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C'est l'histoire d'un ours qui avait pris de la cocaïne

Temps de lecture : 5 min

Mais ça ne s'arrête pas là.

Je ne sens plus ma truffe! | Jie Wang via Unsplash
Je ne sens plus ma truffe! | Jie Wang via Unsplash

Le site Variety a annoncé qu'Elizabeth Banks allait réaliser un film inspiré de l'histoire véritable du «cocaine bear», (l'ours cocaïnomane, en français) qui a défrayé la chronique dans les années 1980. Phil Lord et Christopher Miller, connus pour avoir réalisé La Grande Aventure Lego en seront les producteurs, le scénario sera signé par Jimmy Warden et, comme vous l'aurez compris, il s'agira de l'histoire d'un ours ayant pris… de la cocaïne. Oui. Un ours. Et de la cocaïne. Le titre du projet, décrit comme un «thriller axé autour des personnages», est Cocaine Bear et… bon, j'allais vous donner tous les détails sur l'accord passé par Phil Lord et Christopher Miller avec Universal Pictures, peut-être évoquer la recette au box-office très décevante du dernier film d'Elizabeth Banks, Charlie et ses drôles de dames, puis dresser la liste de toutes les personnes impliquées, mais puisque je sens que c'est surtout cet ours cocaïnomane qui vous intéresse, voici toute l'histoire.

Malheureusement pour vous, si vous vous attendiez à un Scarface ursidé, la partie de la vraie histoire impliquant un ours prenant de la cocaïne est extrêmement brève. Un jour de novembre 1985, un ours noir de la forêt nationale de Chattahoochee-Oconee, dans le nord de la Géorgie, tombe sur un sac de sport renfermant près de 35 kilos de cocaïne pure. L'ours, qui ne pesait lui-même que 80 kilos environ, dévore une partie de la drogue et meurt en l'espace d'une vingtaine de minutes –à peine assez de temps pour élaborer des projets grandiloquents et encore moins pour aller danser avec Michelle Pfeiffer. Le médecin légiste en chef du laboratoire criminel de l'État de Géorgie a estimé par la suite que l'ours avait absorbé près de 3 ou 4 grammes de cocaïne.

Environ une semaine après la mort de l'ours, un chasseur, encore inconnu à ce jour, trouve le cadavre et en parle à ses amis, mais n'en fait pas part aux autorités. Il faut trois semaines pour que, avec le bouche-à-oreille, un agent du service de la chasse et de la pêche apprenne l'histoire. Ce dernier transmet la nouvelle au Georgia Bureau of Investigation (GBI), dont les agents finissent par trouver le corps de l'ours, le 20 décembre. À un certain moment, entre la découverte de l'ours par le chasseur et l'arrivée du GBI, toute la cocaïne disparaît, car, comme le remarque l'un des agents du GBI, «l'ours n'a évidemment pas pu avaler 35 kilos de cocaïne». Un autre agent, tout aussi circonspect devant les emballages de cocaïne vides laissés à l'intérieur du sac de sport, déclarera aux journalistes: «Je vous le dis, il y a un truc qui cloche.»

Il ne s'agit que d'une petite partie de cette histoire vraie mêlant ours et cocaïne, mais, même si tout n'est pas forcément aussi cinégénique, il est certain que, rien que la manière dont la cocaïne a pu ainsi se retrouver au beau milieu d'une forêt protégée, est une bonne matière à scénario.

Une pluie de coke

Le matin du 11 septembre 1985, Fred M. Myers, habitant de Knoxville, dans le Tennessee, trouve un homme mort dans l'allée de sa maison. Le cadavre est allongé sur le dos, au-dessus d'un parachute non ouvert. Le corps est relativement en «bon état», si ce n'est qu'un filet de sang séché lui sort de chaque narine. Myers se rappellera plus tard avoir entendu le son d'un crash la nuit précédente, vers minuit.

Le mort portait sur lui un gilet pare-balles, des lunettes de vision nocturne, deux pistolets, des munitions, un couteau, des rations de nourriture séchée, six Krugerrands (pièces en or d'Afrique du Sud), 4.500 dollars en liquide, des documents d'identité à plusieurs noms différents, une carte de membre du Miami Jockey Club et plusieurs épigrammes motivationnels dont l'un disait: «Il n'y a qu'un seul principe technique qui n'est jamais sujet à changement, infliger le maximum de blessures, de morts et de destruction à l'ennemi en un minimum de temps.»

