Monde

La Belgique est morte: la Wallonie en ordre dispersé (3/3)

José-Alain Fralon, mis à jour le 19.07.2011 à 17 h 52

Chez les Francophones de Belgique, il y a les Wallons d'un côté et les Bruxellois de l'autre.

Elections générales ou non, la crise politique paraît aujourd'hui si profonde que le temps est venu de se demander si la Belgique a encore un avenir. Non, répond José-Alain Fralon. L'ancien correspondant du Monde à Bruxelles, auteur de «La Belgique est morte, vive la Belgique», s'en explique pour Slate dans une série de trois articles. Après La Flandre indépendante: et pourquoi pas? et Quelle Flandre pour quelle Europe? voici le troisième et dernier volet de la série.

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«Je vis dans un pays où il pleut. Si mon pays disparaît, il me restera la pluie.» Marka, un chanteur bruxellois, a trouvé le ton qu'il fallait -un zeste de nostalgie, un zeste d'humour- pour dire ce que ressentent la grande majorité des Francophones de Belgique à l'idée d'un éclatement de leur pays. Comprenant, peut-être un peu tard, qu'ils ne pourront pas arrêter le rouleau compresseur flamand marchant inéluctablement vers l'indépendance, ils se demandent maintenant avec anxiété de quoi demain sera fait.

Pour le moment, face à la redoutable unité flamande, ils se présentent en ordre dispersé: Bruxellois d'un côté, Wallons de l'autre. On ne comprendrait rien à l'histoire de la Belgique sans prendre en compte les différences existant entre ces deux «catégories» de Francophones. Sans parler de la formidable diversité wallonne qui fait que les Wallons ont mis près d'un siècle à s'entendre sur le choix de leur hymne régional alors que les Flamands n'ont pas hésité une seconde avant de se déterminer pour le Lion des Flandres.

Mis devant le fait accompli par les Flamands, les Francophones hésitent entre plusieurs hypothèses. De nombreux Bruxellois veulent désormais exister davantage par eux-mêmes et se libérer de la tutelle que les deux régions exercent sur leur ville. «Ni Flamands de Bruxelles, ni Wallons de Bruxelles, nous sommes des Bruxellois», aiment-ils à proclamer. Les plus «indépendantistes» d'entre eux verraient bien la capitale devenir une «ville-Etat» et voler de ses propres ailes. D'autres sont tentés par l'idée de faire de leur ville une sorte d'eurodistrict, à l'instar des Etats-Unis où Washington DC ne fait partie d'aucun des Etats fédérés et dépend directement de l'Etat fédéral. Pour cela, il faudrait que le processus d'unification européenne soit bien plus avancé et, aussi, que les dirigeants de l'Union aient la volonté, les moyens et l'ambition de gérer une telle capitale. Ce qui est loin d'être le cas. «L'Europe a d'autres chats à fouetter que s'occuper de problèmes de parking», ironisait un ancien haut fonctionnaire belge de la Commission européenne.

Autre hypothèse avancée: le rattachement de la Wallonie et de Bruxelles à la France. Un vrai serpent de mer, qui ressort notamment aux moments des crises. Pour le moment, les partisans de cette solution sont ultra minoritaires et leurs résultats électoraux restent confidentiels. Il en sera certainement différemment lorsque le divorce belge sera prononcé. Pour certains par peur de se retrouver  trop seuls, pour d'autres parce qu'ils aiment sincèrement la France. Tous se réclament du général de Gaulle. «J'aime bien les Wallons, nous nourrissons à leur égard que des sentiments de profonde sympathie (...) je comprend très bien qu'ils ne se plaisent pas dans le cadre actuel de leur pays mais nous ne pouvons briser la Belgique», disait l'homme du 18-Juin, avant d'ajouter: «Bien entendu, si, un jour, une autorité représentative de la Wallonie s'adressait officiellement à la France, ce jour-là, de grand cœur, nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toute les apparences de la légitimité.» Du bon pain, pour les rattachistes wallons qui pensent que cette heure va bientôt sonner.

Pas sûr. S'ils aiment la France, de nombreux Wallons mettent l'accent sur les différences fondamentales existant entre les deux pays et, notamment sur les difficultés qu'ils auraient à s'adapter dans une France encore terriblement  jacobine. «Après avoir subi la domination flamande, pourquoi se choisir un nouveau patron?», ironisait un syndicaliste liégeois.

Quant aux autorités françaises, elles savent bien que cette avancée sur les terres wallonnes et encore davantage sur Bruxelles -les deux capitales de l'Europe, Bruxelles et Strasbourg, seraient ainsi françaises!- ne seraient pas vue d'un très bon œil, c'est le moins que l'on puisse dire, à Berlin, Londres ou La Haye. Les dirigeants français pourraient aussi rechigner à adopter une région qui possède certes de sérieux atouts mais ne parvient toujours pas à sortir de la crise grave qu'elle traverse depuis la mort de sa sidérurgie. Comme le disait Michel Charasse avec son élégance coutumière: «Socialiste ne rime pas avec con. Je ne me taperai pas les pauvres de Belgique en plus de mes pauvres à moi!»

Ne tournons pas autour du pot. La seule solution acceptable pour tout le monde et qui aura le mérite de simplifier le futur casse-tête belge est de voir Bruxellois et Wallons prendre en charge une «Belgique résiduelle» dont les Flamands se seraient séparés. Il n'y aurait ainsi pas de solutions de continuité et ce pays garderait toutes les prérogatives de l'ancien. Même la famille royale, s'il en décide ainsi.

Et ce serait le dernier clin d'œil que la Belgique adresserait au monde.

José-Alain Fralon

Photo: Le portrait du Belge René Magritte pour l'ouverture officielle du musée Magritte, en mai 2009 à Bruxelles. REUTERS/Francois Lenoir

PS: J'écris «Francophones» avec une majuscule, contre l'avis de nombreux correcteurs, car je pense qu'il s'agit d'une communauté en tant que telle: les Francophones de Belgique.

 

José-Alain Fralon
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