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À quoi joue la Russie au Moyen-Orient?

Macha Fogel, mis à jour le 19.05.2010 à 17 h 06

Moscou mise sur l'ambiguïté permanente pour faire des affaires et rester une puissance.

«La Russie et les Etats-Unis n'ont jamais été aussi unanimes à l'égard de l'Iran qu'aujourd'hui». Au Moyen-Orient, la guerre froide serait-elle belle et bien finie? A Washington, on se réjouit, en cœur avec le sous-secrétaire d'Etat américain Daniel Russell, de la nouvelle rigueur avec laquelle les Russes abordent la question du nucléaire iranien. Le 27 avril à Oslo, le président Medvedev et le Premier ministre norvégien Jens Stoltenberg, signaient une déclaration commune exhortant l'Iran à d'avantage de «responsabilité» et à plus d'efforts en vue de «rétablir la confiance de la communauté internationale».

Même si en réalité la Russie n'ait jamais véritablement soutenu le programme militaire nucléaire iranien (elle ne s'est jamais opposée franchement aux sanctions de l'ONU, voire, elle les a votées), cette clarté vis-à-vis de l'Iran est nouvelle et survient après plusieurs années de hauts et de bas troublants dans les relations entre les deux pays.

Voilà en fait plusieurs années que la Russie déploie au Moyen-Orient une tactique déroutante. Elle s'engage dans des tractations de missiles et autres armements avec Syriens et Iraniens, tout en acceptant les sanctions du Conseil de sécurité onusien envers ces derniers. Dans le même temps qu'elle développe des industries de haute technologie et des programmes (certes limités) de coopérations militaires avec Israël, elle reçoit une délégation du Hamas dans sa capitale. Tout en nouant des liens nouveaux avec les alliés traditionnels des Etats-Unis, Israël, Turquie ou Arabie Saoudite, elle n'oublie pas de garder un bon contact avec ses anciens amis syriens, irakiens, iraniens. A quoi joue la Russie au Moyen-Orient?

Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie de 2000 à 2008, Moscou veut retrouver une place de grande puissance internationale. Pour assouvir son désir, le Kremlin use de plusieurs stratégies.  Au Moyen-Orient, zone de lutte d'influences avérée, Moscou a d'abord un pouvoir de nuisance.

Il serait tentant de parler d'une Russie qui ne serait qu'une «puissance de nuisance», ambiance Guerre froide, lorsque l'on entend les discours aux accents anti-occidentaux auxquels se livrent volontiers les leaders du Kremlin. Une Russie autoritaire, qui part en guerre de façon unilatérale contre son voisin géorgien en 2008, qui maltraite chez elle les droits de l'Homme et qui parle gentiment à l'Iran. Il y a pourtant des choses qui ont changé, depuis l'époque soviétique. On ne peut pas limiter la Russie à sa rhétorique anti-Ouest.

Bien sûr, les administrations russes, comme les élites américaines d'ailleurs, ont été éduquées avec un lexique de Guerre froide. Mais trois nouveaux facteurs permettent de comprendre la complexité de la présence russe au Moyen-Orient.

Tout d'abord, la question de l'intégrité territoriale de la Russie d'aujourd'hui. Le prestige de Vladimir Poutine repose d'abord sur la politique (violente à tout le moins) qu'il a menée en Tchétchénie. Sa légitimité vient de ce qu'il semble avoir vaincu les sécessionnistes du Caucase du Nord.

Alors que le PCUS était à peu près sûr de tenir son Empire, la Russie d'aujourd'hui, qui n'en est plus sûre du tout, concentre tout son intérêt sur son voisinage immédiat (l'Ukraine et la Biélorussie, l'Asie Centrale, le Caucase du Sud - Géorgie) et sur ses républiques dissidentes (Tchétchénie), au détriment de la géopolitique plus lointaine, Moyen-Orient compris. Et quand elle s'occupe du monde musulman et du Moyen-Orient en particulier, elle prend en compte les problèmes domestiques qu'elle rencontre avec son propre Islam, l'Islam russe, ou celui de ses voisins.

La tactique de Poutine au Moyen-Orient consiste à faire reculer le soutien moral et matériel que les pays musulmans ont longtemps apporté à la lutte tchétchène. Ce qui est incroyable, c'est qu'il y est à peu près parvenu. Cela par deux moyens : tout d'abord, en caressant les associations musulmanes russes, en les finançant de sorte à les rendre plus loyales et moins accessibles aux arguments et aux propagandes venues des organismes religieux étrangers.

Deuxième moyen: se faire bien voir dans ces pays musulmans qui compatissent avec les Tchétchènes. Plus difficile. Convaincre le monde musulman de l'amitié russe pour l'Islam au point de pouvoir être finalement accepté comme membre de l'Organisation de la Conférence Islamique en 2003 ne fut pas chose aisée. En effet, depuis les attentats du 11 septembre, la Russie avait adopté le discours bushiste selon lequel l'Occident devait se lancer dans une grande guerre anti-terroriste (anti-islamiste), qui passait d'ailleurs par l'écrasement des terroristes tchétchènes. Résultat : les critiques occidentales sur la guerre en Tchétchénie s'étaient largement tues d'une part. Les pays musulmans étaient furieux d'autre part. C'est alors que la solution tombe du ciel, incarnée en la forme de la bérézina américaine en Irak. Les pays musulmans se concentrent alors sur Bagdad, Grozny se marginalise. Surtout, c'est l'occasion pour les Russes d'user d'une rhétorique anti-occidentale (anti-américaine) pour améliorer leurs relations avec le monde musulman. Contre l'hégémonie américaine ! Contre la volonté occidentale d'importer partout et à sa façon sa sacro-sainte démocratie ! Et la Russie de se présenter comme cet Empire eurasiatique fort d'une large population musulmane depuis des siècles, seul capable d'éviter un choc des civilisations en servant de pont entre les valeurs occidentales et orientales.

