Égalités / Culture

Le corps nu d'une femme de 57 ans est une arme de déstabilisation massive

Temps de lecture : 3 min

Corinne Masiero s'est déshabillée pendant la cérémonie des César afin de témoigner d'un secteur culturel en crise.

L'actrice est d'abord arrivée sur scène en costume de Peau d'âne. | Bertrand Guay / AFP / POOL
L'actrice est d'abord arrivée sur scène en costume de Peau d'âne. | Bertrand Guay / AFP / POOL

Un corps de femme nue de 57 ans choque encore. Alors là, j'avoue que j'ai été séchée. Quand j'ai vu les images, j'ai bien sûr pensé qu'elle était courageuse parce que ce n'est jamais facile, enfin j'imagine, de se mettre à poil devant une salle pleine de gens en tenues de soirée. Je me doutais qu'il y aurait quelques vieux barbons pour râler, qui auraient préféré se rincer l'œil sur le corps d'une gamine de 17 ans. Mais la déferlante d'insultes outrées contre Corinne Masiero m'a surprise.

Des parlementaires Les Républicains l'ont même signalée au procureur de la République pour «exhibition sexuelle». Comme si c'était le pervers du coin de la rue avec son grand imper qu'il ouvre quand des collégiennes passent à côté de lui. Sérieusement? C'est intéressant remarquez: cela signifie que pour ces députés tout corps de femme est sexuel. Une femme est un sexe. (Et ça n'est valable que pour la nudité féminine puisque quand c'est le comédien Sébastien Thiéry qui s'est présenté nu sur la scène des Molières en 2015 pour interpeller la ministre Fleur Pellerin, personne ne s'est plaint. On y a vu de l'audace.) Mais finalement, quoi de très étonnant? Cette sexualisation permanente du corps des femmes est un des traits du patriarcat.

Cachez ce corps...

En vérité, ce qui m'étonne vraiment, c'est l'impact que peut avoir le corps nu d'une femme de 57 ans. Il les dérange à ce point-là? D'une certaine manière, c'est une excellente nouvelle. Je ne savais pas qu'on avait à portée de main des armes de déstabilisation massive. Que nous étions des armes de destruction. C'est formidable.

Moi, je pensais que les corps des femmes de plus de 40 ans n'existaient simplement pas dans la société parce que tout le monde s'en foutait. (Pour s'en convaincre, plus de la moitié des femmes adultes françaises sont ménopausées, alors qu'elles ne sont représentées nulle part.)

Je pensais que les corps des femmes de plus de 40 ans n'existaient pas dans la société parce que tout le monde s'en foutait.

Je mettais cette invisibilisation sur le compte de l'indifférence. Notre valeur ne semblant s'estimer qu'en fonction des fluctuations du grand marché à la bonne meuf, et la bonne meuf ayant forcément moins de 30 ans, nous ne valions rien.

Et voilà que je découvre qu'en réalité, nous effrayons. Nous traumatisons. Nous choquons. Nos corps sont des armes politiques. Et bah, qui aurait cru qu'une telle puissance résidait dans nos vergetures. Je dis «nos» même si en vrai, je suis plus jeune que Corinne Masiero, mais je me sens clairement plus proche d'elle que des jeunes filles de 15 ans. (Un ressenti que la pyramide des âges me confirme mécaniquement.)

«Ma force c'est d'être populaire et vulgaire»

Or j'aimerais m'arrêter sur un détail dans ce terrible scandale. Le corps de Corinne Massiero tel qu'il nous est apparu. Ils étaient tous à nous dire combien c'était insupportable qu'elle leur impose la vie de son corps décati. À lire certaines personnes, on aurait dit que c'était Freaks. Une abomination, une immondice. Mais enfin… Si je pouvais être décatie comme ça à son âge, ça m'irait très bien. Je n'ai pas compris en quoi son corps était une horreur. Je n'y ai rien vu de particulier. C'était un corps normal. Et même, en fait, limite je la trouve presque trop dans les canons de l'époque, toute fine qu'elle est avec ses seins qui tiennent tout seuls. Il faut arrêter de dire n'importe quoi: elle est plutôt gaulée Corinne Masiero. Qu'est-ce qu'ils ont dans les yeux pour y voir une abomination? Et le plus étonnant c'est que même elle, elle a dit combien elle se trouvait horrible.

Dans une interview, elle parle de son corps ainsi: «Mes vieilles fesses en ruine», «mes nichons qui tombent», «le ventre comme ça», «la cellulite». «Moi, ma force c'est d'être moche et populaire et vulgaire.»

La déclaration est très belle, et je comprends ce qu'elle veut dire par populaire et vulgaire, mais son corps n'est absolument pas une ruine. Où a-t-on vu ça? Il faut sérieusement envisager de réviser les critères.
On vit dans une société qui trouve qu'une femme de 57 ans grande et mince est une ruine. On est vraiment un corps social malade.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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