France

Claude Guéant sera-t-il un fusible?

Philippe Boggio, mis à jour le 04.05.2010 à 3 h 36

Son improbable attelage avec Nicolas Sarkozy, celui du feu et de la glace, de l'impatient et du placide, pourrait bien avoir vécu.

Le voyage en Chine du président de la République serait-il trompeur? Il est habituel de considérer que si le chef de l'Etat se rend à l'étranger, en plus, si son séjour officiel est précédé, comme c'est le cas, d'une parenthèse privée, en compagnie de son épouse, c'est que le pays qu'il laisse derrière lui est à peu près calme. Non soumis, en tout cas, à plus que le train-train des embarras. Rien qui ne puisse attendre.

Pourtant, l'absence de Nicolas Sarkozy ne parvient pas à contenir une rumeur. Ou plutôt la précipitation de celle-ci: donné partant, ces dernières semaines, à plus ou moins long terme, Claude Guéant pourrait quitter ses fonctions de secrétaire général de l'Elysée bien plus tôt que prévu. La raison? La difficulté pour le président à soutenir son ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, dans sa croisade outrancière contre un commerçant nantais soupçonné de polygamie. Et plus largement, à continuer à le défendre, de paraître sans cesse l'approuver, malgré les maladresses, sur le thème de l'ultra-sécuritaire, dont son plus vieux compagnon a fait preuve durant toute la campagne des élections régionales.

Haro sur Hortefeux

Brice Hortefeux estime sûrement qu'il ne fait qu'appliquer une demande constante du chef de l'Etat sur le terrain de l'ordre. Mieux: qu'il reproduit, presqu'à l'identique, le style que Nicolas Sarkozy avait lui-même imprimé à cette politique, lors de son passage place Beauvau. En cela aussi, il se montre le plus loyal. Mais il y a la manière. Et celle de Brice Hortefeux est devenue dérangeante. Des préfets, des responsables policiers se plaignent. Même les juristes du gouvernement assurent que le ministre aurait pu mieux se renseigner avant de réclamer que le présumé polygame de Nantes soit déchu de sa nationalité française. Dix fois, ces derniers mois, Michèle Alliot-Marie, la Garde des Sceaux, a dû expliquer à son collègue qu'il ne pouvait pas, à tout bout de champ, promettre oralement de légiférer à propos de faits de sécurité publique, par voie de presse, alors que la révision de la loi n'est pas dans ses prérogatives. Ou que ladite législation existe déjà...

La liste des protestataires est désormais impressionnante. Ministres de l'ouverture ou représentantes symboliques de minorités (Amara, Yade, Dati) estimant que, de burqa en polygamie, de débat identitaire en flirts avec l'idéologie du Front national, la coupe est pleine, surtout après le succès que l'on sait aux élections régionales, pour la majorité. Centristes, surtout, hors du gouvernement ou membres de celui-ci, qui supportent de moins en moins de tels dérapages volontaires, de telles exagérations, propres à maintenir l'opinion publique sous trop de tensions, et qui le font savoir, maintenant qu'ils savent leur poids plus important, dans l'hypothèse d'une nouvelle candidature du président, en 2012. Comme les uns et les autres ne peuvent pas reprocher l'errance sécuritaire et l'équivoque sur l'islam au chef de l'Etat lui-même, ils visent son messager. Ajoutons encore à la liste les concurrents potentiels de Nicolas Sarkozy dans son propre camp (Juppé, Villepin), la gauche, les intellectuels que le président avait cherché à séduire, en 2007, et les médias, revenus à une promptitude d'opposition, on voit que les détracteurs du ministre de l'Intérieur sont désormais innombrables.

Quel rapport avec Guéant?

Soit: imaginons, même si comme beaucoup de rumeurs parisiennes, celle du départ rapide de Brice Hortefeux peut être pur fantasme, que le ministère de l'Intérieur se retrouve vacant à court terme, mais pourquoi évoquer, sur cette seule base, le cas de Claude Guéant? Parce qu'on prêtait au chef de l'Etat le besoin de modifier en profondeur son organisation rapprochée de l'Elysée. Et de remplacer dans cette perspective jusqu'à son premier collaborateur.

Dans un tel cas, la rumeur, recoupée, cette fois, et émanant de plusieurs organes de presse, envoyait, ces dernières semaines, Claude Guéant... au ministère de l'intérieur. Toutefois, si un tel projet se réalisait, il ne devait se concrétiser qu'à la fin de l'été prochain, une fois la réforme des retraites avalisée.

La fin de l'été, c'est le cap de toutes les perspectives élyséennes, si l'on en croit certaines sources proches de l'Elysée et de Matignon. Alors, François Fillon pourrait céder sa place de Premier ministre; un cabinet plus resserré, de combat électoral, serait formé; il serait mis fin à la période de «l'ouverture», philosophie qui agace trop les élus de la majorité, et quelques transfuges de poids (Kouchner) seraient remplacés par des hommes de droite; enfin, qu'il soit ou non candidat à sa propre succession, en 2012, le président remanierait en profondeur son cercle de conseillers. Dès lors, puisqu'il est dit que depuis 2007, c'est l'Elysée qui gouverne et non Matignon, il deviendrait logique que «le fusible» présidentiel, le vrai, c'est à dire le secrétaire général, soit remplacé.

