstentionniste pêcheur à la ligne a la peau dure. «Cette idée, c'est le niveau zéro de l'analyse. Si c'était le cas, l'abstention serait distribuée équitablement dans la population et dans les époques, argue Nicolas Framont. Or ce n'est pas le cas.»

Pour une partie des citoyens, l'abstention peut être une réaction à la pauvreté de l'offre politique. «En apparence, elle est de plus en plus pléthorique, indique Jérémie Moualek. Il y a plus en plus de candidats aux législatives, comme à la présidentielle. Mais quand on regarde dans le détail, cette offre n'est pas plus hétérogène. Le néolibéralisme homogénéise l'offre politique, la plupart des candidats s'inscrivent dans une même politique.» Loin de l'image d'Épinal de l'électeur fainéant, l'abstention serait un marqueur politique. Dans la lignée du très célèbre «Élection, piège à con» de Jean-Paul Sartre, elle peut venir marquer une déception politique, une contestation du régime en place ou encore un rejet des règles du jeu électoral.

L'abstention, un réflexe de classe?

Pour les sociologues, l'abstention est un objet de recherche riche et encore trop peu exploré, alors qu'il peut s'agir d'un acte politique non anodin. Les jeunes votent ainsi moins que les anciens si l'on se réfère à un sondage Ipsos/Sopra Steria. Près de 30% des électeurs de moins de 35 ans ne se sont pas rendus dans l'isoloir lors du premier tour de la dernière présidentielle, contre 12% des plus de 70 ans. Il existe aussi un clivage économique: 28% de ceux qui déclarent «s'en sortir très difficilement avec les revenus du ménage» sont abstentionnistes, contre 18% chez ceux qui estiment s'en sortir «facilement». Des estimations qui font de l'abstention un réflexe de classe pour Nicolas Framont.

«Le système électif est ploutocratique. Les candidats vont défendre leurs intérêts de classe et de ceux qui les financent.»
Jérémie Moualek, enseignant-chercheur en sociologie politique

Pourquoi ces déterminants sociologiques jouent-ils sur la participation électorale? La réponse est liés à la faiblesse de la représentativité des élus, estime Jérémie Moualek. «Le système électif est ploutocratique. Les candidats vont défendre leurs intérêts de classe et de ceux qui les financent. Même si les classes populaires et les jeunes sont ceux qui votent le moins, le phénomène s'étend aux autres», juge-t-il.

Quatre ans après sa démission fracassante de France Inter à la suite de sa chronique abstentionniste, Pierre-Emmanuel Barré répond toujours aussi peu aux journalistes, fatigué par «les humoristes qui donnent leur avis sur le monde en se prenant pour des intellectuels». Toujours aussi convaincu que l'offre politique est trop pauvre pour aller voter, il finit par glisser ses bons mots: «Si tu veux résumer ma pensée, elle est assez simpliste: quand on me demande de choisir entre manger du caca et boire du pipi, j'ai du mal à comprendre les gens qui courent au bureau de vote avec leurs gobelets à la main.»

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