Société / Culture

L'affaire du poème d'Amanda Gorman n'a rien à voir avec la traduction

Temps de lecture : 7 min

La polémique autour de cette œuvre le montre: instrumentaliser la traduction à des fins idéologiques, c'est moche.

La traduction d'un poème d'Amanda Gorman, lu lors de l'investiture de Joe Biden, a lancé une polémique. | Win Mcnamee / Getty Images North Amercia / AFP
La traduction d'un poème d'Amanda Gorman, lu lors de l'investiture de Joe Biden, a lancé une polémique. | Win Mcnamee / Getty Images North Amercia / AFP

Le monde de la pensée, le landerneau de la traduction, les réseaux sociaux bruissent d'une polémique sur la traduction du poème d'Amanda Gorman, la jeune poétesse intervenue lors de l'investiture du président Joe Biden et dont l'œuvre est en train d'être traduite dans le monde entier.

Selon la journaliste néerlandaise Janice Deul, qui a écrit un article fort médiatisé sur le sujet dans les colonnes du média de Volkskrant, c'est une mauvaise idée de confier la traduction d'un poème écrit par une jeune femme noire à une jeune personne non-binaire blanche. Ce serait mieux qu'une femme noire le fasse. Son article a fait grand bruit; la personne initialement désignée s'est désistée, et la maison d'édition a déclaré réfléchir à la composition d'une équipe de traduction qui serait plus appropriée.

Là-dessus, en Espagne, c'est la version catalane qui est mise sur la sellette. Le traducteur, Victor Obiols, après s'être vu confier la traduction du poème, a finalement été évincé par sa maison d'édition qui lui a affirmé chercher «un profil différent, celui d'une femme, jeune, activiste, et de préférence noire».

À quoi ressemble un traducteur?

On peut en déduire que cette journaliste et que ces maisons d'édition n'ont qu'une vague idée de ce à quoi ressemble un vrai traducteur ou une vraie traductrice. À l'instar de ces enlumineurs du Moyen Âge, qui se faisaient une idée abstraite des animaux exotiques qu'ils n'avaient jamais vus mais qu'ils dessinaient quand même en ne s'aidant que de la description qui leur avait été faite, les grandes lignes leur sont familières, mais le résultat est complètement à côté de la plaque.

Il existe plusieurs sortes de traducteurs. Certains sont spécialisés en traduction qu'on dit pragmatique –qui peut être juridique, technique, financière, médicale ou autre. D'autres le sont en traduction audiovisuelle. D'autre encore en traduction de presse. Et puis il y a la traduction littéraire, au cœur de la polémique actuelle. Et comme l'une des matières premières de la traduction, quelle que soit sa nature, ce sont les mots et leur manipulation rigoureuse, il est très important, avant de lancer un quelconque débat ou une réflexion sur la traduction poétique, de savoir de quoi on parle.

La traduction, d'abord un savoir-faire

La traduction littéraire est un métier particulier, pour lequel les compétences requises ne sont pas les mêmes que pour, par exemple, la traduction financière. Certes, on peut savoir faire les deux, comme un pâtissier peut savoir faire de la charcuterie, mais cela ne va pas de soi. Les matières premières sont les mêmes: un humain, un texte, deux langues. Les compétences sont différentes, et les techniques aussi. De même que vous ne confierez pas l'élaboration de la pièce montée de votre mariage à votre charcutier, vous ne demanderez pas à un traducteur médical de traduire Toni Morrison.

Un traducteur littéraire, c'est une sorte d'appareil. Un peu comme un hachoir à viande ou une machine à coudre. Grâce à lui, une matière première va changer d'état, se modifier et remplir une fonction différente grâce à cette transformation. Le traducteur va prendre un texte, le passer à la moulinette de son cerveau et produire un autre texte, ressemblant mais pas tout à fait identique, qui sera destiné à un autre public. De l'extérieur, tout est question de langue. Il y a de ça. C'est la toute première condition: un traducteur est un linguiste.

Mais à l'intérieur du traducteur, ou du hachoir à viande, il y a des mécanismes très précis, très délicats, plus ou moins rodés en fonction de l'ancienneté et de la marque des pièces, dont les caractéristiques principales sont les mêmes chez tous et dont les caractéristiques secondaires diffèrent de l'un à l'autre.

Outre son savoir-faire parfois acquis dans une école spécialisée, parfois sur le tas, le traducteur va opérer différemment en fonction de qui il est. La traduction littéraire étant une activité profondément, même uniquement humaine, elle n'est pas exempte de toute influence. Est-ce à dire que vous pouvez avoir plusieurs traductions d'un même texte en fonction des différents traducteurs? C'est exactement ça. Et si les traducteurs sont compétents, toutes seront bonnes. Qu'ils soient noirs ou blancs. Hommes ou femmes. Issus d'un milieu bobo ou prolo. En revanche, faute de savoir-faire, les traductions seront mauvaises –chacune à sa façon.

Faut-il être mort pour traduire du latin?

