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Comment le Sénégal, «Saint-Siège de la démocratie en Afrique», s'est fracturé

Temps de lecture : 8 min

Modèle de stabilité en Afrique, le pays a vu son image écornée après des scènes d'émeutes historiques.

Un partisan d'Ousmane Sonko brandit un drapeau blanc, lors d'une manifestation à Dakar, le 8 mars. | John Wessels / AFP
Un partisan d'Ousmane Sonko brandit un drapeau blanc, lors d'une manifestation à Dakar, le 8 mars. | John Wessels / AFP

Des jeunes qui lancent des projectiles sur les forces de l'ordre, qui répliquent à leur tour par des tirs de balles réelles, des tribunaux attaqués, des enseignes françaises telles que Total, Auchan ou encore Eiffage, considérées comme soutiens du président Macky Sall, incendiées... En cette première semaine du mois de mars, le monde entier a découvert des scènes qui rompent avec l'image du Sénégal, souvent décrit comme «un îlot de stabilité», voire comme le «Saint-Siège de la démocratie en Afrique».

Lors d'une manifestation, à Dakar, le 8 mars 2021. | John Wessels / AFP

Les locaux du quotidien le Soleil et de la radio RFM, jugés proches du pouvoir, ont également été pris pour cible par les manifestants. Le Conseil national de régulation de l'audiovisuel a coupé le signal de Walf TV et Sen TV, deux chaînes accusées de diffuser en boucle les émeutes. Pire: internet est ralenti et l'accès aux réseaux sociaux et aux applications de messagerie comme WhatsApp est restreint. Les émeutes ne se sont pas limitées à Dakar, l'étincelle a touché plusieurs autres grandes villes du pays.

Ces derniers jours, alors que le calme semble revenu, on dénombre une dizaine de morts dont de très jeunes manifestants.

«Plus d'un a été surpris par ce qu'il s'est passé. Certes, il y a eu des manifestations populaires en 2012 contre l'ancien président Abdoulaye Wade qui briguait un troisième mandat, mais au Sénégal, on n'avait jamais vécu des événements violents d'une telle ampleur. Ce qui s'est passé est vraiment inédit», analyse d'emblée Babacar N'diaye, observateur de la vie politique sénégalaise depuis plusieurs années et chercheur à Wathi, un think tank basé à Dakar.

Recul de la démocratie

L'homme par qui ces événements inédits sont arrivés est Ousmane Sonko, un antisystème reconnu. Leader du parti des Patriotes du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), il est aujourd'hui l'opposant numéro 1 du président Macky Sall. Diplômé de l'ENA sénégalaise, ancien inspecteur des finances, il est, depuis 2017, député à l'Assemblée nationale. Il est également arrivé troisième à la présidentielle de 2019.

Au mois de février, il est accusé de viols et menaces de mort par une femme employée d'un salon de massage. Convoqué le 3 mars au tribunal de Dakar pour être entendu, Ousmane Sonko est finalement arrêté pour troubles à l'ordre public en se rendant au palais de justice, accompagné d'une armée de partisans. L'explication des autorités: son refus de suivre l'itinéraire qui lui avait été ordonné. Un complot fomenté par le pouvoir pour abattre un adversaire politique, selon Ousmane Sonko.

L'arrestation a alors mis le feu aux poudres et ravivé le courroux d'une partie de la jeunesse sénégalaise qui voit en Ousmane Sonko un défenseur de la démocratie et le seul opposant capable de défier Macky Sall, accusé de faire appel au vieux démon du continent africain: la dictature.

Ousmane Sonko, le 8 mars, s'adresse aux médias après sa libération, au siège de son parti, à Dakar. | Seyllou / AFP

Alors qu'une partie des jeunes en décousaient avec les policiers dans la rue, et malgré le ralentissement d'internet, une partie du combat se menait sur les réseaux sociaux pour attirer l'attention de la communauté internationale avec le hashtag #FreeSenegal.

Largement repris pour dénoncer l'arrestation de Ousmane Sonko et la répression policière, il est devenu, le vendredi 5 mars, l'un des hashtags les plus populaires sur Twitter, au Sénégal, mais aussi en France, où la diaspora s'est mise en ordre de bataille. Derrière la création du #FreeSenegal, qui a depuis été repris plus de deux millions de fois sur le réseau social, se trouve Pape Demba, un jeune Dakarois.

