Economie

Le mythe de l'investisseur sophistiqué

Slate.com, mis à jour le 01.05.2010 à 16 h 01

C'est avec votre argent que l'on joue sur les places boursières.

Leurs clients étaient des «investisseurs sophistiqués»: c'est l'argument, classique, qu'ont martelé Goldman Sachs et l'investisseur John Paulson pour leur défense au cours de l'enquête de la Securities and Exchange Commission (SEC), l'Autorité des marchés financiers américaine. Acheteurs, faites attention, c'est comme ça que ça se passe dans la cour des grands. Ici, les enjeux sont lourds pour les joueurs expérimentés, ils connaissent tous les vraies règles, et le grand public n'a pas à s'inquiéter. Ne vous préoccupez pas des risques énormes que prennent les princes de la finance, ce n'est pas comme si monsieur et madame tout le monde perdait de l'argent dans leurs affaires. «J'étais un intermédiaire entre des investisseurs professionnels hautement sophistiqués, uniquement des institutions, je n'avais pas pour clients de particuliers, d'investisseurs individuels», a expliqué Fabrice Tourre, de Goldman, devant le Sénat lundi 26 avril.

Wall Street adore cet argument des «investisseurs sophistiqués» et ce n'est pas surprenant: si le peuple pouvait croire que ce n'est pas un problème que certaines personnes soient dupées, ce serait l'idéal pour le monde de la finance. Le hic, c'est que même quand certaines personnes seulement sont dupées, nous payons tous.

Regardons de plus près ce qui s'est passé avec Goldman et Paulson. La banque d'investissement Goldman Sachs est notamment accusée d'avoir fait bénéficier le fonds spéculatif de John Paulson d'un traitement préférentiel: ce dernier aurait aidé Goldman à créer un produit financier, Abacus, tout en misant sur la perte de sa valeur. Goldman a ensuite vendu ce titre à des investisseurs en quête de rendements, sans leur dire que Paulson avait joué un rôle dans sa création, et sans leur dire que ce titre avait été composé pour que Paulson puisse ensuite parier sur sa chute. Pour vendre ce produit, Goldman n'a apparemment pas dévoilé l'implication de Paulson, même la Royal Bank of Scotland et la banque allemande IKB n'ont pas été informées. Les acheteurs ont perdu environ un milliard de dollars dans cette histoire, selon la SEC.

En économie, on parle d'«asymétrie d'information». En clair: on ne dit pas tout! Seulement voilà, ce n'est pas tout à fait légal. Les lois boursières américaines stipulent que tout doit être révélé aux acheteurs potentiels et les banques paient leurs avocats des millions de dollars chaque année pour respecter cette règle.

L'asymétrie d'information est en outre contagieuse: une fois que l'on commence, il est de plus en plus facile de cacher aux acheteurs les informations dont ils ont vraiment besoin pour prendre leurs décisions. Et si c'est fait avec un client, ça peut l'être avec beaucoup d'autres. La plupart de ces clients en ont tiré des conclusions et ont compris que ce qui s'est passé avec Abacus n'était certainement pas un incident isolé. A Wall Street, on dit qu'un cafard n'est jamais seul. C'est pour cela que, quand la SEC a porté plainte, Goldman et Paulson ont commencé à ramper devant leurs autres clients, pour qu'ils n'aient pas l'impression d'avoir été traités comme la RBS et l'IKB par la banque et le fonds spéculatif. Personne n'a envie de penser qu'il est utilisé comme de la viande crue pour satisfaire les appétits carnivores d'autres clients à la recherche de profits, des clients plus importants.

Les gros clients ne sont pas les seuls d'ailleurs à avoir été affectés. Wall Street feint de l'ignorer, mais quand il parie dans son casino, une grande partie des jetons qu'il met sur la table vient des clients normaux - de leurs comptes en banque, de leurs comptes retraite, du solde de leurs cartes de crédit, de leurs prêts automobiles et immobiliers. La distinction entre ces investisseurs sophistiqués et les autres n'existe donc pas. Quand les banques de Wall Street dissimulent des informations et font des profits sur le dos des «investisseurs institutionnels», ils se servent en réalité dans vos fonds de pension, dans les dotations de vos écoles, dans les budgets de vos villes et de vos gouvernements. Parmi les investisseurs sophistiqués, il y a aussi des fonds spéculatifs qui trouvent leur argent dans les fonds de pension, ou des fonds de capital-investissement qui détiennent des entreprises employant 10% des Américains.