A priori, rien ne laisse penser qu'Amanda Gorman sera mal traduite par les nouveaux traducteurs choisis par les maisons d'édition néerlandaise ou catalane. Le sujet de la polémique n'est pas de savoir si une jeune femme noire n'est pas capable de traduire une autre jeune femme noire. Le résultat sera peut-être excellent, si elle sait s'y prendre. Le problème réside dans la démarche et dans l'idée que l'on doive confier une traduction à une personne qui sera apte à le faire à cause de ce qu'elle est, et non uniquement pour son aptitude à le faire. Cela n'a rien à voir avec la traduction, et tout avec le communautarisme. Bien des traducteurs ont réagi avec un humour grinçant en apprenant que la traductrice néerlandaise de Gorman avait été évincée en s'exclamant qu'il fallait donc être aveugle pour traduire Hellen Keller, nazi pour traduire Hitler, voire mort pour traduire du latin.

Amanda Gorman s'est exprimée lors de l'inauguration du président des États-Unis, Joe Biden. | Rob Carr / Getty Images North America / AFP

L'argument de la parfaite similarité ne tient pas car tous les traducteurs sont différents des auteurs qu'ils traduisent, même s'ils ont la même couleur, le même sexe et une histoire comparable. D'abord parce qu'ils ne parlent pas la même langue et n'ont pas grandi dans la même culture: ils ne voient donc pas la vie de la même manière. Même en ayant vécu des expériences similaires, ils n'auront pas éprouvé les mêmes sentiments, ressenti les mêmes joies ou les mêmes douleurs. Et aussi, simplement, parce qu'il n'y a rien de plus dissemblable que deux êtres humains, quelles que soient leurs expériences communes. Or, tout le talent du traducteur, c'est justement de passer outre cette différence et de se mettre dans la peau de l'auteur qu'il traduit, qui devient, l'espace d'une mission «son» auteur. C'est la magie, le talent, le travail et toute la difficulté de la traduction; c'est, avec le bonheur d'écrire, aussi ce qui en fait l'attrait.

Le traducteur entre dans la peau de l'autre, dans sa tête et dans ses mots, et abolit, autant que faire se peut, sa propre identité pour offrir à des lecteurs la pensée de l'Autre. La traduction, c'est l'exaltation, la célébration de l'altérité et de la différence. Dans son geste traductionnel, le traducteur dit au lecteur: regarde, l'autre qui parle et pense différemment de toi partage sa pensée et je suis la passerelle entre lui et toi. Je suis à la fois moi-même, concentré de mes compétences et de mon expérience, lui, car j'entre dans sa tête, et toi car je sais comment te parler pour que tu comprennes.

«Les traducteurs, c'est comme les éboueurs»

Par définition, par essence, traduire, c'est exposer la différence et prouver qu'elle n'est pas insurmontable. Or, prétendre qu'une traduction sera meilleure ou plus pertinente parce qu'elle aura été réalisée par une personne qui «ressemble» à l'auteur, c'est d'une part n'y comprendre absolument rien à l'art de la traduction, ce qui est en soi assez grave de la part d'un éditeur, mais d'autre part, surtout, c'est vouloir introduire un communautarisme, un combat, une haine de la différence, dans un domaine qui en était préservé. C'est instrumentaliser une pratique afin promouvoir une idéologie nauséabonde qui vise à diviser au maximum le plus de communautés possible et à tenter de convaincre que si nous sommes différents, nous ne pouvons pas communiquer. C'est moche.

En outre, c'est aussi nier l'individualité tant de l'autrice que de la traductrice, ce qui est clair dans le cas d'Amanda Gorman. Est-ce que toutes les femmes se ressemblent et se comprennent? Est-ce que tous les Noirs sont pareils et ont vécu la même chose? Même alors qu'ils ont vécu dans des pays différents, des cultures différentes, comme s'il existait un groupe homogène «noir» et un autre «femme» dont les éléments seraient interchangeables? Non, évidemment, une telle réduction des individus à leur nature et à rien d'autre est un geste effrayant, au fondement même du racisme.

Que le grand public n'ait pas, par instinct, de mouvement de rejet devant ce soufflet envoyé à la figure de tous les traducteurs, c'est compréhensible: profession invisible par excellence, la traduction est un petit monde relativement fermé qui se contente souvent d'exister sans qu'on n'en connaisse trop les rouages. Les traducteurs, c'est comme les éboueurs: il n'y a que quand quelque chose ne va pas qu'on se rappelle qu'ils existent. En revanche, que des éditeurs cèdent aux sirènes d'un mouvement communautariste pour ne pas déplaire à une minorité de radicaux qui trempent leur plume dans l'encre de la division et de la haine de l'autre pour écrire un avenir où la vie en communauté est condamnée à disparaître, voilà qui doit inquiéter.

Et c'est aux traducteurs, pour une fois, de se défaire de leur cape d'invisibilité et d'interpeller les lecteurs: il faut nous faire confiance. Nous connaissons notre métier et nos limites. Un bon traducteur n'acceptera jamais de traduire un texte qui lui semble inaccessible, ce qui arrive, bien entendu. N'écoutez pas ceux qui ne se sentent exister qu'en rejetant ceux qui ne leur ressemblent pas et se construisent une identité en divisant pour mieux régner et en alimentant le culte de l'entre-soi. Si nous décidons de jouer notre rôle de passeur, c'est que nous en sommes capables, parce que malgré les différences de sexe, de couleur et d'histoire, nous sommes humains et que rien d'humain ne nous est étranger.

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