Monde

Le voile dans le débat public en Espagne

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 02.05.2010 à 17 h 24

Le sujet rappellera des souvenirs aux Français: l'Espagne s'interroge sur la place du hijab à l'école.

La France n'est pas le seul pays européen confronté au débat sur le port des vêtements religieux dans les espaces publics. Alors que le gouvernement Fillon a décidé d'adopter une loi interdisant le voile intégral, tout comme la Belgique, l'Espagne vit ces jours-ci une controverse qui semblera peut-être obsolète aux lecteurs français: celle du foulard à l'école. La société espagnole cherche à savoir «si le foulard est une question culturelle ou religieuse. S'il faut obliger un étudiant à enlever un collier en forme de rosaire ou une boucle d'oreille en forme de croix. Si l'on peut comparer un foulard et une casquette», comme le résume le journal El Mundo. Les mêmes questions qui se sont posées dans l'Hexagone il y a quelques années. Mais avec des réponses différentes.

Le cas Najwa

La polémique éclate fin avril quand le Conseil Scolaire du lycée Camilo José Cela de Pozuelo de Alarcón (près de Madrid) décide, à une très large majorité (15 voix contre 2), de ne pas changer son règlement intérieur qui interdit de porter le foulard en classe. De cette façon, il confirme l'exclusion, décrétée quelques jours auparavant, de Najwa Malha, une jeune Espagnole d'origine marocaine de 16 ans, qui s'était présentée en cours la tête couverte d'un hijab (un foulard islamique). C'était en février. Mais ce n'est qu'après la décision définitive du lycée que l'affaire a commencé à avoir un grand retentissement en Espagne, propulsant en même temps le pays au cœur d'une controverse qu'il était fier d'avoir évité au moment où celle sur la burqa faisait rage en France.

Réactions, points de vue, exemples, contre-exemples et tensions politiques n'ont pas tardé. Le lendemain, les amies de Najwa se sont présentées devant le lycée vêtues du fameux foulard pour montrer leur solidarité et de nombreuses associations musulmanes ont convoqué des manifestations de soutien à la jeune fille. Les murs du lycée ont été tapissés d'autocollants, du parti d'extrême droite Democracia Nacional, où l'on pouvait lire «Stop à l'islamisation. Mosquée non». Les journaux ont recueilli d'innombrables témoignages de jeunes filles expliquant pourquoi elles portaient le foulard et les JT ont rappelé d'autres cas similaires de jeunes filles exclues. La Fédération de musulmans d'Espagne a annoncé qu'elle allait saisir le Tribunal constitutionnel de ce «cas flagrant d'islamophobie».

Pas de législation claire

Ce que montre vraiment le cas de Najwa, c'est le flou juridique dans lequel se trouve la société espagnole. Selon sa constitution, l'Espagne est un pays «aconfessionnel» mais la décision finale sur la prohibition ou pas du foulard revient aux centres scolaires. Selon le ministère de l'Éducation, 40% des centres d'enseignement à Madrid interdisent dans leur règlement de porter le foulard. C'est cette «liberté et autonomie» qu'arbore par exemple Esperanza Aguirre, la présidente de la communauté de Madrid, pour défendre la décision de l'école. Mais les positions ne sont pas tranchées. En février 2002, une autre jeune fille, Fatima Elidrissi, était aussi exclue du lycée El Escorial Inmaculada Concepción de Madrid. Pilar del Castillo, la ministre de l'Education du gouvernement du Partido Popular (PP) de l'époque, exigea qu'elle enlève son foulard pour être réintégrée. Mais le président de la communauté au moment des faits, Alberto Ruiz-Gallardón (pourtant aussi du PP) obligea le centre à la réadmettre. Il y a trois ans, la Géneralitat (le gouvernement autonome catalan) annula l'exclusion de Shaima Saidani, une jeune musulmane qui portait le foulard, du centre Girona Annexa-Joan Puigbert.

Aujourd'hui la question ne semble toujours pas réglée et aucune loi nationale ne dit ce qu'il faut faire dans ces cas-là. Une des solutions proposées par le ministère de l'Éducation serait que Najwa soit transférée dans un autre lycée, autorisant le port du voile. Problème: l'un des établissements envisagé a changé son règlement intérieur au dernier moment. Finalement, la jeune fille a intégré un nouveau lycée, Gerardo Diego.

La laïcité à l'espagnole

Le foulard n'est donc a priori pas interdit dans les écoles en Espagne. Aucun texte législatif concernant le port de signes religieux en cours n'a été approuvé par le Parlement et, depuis 1981, la loi ne fait que défendre la «neutralité de l'enseignement public». Une notion assez floue qui a provoqué de nombreuses polémiques et des décisions presque au cas par cas. Ainsi, en 2002, la cour de justice de Madrid a jugé que c'était au conseil de d'école de décider du retrait ou du maintien des signes religieux dans son établissement à la suite de la plainte d'une association de parents. Il y a quelques années, plusieurs cas de ce genre ont éclaté dans plusieurs lycées espagnols propulsant la question du crucifix et de la représentation de la Vierge au centre du débat public.

A l'époque, le gouvernement conservateur de José María Aznar se disait opposé à toute loi sur la question tandis que les socialistes réclamaient majoritairement le retrait de tout symbole religieux. Avec l'arrivée de José Luis Rodriguez Zapatero à la tête du gouvernement, on aurait pu penser que les choses allaient changer. Pourtant, il y a quelques mois, le Premier ministre espagnol a affirmé qu'il ne comptait pas se pencher sur la question pour le moment, malgré la pression de ses alliés parlementaires de gauche (Izquierda Unida et Esquerra Republicana) qui insistaient sur le fait que la présence des crucifix dans les écoles espagnoles allait à l'encontre de l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Un petit bout de tissu...

On est loin de la laïcité à la française. D'autant plus qu'à la liberté de chaque lycée il faut ajouter la grande autonomie des gouvernements régionaux qui ont, eux aussi, leur mot à dire sur la question. Un imbroglio politique, social et juridique qui n'apaise sûrement pas les réticences de la société. On se souvient de la réaction de l'opposition quand le gouvernement Zapatero a instauré un cours de «citoyenneté» au lieu de la traditionnelle «éducation religieuse». Pour autant, «la polémique du voile», comme on l'appelle déjà, oblige les Espagnols à se poser des questions sur leur modèle de société. Comme le dit la journaliste Naiara Galarraga: «Jamais un si petit bout de tissu n'avait autant fait parler de lui depuis l'invention du bikini.» Les enquêtes (de El Pais ou El Mundo) montrent qu'une majorité de personnes sont plutôt favorables à la décision du lycée. Mais le seraient-elles pour interdire les nombreux crucifix qui ornent les écoles espagnoles?

Pas si sûr. Selon une enquête de la Fundación BBVA, réalisée fin 2009, 49,3% des Espagnols sont favorables au maintien des crucifix dans les salles de cours. Par contre, 49,6% d'entre eux s'opposent au port du voile à l'école tandis que 43,9% sont contre le port de la kippa. Paradoxes et tradition chrétienne se mélangent dans cette curieuse vision de la laïcité scolaire. La future Ley de libertad religiosa, que prépare le gouvernement Zapatero, sera peut-être l'occasion pour que les politiques espagnols se penchent sur la question et définissent un modèle de cohabitation sociale.

Aurélien Le Genissel

Photo: En 2004, la France et quelques écoles belges décidaient d'interdire le voile à l'école. Une manifestation à Bruxelles, le 17 janvier 2004. REUTERS/Thierry Roge

 

Aurélien Le Genissel
Aurélien Le Genissel (64 articles)
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