Les fonds de pension sont par exemple considérés comme des investisseurs sophistiqués à Wall Street. Mais ce ne sont en fait que des réservoirs qui renferment l'argent des retraites dues aux travailleurs. Les fonds de pension investissent dans des actions et des obligations vendues par Wall Street; ils donnent aussi de l'argent à d'autres fonds, comme les fonds spéculatifs et les fonds de capital-investissement, qui investissent cet argent dans des placements plus risqués, comme les entreprises en difficultés ou les emprunts immobiliers défaillants. Les fonds de pension jouent le jeu de Wall Street pour obtenir un rendement correct, mais quand ils perdent, c'est l'argent de monsieur et madame tout le monde qui s'envole.

Prenons le cas des CDO synthétiques (Collateralised Debt Obligation, «obligation adossée à des actifs»), comme Abacus. Les banques ont besoin de prêter 50 milliards de dollars en crédits immobiliers pour mettre sur pied un CDO de un milliard comme Abascus, explique Michael Lewis dans son livre «The Big Short». Ces pratiques n'ont pas causé la plus grave crise financière jamais connue depuis la Grande Dépression, elles ont fait bien pire. Elles ont amplifié les pertes de base des subprimes à tel point que personne - ni les banques, ni les investisseurs, ni même les gouvernements - n'a pu éviter le massacre qui a suivi. Se payer une protection contre les chutes de milliards de dollars d'actifs ne coûte que 35 millions de dollars par an. Quand ces actifs ont plongé, ceux qui étaient  assurés n'ont pas reçu 35 millions de dollars par an, mais beaucoup, beaucoup plus. Les banques se sont presque effondrées en tentant de rassembler l'argent pour rembourser ces polices d'assurance. Les deux banques qui avaient acheté le CDO Abacus - IKB et la Royal Bank of Scotland - ont toutes deux dû être renflouées par les contribuables allemands et britanniques. Ce qui n'empêche pas Goldman et Paulson de continuer à répéter que leurs petites affaires ne concernaient que les investisseurs sophistiqués. Allez donc raconter ça aux gouvernements concernés!

La vérité, c'est qu'il n'y a pas vraiment de séparation entre Wall Street, la population, et Washington: tout est interconnecté. Les subventions fédérales généreuses accordées aux propriétaires et le faible niveau des taux d'intérêt rendaient les prêts immobiliers et le refinancement très populaires. Les prêteurs sans éthique ont accordé toujours plus de ces terribles crédits sans apport et sans justificatifs, courant après les frais liés à ces crédits. Wall Street a profité de la popularité de ces produits pour créer des tas de prêts, les empaqueter et les revendre à de gros investisseurs. Goldman et d'autres banques ont vendu certains de ces titres et beaucoup de banques se sont assurées contre l'effondrement de ces derniers en souscrivant une police d'assurance auprès d'AIG. AIG a accumulé les contrats protégeant ces investissements, et quand le marché de l'immobilier s'est effondré, elle n'a pas eu assez d'argent pour honorer ses engagements.

Les banques se sont retrouvées les mains vides. Pour les sauver, la Réserve fédérale a ramené les taux d'intérêt à zéro et a elle-même absorbé le poison des banques. Elle a acheté avec son propre argent 1400 milliards de dollars de prêts immobiliers crasseux qui restaient. Résultat: la Fed est aujourd'hui la banque américaine la moins capitalisée, elle ne réussirait même pas ses propres tests de résistance. Il n'y a pas assez d'argent dans le monde pour la renflouer si nécessaire. En outre, les banques ont réussi à faire changer la loi et à obtenir le droit de relever la valeur de ces titres adossés aux crédits immobiliers toxiques qu'elles détenaient toujours, pour que leurs positions financières actuelles aient l'air beaucoup plus fortes qu'elles ne le sont en réalité.

Alors que Wall Street n'arrête pas de jurer qu'il ne traitait qu'avec des investisseurs sophistiqués, en réalité le système financier tout entier, du plus bas au plus haut niveau, était impliqué. Les contribuables et les investisseurs ont perdu de l'argent lors du renflouage, mais les banques ont touché le jackpot: leurs clients les ont payées pour réaliser ces opérations, ensuite les gouvernements leur ont donné de l'argent pour nettoyer tout ça.

C'est le binz partout. Une idée radicale: au lieu de nous faire avaler cette histoire de distinction entre les investisseurs sophistiqués et les gens comme vous et moi, les banques devraient dire la vérité. A tout le monde. Wall Street, c'est l'entreprise qui gère tous les produits financiers des Etats-Unis; on ne peut pas laisser une entreprise vendre des produits empoisonnés et prétendre que les autres sont sains.

Par Heidi N. Moore

Traduit par Aurélie Blondel

LIRE EGALEMENT SUR WALL STREETGoldman Sachs: vous avez dit conflit d'intérêts?, Goldman, le volcan et nous et Comment les banques américaines ont failli nous ruiner.

Image de Une: Banquiers américains reçus à la Maison-Blanche  Reuters

Slate.com
Slate.com (483 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte