Politique / Société

Comment les extrêmes droites tentent de se réapproprier la Commune de Paris

Temps de lecture : 7 min

Certains agitateurs antisémites ont même considéré la révolution manquée comme une étape amenant à l'Ordre nouveau.

La barricade de la place Blanche défendue par des femmes. | Moloch via Wikimedia Commons
La barricade de la place Blanche défendue par des femmes. | Moloch via Wikimedia Commons

La Commune de Paris pourrait-elle revenir en grâce avec la commémoration de ses 150 ans depuis ce 18 mars? Ces dernières décennies, les hommages à la révolution manquée étaient rares, hors du quotidien communiste L'Humanité. Il semble y avoir un frétillement désormais, peut-être parce qu'une gauche, aujourd'hui un peu perdue, peut y repuiser quelques grands principes et le souffle de l'histoire. Néanmoins, la représentation demeure, en ce sens, seulement celle d'un épisode central du mouvement ouvrier. Car, si les gauches peuvent redécouvrir la Commune, elles ont toujours ignoré comment l'extrême droite radicale française la considérait également comme un mouvement fondateur.

Par la plume ou le marteau

Dans la mémoire des gauches, le soulèvement de 1871 est un élément constituant de l'émancipation populaire et il ne peut être rattaché en aucune manière à l'extrême droite, celle-ci étant perçue comme le champ anti-populaire, anti-prolétarien, réactionnaire par essence.

Cet angle mort s'explique assez naturellement: la Commune a fourni aux gauches des martyrs, avec le brutal écrasement des révoltés par l'armée des Versaillais, et un cadre idéologique ayant l'immense mérite de ne pas être seulement théorique mais d'être le fruit de la pratique révolutionnaire des citoyens eux-mêmes.

En outre, le souvenir de la Commune transcende les clivages des gauches. Du côté anarchiste, Michel Bakounine voyait en elle une «négation audacieuse et très explicite de l'État», tandis que Louise Michel expliqua en 1882 le choix du drapeau noir, certes par rapport à la révolte des Canuts, mais surtout comme une référence «au deuil de nos morts et de nos illusions», c'est-à-dire à la mémoire du massacre des communards en mai 1871.

Du côté communiste, Friedrich Engels y a trouvé la première expérience historique de la «dictature du prolétariat» qu'il avait appelé de ses vœux avec Karl Marx, sans que leur Manifeste du parti communiste de 1848 n'explicite cette forme politique. Même chez les sociaux-démocrates, la Commune fait sens: à peine nommé Premier ministre en mai 1981, le socialiste Pierre Mauroy va déposer une rose au mur des Fédérés, lieu symbole devenu lieu de pèlerinage mémoriel de l'éradication des communards par l'armée versaillaise.

Marianne a la peau brune

Alors que viendraient faire des radicaux de droite dans cette histoire? Bien sûr, le cas le plus simple est celui des fascistes venus de la gauche, qui emportent quelques symboles avec eux afin d'assurer une certaine cohérence à leur trajectoire. Le cas le plus clair est celui de Jacques Doriot, ténor communiste qui, avec son Parti populaire français fondé en 1936, finit par épouser la cause de l'Europe nationale-socialiste. Doriot emporte la Commune d'un camp à l'autre, en considérant désormais que le marxisme est précisément la trahison du socialisme national et populaire des révoltés.

Mais ce sont d'abord les agitateurs antisémites qui se revendiquent de la Commune. Édouard Drumont est le plus fameux polémiste antisémite français de la fin du XIXe, et son ouvrage La France juive, un best-seller. Son portrait est sans appel: la Commune eût été le vrai peuple français, Versailles aurait été la République juive l'écrasant. Le travail des antisémites serait donc de faire comprendre aux soldats que ce sont les Juifs qui leur ont fait tirer sur leurs compatriotes ouvriers, et, ainsi, la «prochaine Commune» les verrait fraterniser contre la République.

Autrement dit: la Commune ne serait pas une révolution socialiste mais une révolution nationaliste devant épurer le pays, ce qui en ferait par là-même une révolution sociale puisque ce seraient les Juifs les maîtres du capitalisme.

«Pour nous, les communards fusillés étaient les victimes de la République.»
Robert Brasillach, auteur antisémite

L'écrivain fasciste Robert Brasillach représente bien la suite de ce raisonnement. Certes, il souligne qu'il ne saurait souscrire à de nombreux aspects de la Commune. Néanmoins, il explique en 1938 s'être rendu avec ses amis fascistes au mur des Fédérés pour déposer une gerbe aux «premières victimes du régime»: voici la Commune présentée comme un avant-goût du 6 février 1934.

Dans le périodique collaborationniste Je suis partout, il écrit en 1943: «Pour nous, les communards fusillés étaient les victimes de la République, et si notre esprit était loin d'admettre les raisons de la Commune, notre cœur, comme celui de Drumont, avait toujours été plus proche d'elle que des Versaillais.» De là, il considère la révolution écrasée comme une étape amenant à l'Ordre nouveau: «Il faudra attendre le fascisme pour que le contenu social soit réellement réintégré dans le contenant national.»

Un espoir mis au charnier

L'analyse faite est en somme l'inverse de celle de Lénine qui, pour les 40 ans de l'événement, ne considérait sa dimension patriotique que comme un trait de ses débuts, avant qu'elle prenne son sens de phénomène socialiste de portée mondiale pour le prolétariat.