«La création du hashtag a été très spontanée. Je l'ai baptisé FreeSenegal, parce que les gens ne se sentaient plus libres chez eux. Les manifestations étaient interdites. Il y a des arrestations arbitraires. C'est un hashtag par le peuple et pour le peuple», explique le jeune activiste.

Pape Demba est aussi à l'origine du #SenegalEnDeuil; en octobre 2020, 500 jeunes migrants sénégalais avaient péri en mer en l'espace d'une semaine, en tentant de rejoindre l'Europe. Un drame qui avait choqué le pays et provoqué la colère contre les autorités qui avaient minimisé le bilan meurtrier des naufrages.

«La démocratie sénégalaise est en recul, s'insurge Pape Demba, qui dénonce les arrestations en marge des manifestations. Il y a au moins 400 manifestants et activistes en prison. Nous demandons leur libération. Pour moi, ce sont des otages, car ils n'ont rien fait. Ils ont été arrêtés arbitrairement. Ils n'ont fait que manifester.»

Pour les observateurs de la vie politique sénégalaise, «l'affaire Sonko est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase». Selon Mohamadou Fadel Diop, chercheur au think tank Wathi, une menace planait depuis bien longtemps sur la démocratie du pays: «Déjà lors de la présidentielle de 2019, nous avions analysé les programmes des candidats et, dans celui de Macky Sall, il y avait une absence de propositions sur la gouvernance. Il estimait qu'il avait consolidé la démocratie. Or, les efforts consentis n'étaient pas suffisants et les événements récents le montrent.»

Son collègue, Babacar N'diaye, abonde dans le même sens. «On a l'impression d'un rétrécissement de l'espace public. C'est devenu difficile d'avoir des autorisations pour manifester, mais cela est mis sur le dos de la pandémie de Covid-19. Ce qui est anormal dans toutes les démocraties est devenu normal au Sénégal.»

«Une trajectoire de démocratie»

La preuve criante de ce recul de la démocratie, selon les deux chercheurs, est la succession des affaires politico-judiciaires depuis l'arrivée au pouvoir de Macky Sall en 2012. «Il y a eu l'affaire Karim Wade, le fils de l'ancien président Abdoulaye Wade, condamné à six ans de prison en mars 2015 pour “enrichissement illicite” dans le cadre de la chasse aux biens mal acquis, avant d'être gracié en 2016 par le président.» Plusieurs ministres ont ainsi été accusés de corruption mais n'ont pas été inquiétés par la justice.

«Ensuite, il y a Khalifa Sall, ancien maire de Dakar, condamné à cinq ans de prison en 2017 pour “escroquerie portant sur les deniers publics”, avant d'être gracié par le président, ajoute Babacar N'diaye. Dans ce dossier, c'est pareil, des maires d'autres villes étaient également soupçonnés de corruption mais ils n'ont pas été traduits en justice, car proches du parti au pouvoir. Et maintenant, il y a l'affaire Ousmane Sonko. Comment expliquer que ce n'est pas pour l'accusation de viol, mais pour “troubles à l'ordre public” qu'il a été finalement arrêté, faisant oublier totalement l'affaire première pour laquelle il était convoqué? Toutes ces affaires judiciaires visant des opposants montrent que, quand on dérange, on peut avoir affaire à la justice.»

Macky Sall, lors du Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre 2020. | Ludovic Marin / AFP / POOL

Ousmane N'diaye, franco-sénégalais, rédacteur en chef à TV5 Monde, brosse le même portrait de la justice sénégalaise sous Macky Sall: «La justice est inféodée à l'exécutif. C'est la continuité du wadisme [en référence à l'ancien président Abdoulaye Wade, ndlr]. Il ne faut pas oublier que Macky Sall a été ministre de l'Intérieur de Wade. Ce que les gens contestaient en 2012, c'est la continuité, il n'y a pas eu de rupture. Tout s'est aggravé. Macky Sall a raté une occasion de réformer la justice. La justice n'est pas indépendante. Quand les gens ont un problème, ils ne font pas confiance à la justice pour le régler.»

