Santé

Les «psychopathes» sont-ils tous des monstres?

Temps de lecture : 7 min

C'est une erreur de penser que «psychopathe» est un synonyme de «malade mental».

Contrairement aux personnes qui souffrent d'une maladie psychiatrique, les psychopathes pâtissent peu de leur personnalité. | 愚木混株 Cdd20 via Pixabay 
Contrairement aux personnes qui souffrent d'une maladie psychiatrique, les psychopathes pâtissent peu de leur personnalité. | 愚木混株 Cdd20 via Pixabay 

Vus comme des monstres ou comme des génies du mal, ils peuplent notre imaginaire et nos fictions. Tony Montana, Hannibal Lecter, Dexter Morgan… Ces personnages sont décrits comme des psychopathes, des tueurs aussi fascinants que terrifiants. Pour autant, tous les psychopathes sont-ils de dangereux criminels capables de meurtres sadiques? Rien n'est moins sûr, car cela reviendrait à nier la complexité de ce trouble de la personnalité.

Lors son audition publique «Prise en charge de la psychopathie» à la Haute Autorité de santé (HAS) en 2005, le professeur de psychologie Serge Lesourd déclarait: «Je n'utiliserai le terme “psychopathies” qu'au pluriel, car la lecture de la littérature comme ma pratique clinique font penser que, sous ce vocable, se dissimulent plusieurs formes psychopathologiques.» La psychopathie recouvre néanmoins une réalité qu'il faut définir. Une définition tout d'abord en creux, il ne s'agit pas d'une maladie mentale ou psychiatrique mais d'un trouble de la personnalité.

Cette différence n'est pas neutre. La personnalité définit la partie stable et les caractéristiques durables dans le psychisme d'un individu. Elle détermine la manière dont cet individu interagit avec le monde qui l'entoure ainsi qu'avec les autres personnes, mais aussi la manière dont lui-même perçoit ses propres émotions, ses propres cognitions. Lorsque quelqu'un a une personnalité que l'on appellera problématique ou pathologique, il fait preuve d'une certaine rigidité, est incapable de s'adapter et est susceptible de commettre des actes moralement et/ou socialement inadaptés.

C'est la raison pour laquelle la HAS recommande d'utiliser l'expression «organisation de la personnalité à expression psychopathique» qui renvoie à l'aboutissement d'un processus psychocomportemental complexe et multifactoriel (social, affectif, psychologique, génétique, fonctionnements nerveux, et hormonal semblent être imbriqués dans ses causes). Autant dire que faire du terme «psychopathe», un synonyme de «malade mental», est absolument erroné. Dans la mesure où il existe différentes définitions, il est difficile de déterminer la prévalence de ce trouble au sein de la population générale, mais elle est estimée à 1% de la population.

Conjonction de troubles

Reste maintenant à comprendre de quoi cette «organisation de la personnalité à expression psychopathique» retourne. Margaux Guillotte, psychiatre, explique: «La psychopathie est un concept qui a beaucoup évolué. Dans le DSM-5 [manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'association américaine de psychiatrie, ndlr], la psychopathie est rapprochée du trouble de la personnalité antisociale alors qu'il y a des différences. Dans la CIM 10 [classification internationale des maladies, ndlr], la psychopathie est associée à un trouble de la personnalité dyssociale et à des critères de la personnalité émotionnellement labile, type borderline.»

Il y aurait ainsi la conjonction de deux troubles. D'une part, le trouble de personnalité dyssociale se manifeste notamment par une indifférence froide envers les sentiments d'autrui, une tendance à avoir une attitude irresponsable de manière persistante, un mépris des règles et des contraintes sociales, une incapacité à maintenir des relations interpersonnelles, une très faible tolérance à la frustration, un abaissement du seuil de décharge de l'agressivité voire de la violence, une incapacité à éprouver de la culpabilité ou à tirer un enseignement des sanctions, et une tendance à blâmer autrui ou à fournir des explications plausibles pour expliquer un comportement.

Et, d'autre part, des traits liés à la personnalité émotionnellement labile, tels que l'impulsivité, l'instabilité de l'humeur, de faibles capacités d'adaptation et des comportements explosifs et impulsifs.

Margaux Guillotte relève les grands traits qui distinguent la personne psychopathe de celle qui a un trouble de la personnalité antisociale: «Une part de pathologie de l'attachement –souvent liée à des antécédents de carences affectives– à l'origine d'un détachement affectif qui va susciter un déficit d'empathie, et une part de narcissisme pathologique, avec un besoin de triompher sur autrui, le fait de ne voir aucune nécessité de changer et n'éprouver aucun remords.»

La personnalité narcissique

Cette position qui est celle de la HAS et qui permet d'évoquer avec subtilité la psychopathie n'est pas totalement partagée par le Pr Thierry H. Pham, docteur en psychologie de l'université catholique de Louvain. Pour lui, la psychopathie est la conjugaison d'un trouble de la personnalité antisociale ou dyssociale et d'un trouble de la personnalité narcissique. «La personnalité narcissique se caractérise par un certain nombre de traits. Une bonne image de soi, de l'arrogance, un sentiment de supériorité, une absence d'empathie, une froideur émotionnelle, une indifférence à autrui, une propension pathologique au mensonge, une tendance à exploiter les autres dans les relations interpersonnelles.»

Contrairement aux personnes qui souffrent d'une maladie psychiatrique, les psychopathes ne pâtissent que peu de leur personnalité et ne sollicitent pas d'aide par eux-mêmes.

Le spécialiste explique utiliser l'échelle de Hare (ou PCL-R) qui est un questionnaire en vingt questions visant à déterminer si un individu a des traits d'une personnalité psychopathe et dont les résultats sont bien sûr à étudier avec les antécédents de la personne et le bilan réalisé en entretien.