Dans une pensée de droite, ce n'est bien sûr pas le prolétariat qui fait l'histoire, mais avant tout ce que l'on nommait jadis «les grands hommes». Il y a l'ombre d'Auguste Blanqui, socialiste insurgé si souvent utilisé en référence par l'extrême droite radicale française, et pour qui le bourgeois anti-communard constituait «le Prussien de l'intérieur». Cependant, Blanqui est une référence générale: la figure qui incarne vraiment la Commune des nationalistes est celle de Louis Rossel –qui n'est pas aimé qu'à l'extrême droite, le général de Gaulle ayant aussi signifié son admiration à son égard. Jeune officier supérieur, républicain et patriote, Rossel refuse la défaite face à l'Allemagne en 1870 et participe à la Commune en 1871. Il a tenté d'organiser ses troupes. Les Versaillais le fusillent.

Louis Rossel, en 1871. | Musée Carnavalet via Wikimedia

Après la Seconde Guerre mondiale, une extrême droite en lambeaux va investir le souvenir de Rossel, afin de se retrouver un héros patriote et proche du peuple. Hubert Lambert, le millionnaire qui fit don de sa fortune à Jean-Marie Le Pen, lui consacra d'ailleurs une biographie (à laquelle ce dernier rend hommage dans ses mémoires).

Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois où Jean-Marie Le Pen et la mémoire de la Commune se croisent. Si sa maison d'édition phonographique est restée fameuse pour ses disques nazis, elle ne s'y limitait pas et a également édité un disque des chants communards, accompagné d'un texte de Robert Brécy. L'école de formation des militants nationalistes-révolutionnaires des années 1980 se baptisera même Cercle Rossel. Pour eux, selon un document interne, la Commune était le sursaut populaire avant que le marxisme «branche du messianisme juif» ne capte l'énergie du mouvement socialiste pour qu'il ne soit plus au service de «la classe ouvrière» mais de «la classe financière».

Une plaie ouverte

Des années 1960 jusqu'à la fin des années 1990, tous les mouvements néofascistes se rendent en pèlerinage, tant sur la tombe de Rossel qu'au mur des Fédérés. En 1966, une association ad-hoc a été fondée par un ancien militant franciste: l'association des amis du socialisme français et de la Commune. La présidence d'honneur en revient à Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach, écrivain à qui colla le surnom de «plus fasciste des Français», et pionnier du négationnisme en France.

L'intitulé de l'association vise bien à séparer l'extrême droite de la réaction et de la trahison, la Commune de l'extrême gauche. De nombreux groupes radicaux avaient pris l'habitude de se joindre à ses cérémonies. Pour les dix ans de l'association, se trouvaient tant les néonazis belges que les Français de la Fédération d'action nationaliste et européenne (dont on traita sur Slate à propos de l'attentat de la rue Copernic), mais aussi un représentant de Jean-Marie Le Pen, adressé par ce dernier en tant que tel. L'hebdomadaire de François Duprat, nationaliste-révolutionnaire alors numéro 2 du Front national, a rendu compte de la cérémonie en affirmant que la Commune avait initié… le mouvement européen des fascismes du XXe siècle. L'article en concluait: «Nous ne serons jamais du côté des Versaillais.»

Le mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. | Dayofmayofday via Wikimedia

Plus proche de nous, Alain Soral, dans son best-seller de 2014 Comprendre l'Empire, présente la Commune comme une véritable césure dans l'histoire de la République. Il y revient à diverses reprises pour dresser le tableau d'un peuple patriote face à une bourgeoisie vendue à l'Allemagne. Mieux: ce peuple n'a pas été celui des communistes, la classe moyenne et le prolétariat ayant convergé dans la dynamique révolutionnaire. Le polémiste considère que c'est précisément à la suite de la Commune que la bourgeoisie est parvenue à arracher la classe moyenne de l'ouvrière.

En particulier, ce serait l'anticléricalisme qui aurait permis cette polarisation: «Le nouveau combat d 'une bourgeoisie de gauche qui, ayant trahi le peuple du travail, a besoin d'un combat progressiste de substitution, mais ne portant pas atteinte au pouvoir de l'argent.» À l'évidence, le fondateur d'Égalité et Réconciliation parle ici moins du XIXe siècle que du XXIe. Visant la gauche actuelle, il persévère néanmoins dans cette lecture typiquement de droite qui veut que si la Commune participe à la mémoire de la France, elle ne saurait dès lors être seulement l'œuvre des ouvriers.

C'est là, au fond, le double constat qui s'impose de ces lectures de l'événement: si la causalité diabolique est largement renvoyée à la figure du Juif aussi bien capitaliste que marxiste, la figure du peuple en action se veut toujours résolument être celle d'une alliance des groupes sociaux que seul le sentiment patriotique pourrait enclencher.

Le but suprême est la disparition de la lutte des classes par l'amitié entre elles, non par l'avènement de la société sans classe. En cela, l'extrême droite parvient certes à prendre un phénomène historique participant d'abord du bagage culturel de l'extrême gauche pour le ramener dans sa vision du monde. Néanmoins, la greffe ne permet que de légitimer l'autonomie des groupuscules marginaux par rapport à la puissante extrême droite électorale qui, elle, ignore complètement ce legs du mouvement ouvrier.

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