Cependant, Ousmane N'diaye récuse le terme de «dictature», utilisé par plusieurs opposants pour décrire le pouvoir de l'actuel président. «J'entends les opposants dire que le Sénégal est une dictature. C'est une exagération. La situation est beaucoup plus complexe. Le Sénégal n'est pas non plus comparable à certains pays très autoritaires qu'on connaît en Afrique. C'est un pays qui a des maladies comme beaucoup de pays démocratiques. D'ailleurs, moi je ne parle jamais du Sénégal comme étant une démocratie. Pour moi, c'est une trajectoire de démocratie.»

Une élite coupée de la population

L'autre problème majeur qui entrave aujourd'hui la bonne marche de la démocratie au Sénégal et qui s'est aggravé ces dernières années, selon de nombreux analystes politiques, est le phénomène des inégalités sociales. «Le Sénégal n'a jamais été aussi riche. Or, la population n'en profite pas», observe Ousmane N'diaye. Le journaliste se souvient: «Quand on va dans certains quartiers de Dakar, on a l'impression d'être à New York ou à Paris. Pourtant, les gens ont faim. Il y a un grand écart entre l'élite et la population.»

Pour beaucoup de Sénagalais, la nouvelle ville de Diamniadio est le symbole de ces inégalités. Bâtie près de Dakar par les autorités, elle est censée désengorger la capitale et dynamiser l'économie du pays. Mais, à proximité de cette ville flamboyante, certains villages n'ont pas accès à l'électricité.

Cet écart entre l'élite et la population pourrait expliquer en partie le pillage des supermarchés lors des manifestations, selon Babacar N'diaye: «Les gens qui n'avaient pas accès à ces lieux ont profité de la situation. Beaucoup de jeunes qui vivaient de petits boulots la nuit n'ont plus rien à faire depuis la mise en place du couvre-feu à 21h.»

Le 8 mars, pour tenter d'apaiser la colère des jeunes, le président Macky Sall est sorti de son silence. Il a appelé à éviter «la logique de l'affrontement qui mène au pire» et a annoncé un allègement du couvre-feu en vigueur dans deux régions, dont Dakar. Une annonce mal reçue par beaucoup de jeunes, qui attendaient surtout une annonce de solutions structurelles et pas conjoncturelles.

2024, un sujet sensible

Macky Sall sera-t-il candidat pour un troisième mandat? C'est l'enjeu des prochains mois dans le pays. Jusqu'à présent, le chef de l'État sénégalais entretenait le flou autour de ce sujet sensible. Interrogé à plusieurs reprises par des journalistes, il a à chaque fois refusé d'apporter une réponse précise. De quoi laisser penser qu'il pourrait se représenter, malgré sa promesse de se limiter à deux mandats, comme le rappellent de nombreux observateurs politiques sénégalais.

Une attitude qui n'est pas sans rappeler celle d'autres chefs d'États africains, à l'instar des présidents ivoirien et guinéen, qui ont brigué un troisième mandat, pourtant jugé inconstitutionnel par les opposants. Pour éviter ce scénario au Sénégal, l'opposition a demandé à Macky Sall d'annoncer publiquement qu'il ne sera pas candidat en 2024. «Les Sénégalais ne lui accorderont pas ce qu'ils avaient refusé à Abdoulaye Wade en 2012. S'il persiste et se présente, il y aura une crise profonde, avec des manifestations beaucoup plus importantes que ce qu'on a vu récemment», avertit l'analyste politique, Babacar N'diaye.

Ousmane Sonko, de son côté, a exhorté ses partisans à poursuivre «la révolution qui est déjà lancée». «Rien, ni personne ne pourra l'arrêter. Il faut garder cette mobilisation, il faut qu'elle soit beaucoup plus importante même, mais il faut surtout qu'elle soit pacifique», a scandé l'opposant, lors de la conférence de presse tenue après sa libération sous contrôle judiciaire. Inculpé dans l'affaire de viol, Ousmane Sonko continue de nier les faits et accuse le pouvoir d'avoir fomenté un complot pour l'empêcher de se présenter à l'élection présidentielle de 2024. Une thèse à laquelle adhère une grande partie de ses partisans. Macky Sall a rejeté en bloc ces accusations, et a appelé la justice à poursuivre son travail «de manière indépendante».

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