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En Égypte, une révolution féministe 2.0 est en marche

Temps de lecture : 9 min

Depuis juillet 2020, les militantes égyptiennes prennent la parole en ligne pour dénoncer une culture du harcèlement ancrée dans les mœurs du pays. Malgré quelques déceptions, le combat continue.

Les réseaux sociaux restent le seul moyen de faire exploser ce genre d'affaires, car la presse indépendante n'existe plus. | Keira Burton via Pexels
Les réseaux sociaux restent le seul moyen de faire exploser ce genre d'affaires, car la presse indépendante n'existe plus. | Keira Burton via Pexels

Le 1er juillet 2020 est une journée que Zeina, 20 ans, n'oubliera jamais. Cette étudiante en première année de licence à l'université du Caire est la fondatrice du compte Instagram CatcallsOfCairo. Depuis mars 2019, elle publie sur sa page des témoignages anonymes de femmes agressées dans les rues de la capitale égyptienne. Un sujet important qui lui est venu «naturellement». «Quand tu es une femme et que tu vis au Caire, tu as l'impression que l'espace public ne t'appartient pas, lance-t-elle. Le harcèlement de rue fait partie de notre quotidien.»

En ce début du mois de juillet, elle tombe sur un nouveau compte Instagram: Assault Police, la police du harcèlement. Sa créatrice Nadeen Ashraf, nommée par le Time parmi les 100 personnalités de 2021, partage des témoignages chocs de jeunes filles. Toutes racontent des scènes d'agressions, de chantages et de viols qui ont eu lieu en ligne ou dans la vie réelle.

L'une d'entre elles n'avait que 13 ans au moment des faits. Le prédateur sexuel est rapidement nommé: Ahmed Bassam Zaki, 22 ans, ancien étudiant à l'université américaine du Caire, épicentre de la jeunesse dorée de la ville. En l'espace d'une semaine, les témoignages se multiplient. Au total, plus de 100 jeunes femmes ont désigné «Zaki» comme leur agresseur. Zeina tombe des nues. «Il n'avait pas le look du mec dangereux. Au contraire! Il était dans les plus grandes universités, ses parents ont d'importantes connexions. Il était à l'opposé du stéréotype du prédateur sexuel.» Trois jours après, il est arrêté. En décembre 2020, le tribunal économique le condamne à trois ans de prison pour «chantage» et cyberharcèlement.

L'affaire ABZ n'est que le point de départ d'un mouvement plus large de réappropriation de la parole et de dénonciation des violences subies par les femmes dans le pays. En Égypte, le harcèlement sexuel est quotidien, enraciné dans les mœurs. Il touche toutes les couches de la société. Selon une étude menée par les Nations unies en 2013, 99,3% des femmes interrogées ont déclaré avoir été victimes d'agression sexuelle, allant de la remarque sexiste au viol. Rares sont les femmes qui osent porter plainte, tant le processus judiciaire est long et remet fréquemment en doute la parole de la victime. Huit mois après l'explosion de cette première affaire, la tension n'est toujours pas retombée dans le pays.

Depuis, d'autres histoires ont éclaté. Ce qui n'était que des témoignages isolés sur internet s'est transformé en débat sociétal d'ordre national. À la télévision, les camps s'écharpent entre défenses et blâmes des victimes. Le présentateur star Amr Adib évoque la question du consentement à une heure de grande écoute. «Nous étions toutes surprises. C'est la première fois que l'on parle de façon si directe de ces sujets, se remémore Zeina. Le mouvement a détruit de nombreuses barrières. Nous ne pouvons plus nous taire.»

L'importance de l'anonymat

Ce moment historique, que certains médias étrangers appellent #Metoo égyptien –même si la majorité des féministes sur place récusent cette appellation car chaque mouvement féministe a ses propres spécificités–, est né sur les réseaux sociaux. C'est en ligne qu'il éclot, se développe et s'organise. Dans les semaines qui ont suivi le raz-de-marée que fut l'affaire ABZ, de nombreux comptes pullulent sur Instagram. À leur tête, pour la plupart, des jeunes femmes qui ont entre 20 et 30 ans. Elles lancent des initiatives, avec un objectif: puiser dans le ras de bol de certain·es pour ainsi s'attaquer au fond du problème et faire évoluer la question du féminisme en Égypte. L'un d'eux est Eed Wahda («Une seule main»), fondé par Molk Saïd. À travers son organisme, elle offre des sessions de thérapies, des conseils juridiques et des aides financières aux victimes d'agression sexuelle. «C'est incroyable de voir tout le chemin parcouru en l'espace de quelques mois. L'affaire ABZ a déclenché une conversation qui a dépassé les cercles féministes», se félicite-t-elle.