Ces deux moyens d'appréhender la psychopathie permettent néanmoins d'identifier des comportements assez similaires. Des comportements, parce que, contrairement aux personnes qui souffrent d'une maladie psychiatrique, les psychopathes ne pâtissent que peu de leur personnalité et ne sollicitent pas d'aide par eux-mêmes. «Ils accèdent aux soins le plus souvent lorsqu'ils y sont obligés, notamment quand leurs actes délictuels sont judiciarisés, à leur arrivée en prison par exemple», note la docteure Guillotte.

«Un versant de la manipulation»

Est-ce à dire que tous les psychopathes finissent un jour ou l'autre par avoir affaire à la justice? Ce n'est pas évident. «On ne peut pas faire de lien causal entre organisation de la personnalité à expression psychopathique et délinquance. Il y a des personnes psychopathes qui peuvent commettre des actes de délinquance, mais tout acte de délinquance n'est pas d'origine psychopathique», insiste la Dr Guillotte. Elle note cependant que «les personnes psychopathes qui commettent des actes répréhensibles se distinguent par rapport aux autres criminels dits antisociaux par une plus grande capacité à se contrôler, à mieux s'adapter aux codes sociaux afin de s'intégrer dans les milieux qui les intéressent. Ils se construisent une image publique “saine” alors que leur personnalité est assez déstructurée.»

Ainsi, les célèbres tueurs en série sont des psychopathes extrêmement obsessionnels, capables de mener à bien leur sombre dessein pendant des années en donnant une apparence «saine» en société, comme le célèbre Ted Bundy.

Ted Bundy, lors de son procès en 1979. | Donn Dughi / State Archives of Florida, Florida Memory via Wikimedia

Reste que ces serial killers constituent en quelque sorte la partie émergée de l'iceberg de la psychopathie. En effet, la psychopathie n'est pas synonyme de passages à l'acte violents et de meurtres sanguinaires. Le docteur Pham explique qu'il existe «différents profils de psychopathes. Ceux dont on parle le plus sont ceux qui cochent toutes les cases: manipulation, indifférence aux autres, parasitisme social, passage à l'acte délictueux. Ces personnes commettent parfois des passages à l'acte avec une connotation violente, mais il peut aussi s'agir de passages à l'acte moins violents comme de l'escroquerie, du trafic…»

Pour la docteure Guillotte, «de nombreux psychopathes ne seront jamais auteurs de passages à l'acte violents et seront plutôt sur un versant de la manipulation pour arriver à leurs fins, une manipulation d'autrui pour ses propres intérêts, dans le mépris des normes sociales, pour s'enrichir ou prendre du plaisir».

C'est ainsi que l'on rentre dans la catégorie des psychopathes en col blanc qui reste assez méconnue: «Ce sont des personnes intelligentes, explique la psychiatre. Avec un esprit extrêmement vif, capables d'avoir un parcours brillant, d'occuper un poste à responsabilités. Ils s'inscrivent dans un système qui peut causer du tort à autrui, avec des atteintes psychologiques comme du harcèlement, ou des atteintes aux biens comme la fraude fiscale.»

Certains se feront prendre, d'autres pas –et s'ils ont affaire à un juge, ce sera par exemple, simplement, pour un divorce… Certains pourront passer pour des personnes hautaines, méprisantes, blessantes quand d'autres donneront si bien le change qu'ils pourraient avoir, vu de l'extérieur, une existence à peu près lambda, tout en enfreignant des règles morales ou sociales ça et là.

Thierry H. Pham conclut toutefois: «Ce sont des vies orientées vers le prestige, la volonté d'être supérieur aux autres… Tout autant de signes qui traduisent d'une surestimation de soi et d'un train de vie adéquat avec un narcissisme. Cela peut durer longtemps, la personne est puissante, elle exerce un contrôle sur son entourage, est influente. Mais il y a un retour de flamme à un moment: les victimes commencent à porter plainte et cela ouvre la voie à d'autres dénonciations.»

Le défi de la prise en charge

Pour autant, les personnes psychopathes ne sont pas nécessairement des causes perdues pour la société. Comme tous les troubles de la personnalité, la psychopathie commence à être diagnostiquée au début de l'âge adulte, mais il peut y avoir des signes précurseurs pendant l'enfance et l'adolescence. «Il faudrait pouvoir détecter l'organisation de la personnalité à expression psychopathique à l'adolescence, où se mettent en place des troubles des conduites, le plus caractéristique étant sans doute la cruauté envers les animaux», explique la Dr Guillotte. Mais ces adolescents ne sont pas forcément pris en charge, notamment parce qu'ils ont souvent des familles dysfonctionnelles.

«Partir de leur souffrance peut être un moyen de faire émerger un besoin.»
Margaux Guillotte, psychiatre

Ensuite, lorsque les personnes psychopathes sont incitées aux soins, il est possible de mettre en place une prise en charge même si cela n'est pas simple. D'abord, parce qu'il n'existe pas de médicament comme pour les maladies psychiatriques, puis parce que l'alliance thérapeutique est extrêmement difficile à établir.

Pour la Dr Guillotte, «il est possible de mettre en place une psychothérapie qui sera toujours longue et difficile à initier, car il s'agit de s'apprivoiser. La psychothérapie d'inspiration analytique est intéressante dans la prise en charge des troubles de la personnalité. Elle permet de travailler sur les traumatismes anciens qui ont pu inciter le patient à se couper de ses affects. Partir de leur souffrance peut être un moyen de faire émerger un besoin. Lorsque les personnes sont d'accord, on peut travailler sur un réapprentissage de certaines compétences comme l'empathie». De plus, les spécialistes s'accordent sur le fait que les conduites psychopathiques tendent à s'apaiser après 40 ans.

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