Il avait également un sac de sport contenant 35 kilos de cocaïne, qui ont été intégralement retrouvés. La police identifiera l'homme comme étant Andrew Carter Thornton II, de Paris, dans le Kentucky, ancien officier de police et agent de la DEA (Drug Enforcement Administration), qui avait été accusé d'avoir volé des armes dans un complexe militaire américain –le centre de China Lake de l'United States Navy– et d'avoir illégalement introduit de la marijuana aux États-Unis en 1981. Les spécialistes de l'administration fédérale de l'aviation ont conclu qu'il avait sauté à une altitude de 2.000 mètres et que les sangles de son parachute s'étaient prises dans les sacs de matériel et de cocaïne qu'il s'était attachés à la taille.

Une photo d'Andrew Carter Thornton II, diffusée lors d'un reportage de la chaîne américaine, Lex 18 News. | Capture d'écran KentuckyForKentucky via YouTube

Ce même matin, une épave d'avion est découverte dans le comté de Macon, en Caroline du Nord, et il est rapidement établi qu'elle correspond à une clé trouvée sur Thornton. Il avait apparemment enclenché le pilote automatique et envoyé le Cessna vers l'Atlantique, avant de sauter au-dessus de Knoxville. Mais l'avion n'a pas pu franchir les montagnes.

Quelques jours plus tard, un sac contenant des vêtements, un manuel de pilotage et des cartes de la Jamaïque, est découvert dans une mare au sud-ouest d'Atlanta, dans le comté de Butts, en Géorgie. C'est ensuite que la cocaïne a commencé à apparaître. Un peu plus tard, des gardes forestiers ont découvert trois sacs de sport, renfermant 100 kilos de cocaïne, accrochés à un parachute qui s'était pris dans un arbre de la forêt de Chattahoochee-Oconee. En novembre, un groupe de forestiers est tombé sur un autre sac, avec 12 kilos de cocaïne dedans. C'est ce même mois que notre ours fait sa découverte fatale. Et, à la fin du mois de décembre, c'est 100 kilos de plus, répartis dans trois autres sacs, qui sont retrouvés.

Un star nationale

Il aura fallu deux ans aux autorités pour comprendre ce qui s'était passé. En novembre 1987, les procureurs fédéraux finissent par accuser la petite amie de Thornton, Rebecca Sharp, ainsi qu'un certain Ruben Soto –cité comme fugitif dans son acte d'accusation– d'avoir tenté de faire rentrer de la cocaïne colombienne au Tennessee.

Lors du crash, Rebecca Sharp se trouvait apparemment à Knoxville, où elle était chargée de récupérer Thornton, ainsi qu'un complice qui était avec lui dans l'avion. Le plan était que d'autres associés récupèrent la cocaïne dans les zones où les sacs avaient été largués. On n'a jamais bien su s'il s'agissait du plan initial pour fournir la cocaïne aux distributeurs américains qui l'attendaient ou si Thornton était en train d'essayer de doubler ses partenaires.

Les charges pesant contre Rebecca Sharp ont été abandonnées en septembre 1988, un juge décidant que ses aveux (qu'elle avait faits à un agent qui s'était présenté comme un représentant du cartel colombien cherchant à récupérer la cocaïne) étaient irrecevables, car faits sous la contrainte. Toute l'histoire de l'opération de Thornton (du moins tout ce que l'on en sait jusqu'ici) est racontée en détail dans le livre de Sally Denton The Bluegrass Conspiracy, paru en 1990.

Quant à l'ours malheureux, il a été empaillé et est passé entre les mains de divers propriétaires, dont l'un aurait été le chanteur de country, Waylon Jennings. Il a fini au Kentucky Fun Mall, à Lexington, où il s'est transformé en star nationale après être apparu en 2016 dans une publicité télévisée devenue virale:

Le Kentucky Fun Mall est temporairement fermé en raison des restrictions sanitaires dues au Covid-19, mais sinon, on peut habituellement le voir du lundi au samedi de 10h à 18h et le dimanche de 11h à 18h. Et donc, dans quelques années, on pourra aussi le voir incarné au cinéma grâce à Elizabeth Banks, Phil Lord, Chris Miller et Jimmy Warden. Voilà. Vous savez désormais tout de l'incroyable histoire de l'ours qui avait pris de la cocaïne.

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