Claude Guéant au ministère de l'Intérieur, personne ne s'insurgerait.

L'homme va comme un gant à la fonction. Ou l'inverse. En tout cas, à une large part de celle-ci. A ce qu'il y faut de fermeté mais aussi de courtoisie. De sens de la négociation interne (apaisement des préfets, pacification de la guerre police/gendarmerie, meilleur rapport avec l'islam de France, plutôt perplexe actuellement). Le secrétaire général de l'Elysée a les habitudes et le tempérament d'un haut-fonctionnaire discret. Il est préfet lui-même, et cela rassurerait la place Beauvau, gourmande d'orthodoxie. Et même s'il s'est parfois abandonné à des mêlées médiatiques, ce que le président a fini par lui reprocher... après l'y avoir encouragé, il demeure, dans le brouhaha élyséen de ces derniers mois, celui qu'on entend le moins.

«Puni» sans avoir «péché»

«Fusible»: l'expression d'usage pour les Premiers ministres est cependant adéquate. Claude Guéant n'a pas péché lui-même. Ou s'il a commis des fautes, aucune n'a eu la gravité qui mériterait désaveu de la part du chef de l'Etat. Il n'est même pas sûr que Nicolas Sarkozy se soit lassé de son premier collaborateur, ou que celui-ci ait exprimé sa propre fatigue de leur lien. Mais feu et glace mêlés, impatient et placide allant de concert, cette autre version de l'aveugle et du paralytique, leur improbable attelage pour la conquête et la gestion du pouvoir s'est forcément distendu avec les années, après leur passage commun à l'Intérieur, à Bercy et à l'Elysée.

Nulle erreur personnelle, si ce n'est quelques mois d'errance dans la politique africaine de la France, au début du quinquennat. Surtout aucune trahison. Claude Guéant «colle» à Nicolas Sarkozy comme peu de secrétaires généraux ont collé à leur souverain. Comparable peut-être au couple Mitterrand-Védrine, dans le degré de solidarité. Simplement, la part prise par Claude Guéant, grandissante, désormais peut-être exagérée, et ce, par la faute de personne, découle de sa connaissance acérée du fonctionnement élyséen, sous sa majesté Sarkozy.

S'il devait partir, l'actuel secrétaire général paierait d'abord sa compétence de point central. Sa capacité à tenir ensemble les envies contradictoires du chef de l'Etat et son goût pour les nominations incongrues, voire incompatibles. Conseillers, ministres, épouses, compagnonnage patronal et sympathies syndicales, emballements et détestations (Villepin), intuitions réformistes et, tout de même, réflexes autoritaires, Nicolas Sarkozy a mis tous et tout, hommes et projets, à peu près sur un pied d'égalité.

La fête est finie?

Il a fait campagne avec une bande plus disparate qu'il n'y a alors paru. Il a géré de même, à l'amitié -et il aime beaucoup de gens, c'est sa première qualité-, au coup de foudre (pour les femmes), au compagnonnage (pour les vieux amis). Soucieux de moderniser le vieux palais national, hanté encore par l'atmosphère de maison vide laissée par la fin du quinquennat chiraquien, il a fait du «château» une sorte de dancing. Ou de maison de jeunes. Transparente. Démocratique. Affable, comme son locataire. Il a distribué les rôles à l'humeur; incité son équipe à la médiatisation; organisé lui-même la concurrence avec les gouvernements successifs de François Fillon.

Tout cela, bien sûr, ne pouvait tenir longtemps. Ils se sont amusés. Mais la musique du dancing s'est brusquement arrêtée. Deux ans et demi. Pas si mal. Cette forme d'exploit est due pour une large part à la présence en ces murs de Claude Guéant. La méthode, disons, naturelle, assez instinctive, brouillonne, souvent, de Nicolas Sarkozy semble avoir trouvé sa limite. Il ne serait pas impensable que le régulateur en chef paie de sa personne la clôture d'une époque, au moment d'en changer.

Déjà, le président a dit son agacement de la réunion dite de 8h30, qu'il a d'abord supervisée, avant de confier ce soin à son secrétaire général. La réunion était devenue forum et salon mondain. Henri Guaino, par exemple, qui supporte mal le poids du secrétaire général, la boudait ostensiblement. La réunion est supprimée, depuis les régionales. Claude Guéant a pour mission de diriger des réunions plus ciblées sur certains sujets, auxquelles ne participent plus que les conseillers concernés. Certains en déduiront que la sanction des conseillers vaut aussi pour le premier d'entre eux.

Philippe Boggio

Photo: à l'Elysée en 2008. REUTERS/Charles Platiau

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