Sur Facebook, l'avocate de formation a créé un «safe space» où les femmes peuvent partager en toute sécurité leurs histoires. «On a très vite compris que l'anonymat était important dans une société comme la nôtre qui tend à blâmer et culpabiliser les victimes», poursuit-elle.

Si la «shame culture», la culture de la honte ou de la culpabilité, n'est pas qu'un fait égyptien, elle reste fondamentalement présente dans les esprits dans le pays. En décembre 2020, explose l'affaire Basant, du nom de la jeune femme agressée par sept hommes à Mit Ghamr, alors qu'elle rentrait chez elle. Lors d'un direct sur Facebook, l'avocat de la défense attaque publiquement la victime et explique le comportement de ses clients par la tenue jugée aguicheuse et donc inappropriée que Basant portait ce soir-là. C'est l'un des arguments le plus fréquemment avancé. Pourtant, une étude du Centre égyptien pour les Droits des femmes montre que les femmes qui s'habillent de manières conservatrice ont plus de risques d'être agressées en Égypte.

Cet avocat lance ainsi une campagne médiatique destinée à intimider Basant et à ruiner sa réputation. Il divulgue également sans son accord des photos privées d'elle ainsi que l'adresse de son domicile, comme elle l'explique sur la chaîne égyptienne ONTV. Ces méthodes sont proscrites par l'article 25 de la loi sur la cybercriminalité, mais cela n'a pas empêché cet avocat et de nombreux médias égyptiens de reprendre ces informations en toute impunité. Comme l'explique Nadeen Ashraf dans une vidéo postée sur Assault Police, «c'est bien symptomatique de la situation actuelle en Égypte». Pour Molk Saïd, c'est vers l'éducation des plus jeunes qu'il faut se tourner. «Les garçons voient leurs grands frères, leurs pères, leurs oncles mépriser et harceler les femmes. Pour eux c'est une norme, explique-t-elle. Pendant trop longtemps, nous nous sommes laissé faire. Ça suffit!»

Ces femmes l'ont bien compris: l'affaire ABZ et le séisme qu'elle a provoqué sont une opportunité rare d'enclencher un changement à l'échelle du pays. «Il faut que ce mouvement ne s'éteigne pas. C'est à nous de faire en sorte qu'il dépasse le simple happening et qu'il se transforme en un débat durable», souligne Molk Saïd. C'est avec cette idée en tête que Dania Youssef, 29 ans, lance en novembre dernier un sommet en ligne nommé E7na, «nous».

Au cours de ces deux jours de séminaires, de nombreuses figures du mouvement mais aussi des avocates et psychothérapeutes se succèdent sur scène pour penser ce moment charnière et organiser une riposte durable. «Il faut travailler ensemble, main dans la main. En alliant nos efforts, nous serons plus efficaces et notre réponse plus pertinente», maintient la cofondatrice de E7na.

Le pouvoir de dire non

Le féminisme en Égypte ne naît pas en juillet 2020. «Penser ainsi revient à mal interpréter ce qui se joue aujourd'hui. L'Égypte a une longue histoire de lutte contre les violences sexuelles, martèle Mozn Hassan, chargée de l'ONG égyptienne Nazra. Ce mouvement est le fruit de combat antérieur de survivantes, qui étaient stigmatisées il y a encore deux ans.» Déjà en 2011, lors de la Révolution qui a vu la chute du régime de Hosni Moubarak à la tête du pays depuis 1981, de nombreuses affaires d'agressions sexuelles avaient fait la une de la presse nationale. Mais jamais le débat n'est allé aussi loin. Pourquoi, cette fois-ci, l'étincelle a pris?

Il y a d'abord le moyen utilisé par les militantes pour exposer les agissements du jeune homme: les réseaux sociaux. Ce médium reste le seul moyen en Égypte de faire exploser ce genre d'affaires, car la presse indépendante n'existe plus. Quant aux mobilisations physiques, elles sont interdites et réprimées par l'État. Il y a aussi un facteur inédit: le Covid-19. En juillet 2020, le pays est confiné. Pendant cette période, l'utilisation des réseaux sociaux a doublé. «C'est un espace dans lequel nous pouvons nous exprimer librement. Il y a certaines choses que nous ne pouvons dire dans le monde réel car le régime, nos familles ne nous le permettent pas», insiste Mona Eltahawy, activiste et autrice de Fuck le patriarcat!. Les réseaux sociaux étaient déjà à l'origine de la révolution de 2011: ce sont sur des groupes Facebook et des blogs que les Égyptiens ont planifié les manifestations qui ont agité le pays. «Aujourd'hui, ces jeunes femmes s'organisent en ligne contre le patriarcat, c'est une grande victoire!», s'exclame-t-elle.