Deuxième clé de la politique russe au Moyen-Orient : l'économie. L'argent n'est plus tabou, bien au contraire. Les affaires n'avaient pas leur place dans la politique soviétique de grandeur internationale et l'URSS prêtaient à ses alliés des armes à crédit. Les Russes d'aujourd'hui, à l'inverse, et comme le disait le premier ministre Ivanov en 2008, « n'exportent plus d'idéologie ; ils n'exportent que du capital » ! Que les contrats portent sur l'armement, le nucléaire ou l'énergie, ils sont devenus la principale source de tensions entre la Russie et ses partenaires (méfiants mais néanmoins avérés) européens et américains.

En venant au pouvoir, Vladimir Poutine a affirmé que la Russie retrouverait son rang de grande puissance grâce à l'économie. La géo-économie devait en conséquence primer sur la géo-politique. Vus avec ces lunettes, les pays du Moyen-Orient sanctionnés et boycottés par les Occidentaux apparaissent avant tout comme des marchés pour la Russie.

En même temps, pas question de se priver de faire des affaires avec les pays anciennement «ennemis» de l'Union Soviétique. Israël, par exemple. La visite de Poutine à Jerusalem en 2005 fut la première du genre ; elle engagea une période de rapprochement discret mais non moins véritable. De nouveaux liens noués par trois cordes différentes. D'abord, une coopération anti-terroriste, voire des coopérations dans la production d'armes. Deuxième corde : le million de juifs (ou non-juifs) russes qui habitent en Israël - a noter que les troupes de choc russes de Tsahal, envoyées dans les territoires palestiniens, puisent largement dans le réservoir ex-soviétique. Troisièmement, le commerce, notamment dans le domaine de la haute technologie, indispensable à la diversification de l'économie russe, qui se repose largement sur ses lauriers énergétiques.

D'autres coopérations se développent  avec de traditionnels alliés des Américains, la Turquie ou encore les pays du Golfe. En 2007, après avoir fustigé violemment l'unilatéralisme américain lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, Poutine se rend en Arabie Saoudite et au Qatar. Il discute avec ce dernier d'une éventuelle OPEC du gaz, ce qui n'est guère réaliste, dans la mesure où les contrats gaziers sont de très long terme et rendent difficile la mise au point de stratégies ad hoc. En revanche, cela permet de faire peur à tout le monde, et surtout aux Européens.

Troisième clé à ne pas perdre de vue : la guerre froide est tout de même bien terminée et la Russie n'est plus socialiste. L'idéologie anti-occidentale n'est donc plus l'axe de la politique étrangère russe, ce qui lui permet d'adapter sa stratégie moyen-orientale en fonction des circonstances.

Le durcissement anti-occidental qui teinte les discours russes depuis 2002, 2003, est ainsi largement le fruit du soutien apporté par les Etats-Unis et l'Europe aux rebellions qui ont eu lieu dans le voisinage proche de la Russie. Révolutions colorées en Ukraine et en Géorgie, élargissement de l'OTAN... Le Kremlin se sent isolé et entouré de forces malveillantes (comme au temps de l'Union Soviétique, pour le coup). Dans ce cadre, des réminiscences de l'esprit de la guerre froide se font sentir. Au Moyen-Orient, scène par excellence du fameux jeu à somme nulle (lorsque l'un des deux camps gagne un point, l'autre en perd forcément un), la Russie prend plaisir à faire peur et à montrer son pouvoir de nuisance.  Juste après la crise géorgienne à l'été 2008, et alors qu'elle se sent menacée par les réactions occidentales, Moscou reçoit le président syrien Bashar El-Assad et médiatise l'offre que lui fait celui-ci d'accueillir sur son territoire un système de défense anti-missiles russe. Et par ailleurs, le Kremlin distille l'idée qu'il est suffisamment proche de l'Iran pour lui vendre des missiles S-300.

En réalité, cette agitation de grand méchant reste un costume. D'une part parce que la Russie, comme on l'a vu, ne souhaite surtout pas se couper de ses contacts lucratifs avec les pays du Moyen-Orient pro-occidentaux. D'autre part, parce que les relations de la Russie avec les pays « anti-occidentaux » du Moyen-Orient ne sont pas si tendres. Par exemple avec l'Iran. La réalité est que les deux pays se méfient fort l'un de l'autre. Les Russes estiment que l'Iran suit une politique économique opportuniste et que lorsque viendra le jour où il se rapprochera des Etats-Unis, il abandonnera ses contrats russes.

Les Iraniens, eux, comme le souligne notamment l'expert Roland Dannreuther, chef du département de relations internationales de l'université britannique de Westminster, soupçonnent la Russie de profiter perfidement du statu quo qui l'isole pour affaiblir en toute conscience un puissant partenaire énergétique.

Finalement, la Russie au Moyen-Orient tente de maintenir un équilibre entre ses relations avec des pays qui se combattent. Elle est l'amie de tout le monde, l'idéologie n'a plus sa place dans ses options de politique étrangère. Alors que l'administration Bush appelait de ses vœux une grande révolution moyen-orientale, la Russie se délecte d'un statu quo général.

Cela fait d'elle, au fond, un acteur intéressant et complexe pour qui espère une approche multilatérale de la résolution des conflits dans cette région.

Macha Fogel

Merci à Julien Nocetti, assistant de recherche au département Russie-NEI de l'IFRI.

Photo: Système de missiles sol-air S-300  Reuters

 

 


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