Santé / Monde

Le professeur de Columbia qui défend les drogues dures

Temps de lecture : 5 min

Le neuroscientifique Carl Hart sniffe régulièrement de l'héroïne et lutte contre la diabolisation excessive des stupéfiants.

Carl Hart a décidé de révéler qu'il consommait régulièrement pour se détendre. | Adam Swank via Flickr
Carl Hart a décidé de révéler qu'il consommait régulièrement pour se détendre. | Adam Swank via Flickr

Dans un livre publié en janvier aux États-Unis, le professeur de psychologie Carl Hart a décidé de révéler au grand public qu'il consommait régulièrement de l'héroïne (par voie nasale, pour se détendre, souvent au coin du feu). Ce neuroscientifique de l'université de Columbia à New York parle à ce sujet de «sortir du placard». Ce «coming out», comme il le décrit, a une fonction essentielle à ses yeux: remettre en question la stigmatisation des drogues dures en montrant que des personnes responsables, comme lui, peuvent consommer de l'héroïne pour leur simple plaisir, sans devenir dépendants.

Dans son ouvrage, qui mêle le récit personnel aux analyses scientifiques et politiques, il affirme que la consommation de drogues fait partie de son droit inaliénable en tant que citoyen américain, puisque le droit à «la recherche du bonheur» est inscrit dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis. «De mon point de vue, la consommation de drogues en vue d'atteindre le bonheur est une action que le gouvernement est obligé de protéger, écrit-il. En plus de vingt-cinq ans de carrière, j'ai découvert que la plupart des scénarios de consommation de drogue ne sont pas nocifs, ou très peu, et que dans certains cadres, la consommation de drogue est bénéfique pour la santé et les fonctions humaines.»

Au détour d'un chapitre, il affirme même qu'avoir été directeur du département de psychologie de sa fac a été plus nuisible à sa santé que la consommation de stupéfiants, qui lui permet, selon lui, de gérer son anxiété et d'être plus altruiste.

La majorité des consommateurs ne deviennent pas accros

Pourtant, pendant des années, Carl Hart, qui a 54 ans, a pris des drogues dures en secret, une attitude qu'il qualifie maintenant de «lâche» et «indigne». En tant que consommateur de stupéfiants, il pense avoir une responsabilité envers les Américains qui souffrent de la criminalisation de ces substances: ceux qui sont arrêtés pour possession de drogue et ceux qui meurent d'overdose à cause du manque d'informations et d'encadrement des stupéfiants.

Il cite les exemples du Portugal, de la Suisse et de l'Espagne, où des services de testing des drogues permettent aux utilisateurs de vérifier le contenu exact de ce qu'ils ingèrent. Les informations sur les mélanges à éviter permettent aussi de sauver des vies. Comme le rappelle Carl Hart, ce sont souvent les mélanges de drogues et les drogues de mauvaise qualité qui causent les overdoses fatales.

Il précise que la majorité des consommateurs de drogues dures ne deviennent pas accros et que lorsqu'il étudie les effets des opiacés, des métamphétamines ou de la cocaïne en laboratoire, il ne retrouve pas les effets négatifs habituellement associés à ces drogues dans les médias et la culture populaire.

Son but est de montrer que chez ceux qui deviennent accros, d'autres facteurs entrent en jeu.

Il précise que son livre, intitulé Drug Use for Grown-Ups, soit «la consommation de drogue pour les adultes», s'adresse aux personnes «autonomes, responsables, compétentes et en bonne santé» seulement, pas à celles qui seraient trop instables et pourraient devenir dépendantes.

Son approche peut parfois donner l'impression qu'il rejette la faute de la dépendance sur les individus pour dédouaner les drogues elles-mêmes. Mais son but est de montrer que chez ceux qui deviennent accros, d'autres facteurs entrent en jeu, que ce soit des troubles psychiatriques ou des facteurs économiques, comme le chômage de masse qui touche certaines régions, et que la façon dont les drogues sont criminalisées aggrave ces circonstances.

Par exemple, au lieu d'investir dans les zones pauvres touchées par la drogue de façon disproportionnée, les États-Unis ont dépensé depuis les années 1970 des milliards de dollars dans ce que le président Richard Nixon a appelé «la guerre contre la drogue» (the war on drugs), une réponse policière et carcérale qui n'a souvent fait qu'aggraver les problèmes des communautés les plus touchées.

Une critique de la gestion punitive

Hart, qui est afro-américain, a grandi à Miami dans un de ces quartiers fréquemment décrits comme «dévastés par la drogue», en l'occurrence, le crack dans les années 1980. Il a commencé sa carrière de chercheur avec pour objectif de débarrasser ces quartiers de la drogue. «Je me suis dit que si je pouvais empêcher les gens de se droguer […] je pourrais régler les questions de pauvreté et de criminalité dans ma communauté», écrit-il.

Au fil des années, il s'est rendu compte que la question était beaucoup plus complexe. Alors que le discours politique et sanitaire se concentre sur le danger immédiat de certaines drogues, la «guerre contre la drogue» a aussi beaucoup nui à ces communautés.

L'Oregon a été le premier État du pays à dépénaliser la possession de petites quantités de drogues.

Par exemple, une loi adoptée en 1988 imposait des peines de prison minimum de cinq ans pour possession de crack et plus de 90% des personnes arrêtées étaient noires, ce qui a créé un cercle vicieux: les mesures punitives antidrogues créent des conditions sociales qui encouragent la dépendance nocive à ces substances.

Mais ces dix dernières années, la société américaine a évolué dans le sens indiqué par Carl Hart. La guerre contre la drogue et le taux d'incarcération qui en a découlé sont désormais critiqués aussi bien par les Démocrates que par certains Républicains. Et deux mois avant la publication du livre de Hart, l'Oregon a été le premier État du pays à dépénaliser la possession de petites quantités de drogues, dont l'héroïne, la méthamphétamine et la cocaïne. Le cannabis à usage récréatif est désormais légal dans quinze États aux États-Unis, et depuis 2019, plusieurs grandes universités ont inauguré des centres de recherche sur les drogues hallucinogènes et leur utilisation en psychiatrie.

Un livre plutôt bien reçu aux États-Unis

Mais c'est la Suisse qui est, pour Carl Hart, le modèle en matière de gestion des drogues dures. Dans une clinique de Genève, il a découvert le travail de Barbara Broers, une docteure qui traite la dépendance à l'héroïne en donnant des doses quotidiennes d'héroïne à ses patients, avec un suivi psycho-social. «Les patients dans ces programmes ont des emplois, paient leurs impôts et vivent des vies saines et productives. Il s'avère que l'héroïne est un traitement efficace contre la dépendance à l'héroïne», résume Hart. Il considère que c'est une certaine rigidité idéologique et morale –le fait que nombre de scientifiques pensent d'emblée que «l'héroïne, c'est mal»– qui empêche le progrès.

Au-delà de quelques commentaires moqueurs sur cet «universitaire qui prend de l'héroïne pour se détendre», son livre a été plutôt bien reçu aux États-Unis. Même sur la chaîne conservatrice Fox News, une analyste libertarienne a surpris la présentatrice en disant qu'il fallait arrêter de faire les choqués et plutôt réfléchir aux idées de réformes que propose l'auteur. Signe que la déstigmatisation radicale que Hart défend n'est peut être pas si impopulaire.

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