«Il y a certaines choses que nous ne pouvons dire dans le monde réel car le régime et nos familles ne nous le permettent pas.»
Mona Eltahawy, activiste

Néanmoins, ce mouvement exclut une part de la société: le pays connaît un inégal accès à internet et un taux conséquent d'analphabétisme. «La situation était la même en 2011. Pourtant, à la fin, toutes les couches de la société étaient présentes place Tahrir. Quand une révolution commence, elle se répand comme un feu de forêt», poursuit Mona Eltahawy.

L'activiste égyptienne basée à New York parle de «révolution féministe» et non d'un #Metoo égyptien. «Il y a dix ans, nous avons commencé une révolution politique contre le régime, explique-t-elle. Lorsque les femmes ont quitté Tahrir, la résistance s'est déplacée dans les maisons, dans les entreprises, dans les universités.» La génération de Zeina et Nadeen Ashraf, qui avait à peine 13 ans à l'époque des faits, a pris le relais dix ans plus tard. «Grandir pendant une révolution est un sentiment incroyable. Tu vois des millions de personnes s'élever contre l'État, analyse Mona Eltahawy. Ça t'apprend à dire non.»

Entre avancées législatives et déception

Si la révolution féministe initiée en 2020 est si applaudie en Égypte, c'est parce qu'elle a réussi le pari de faire évoluer, partiellement, la loi. Un amendement garantissant l'anonymat des personnes témoignant dans une affaire d'agression sexuelle a été voté l'été dernier. L'affaire à l'origine de cette avancée est celle de l'hôtel du Fairmont. En 2014, une jeune femme est droguée puis violée par plusieurs hommes dans l'enceinte de l'établissement cairote. Le viol a été filmé et les images partagées dans un groupe d'amis. C'est seulement en juillet 2020, face à l'explosion de l'affaire ABZ, que des premières plaintes ont été déposées, encouragées par le gouvernement. Mais très vite, cet amendement qui devait protéger les témoins s'est retourné contre eux. Des femmes qui ont voulu témoigner contre les agresseurs, après les avoir reconnu sur des images, ont été arrêtées, notamment pour «incitation à la débauche» et «immoralité». Elles auraient subi des tests de virginité. Elles ont, depuis, été relâchées. Des ONG, comme Humain Right Watch, dénoncent ces agissements. «Cette affaire souligne une dichotomie entre l'approche du gouvernement qui tente de faire croire qu'ils sont du côté des victimes et de l'autre qui les poursuit dans des campagnes honteuses», analyse Rothna Begum, chercheuse auprès de l'ONG.

Et c'est bien là, le cœur du problème. Parallèlement à la mise en place d'une législation condamnant le harcèlement sexuel et le viol qui reste insuffisante aux yeux des associations féministes, le gouvernement criminalise, dans des termes très vagues, des comportements qui iraient à l'encontre des valeurs morales égyptiennes, telles que «l'obscénité» et «la débauche». «Ils renforcent implicitement cette idée que la femme devrait performer un rôle précis dans nos sociétés. Si les femmes dansent, sortent tard le soir, ou s'habillent d'une certaine façon, c'est que finalement elles sont immorales», poursuit-elle. Pour Elena Chiti, historienne culturelle du Moyen-Orient auprès de l'université de Stockholm, la culture du harcèlement sexuel n'est pas qu'une question sociétale. Elle est aussi politique. «Ces termes flous laissent un pouvoir affreux au gouvernement. C'est une manière de renforcer l'idée que les autorités égyptiennes sont le gardien des valeurs morales du pays. Ils légitiment ainsi un patriarcat d'État.»

Mona Eltahawy reste tout de même confiante. «C'est une révolution que les femmes égyptiennes attendaient depuis longtemps. Rien ne nous arrêtera.» Le mouvement n'est peut-être pas parfait, les obstacles plus nombreux que prévus, mais quelque chose est en marche de l'autre côté de la Méditerranée. «L'Égypte a un rôle important dans le monde arabe. Cette révolution féministe saura se répandra dans l'ensemble de la région.»

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