Parents & enfants / Société

Est-il réaliste de vouloir faire cours dehors?

Temps de lecture : 7 min

Pour lutter contre le Covid-19, Jean-Michel Blanquer a suggéré de faire classe à l'extérieur. Une belle opportunité, qui ne doit cependant pas être improvisée dans l'urgence.

De nombreux pays, comme la Suisse ou le Danemark, ont déjà opté pour l'école à ciel ouvert, en été comme en hiver. | ICS Addis via Flickr
De nombreux pays, comme la Suisse ou le Danemark, ont déjà opté pour l'école à ciel ouvert, en été comme en hiver. | ICS Addis via Flickr

Le 22 avril dernier, Jean-Michel Blanquer adressait un message à l'ensemble des personnels de l'Éducation nationale afin de leur préciser dans quelles conditions se tiendrait officiellement la rentrée du lundi 26 avril. Aux enseignants et enseignantes du premier degré, il réservait ces quelques phrases:

«Le printemps nous offre davantage de possibilités pour trouver des solutions ou pour adopter des alternatives aux enseignements en classe: je vous invite à vous en saisir. Vous pourrez notamment conduire davantage d'activités ou faire cours en extérieur. Les classes en plein air sont bénéfiques sur le plan sanitaire, et elles le sont aussi sur le plan éducatif.»

Faire cours dehors, c'est le rêve de pas mal d'élèves qui supportent mal de devoir rester enfermés dans une salle de classe pendant de longues heures alors que la cour de récréation est irriguée de soleil. Je me souviens de mes camarades qui, dès que le printemps semblait suffisamment installé, insistaient encore et encore auprès de nos profs pour que nous ayons le droit, au moins une fois, d'aller faire une heure de cours assis en tailleur dans l'herbe.

Je me souviens aussi que lorsque la réponse était positive (ce qui était très rare), cela donnait des séances molles, oisives, mais évidemment pas désagréables. Nous nous sentions libres et presque privilégiés de pouvoir prendre l'air pendant que les élèves des autres classes continuaient à trimer entre quatre murs. Nul doute que le caractère exceptionnel de cette pratique jouait dans le plaisir qu'elle nous apportait.

Quelques années plus tard, je suis devenu le prof. N'étant pas un adepte de l'innovation pédagogique à tout prix (d'aucuns vous diraient même que je suis frileux), je ne me suis jamais dit que faire cours à l'extérieur pouvait être une bonne idée. Il me semble déjà assez difficile d'enseigner les mathématiques à des élèves assis dans une salle fermée pour ne pas avoir en plus à gérer les déplacements d'un groupe parfois dissipé.

Enfermés dehors

Si ses déclarations et décisions donnent souvent envie de se coller la tête dans le four, on remarquera que Jean-Michel Blanquer est resté relativement prudent dans son communiqué, ne conseillant les cours en extérieur qu'aux enseignants du premier degré. Reste que dans certains collèges et lycées, des chefs d'établissement ont tenté de forcer la main de leur équipe de profs.

«Nos salles étant trop petites et impossibles à aérer correctement, nous en avons référé maintes et maintes fois à notre direction, explique Carole, professeure de SVT dans un collège breton. Le principal nous a expliqué le plus calmement du monde que les gradins de la piste d'athlétisme étaient libres et que nous étions invités à les transformer en lieux d'enseignement. Il a insisté sur le fait que c'était justement un moment-clé pour réinventer nos pratiques et innover pédagogiquement. C'est vrai que faire cours sans tableau ni vidéoprojecteur, c'est singulier.»

«Pour seul matériel, on nous proposait gracieusement quelques bancs vermoulus et des tableaux noirs inutilisés depuis des années.»
Ludivine*, enseignante

Ludivine* enseigne l'espagnol dans un collège situé dans l'est de la France. Elle décrit un conseil pédagogique (instance consultative et non décisionnelle qui se réunit plusieurs fois par an dans chaque établissement) au cours duquel la principale et le principal-adjoint ont tenté de faire pression pour que chaque classe passe une partie de la semaine en extérieur.

«Ils voulaient que l'on se mette à considérer les deux préaux comme des salles de classe comme les autres, ainsi qu'un jardinet habituellement réservé à une activité botanique mise en place dans le collège. Le but était d'intégrer ces “salles” dans le logiciel de vie scolaire afin qu'elles puissent nous être attribuées pour certaines heures de cours. Pour seul matériel, poursuit Ludivine, on nous proposait gracieusement quelques bancs vermoulus et des tableaux noirs inutilisés depuis des années.»

La liberté pédagogique quoi qu'il arrive

Secrétaire départemental du SNFOLC 59, Guillaume Maës rappelle que quelles que soient les disciplines, «les professeurs disposent de la liberté pédagogique individuelle définie dans l'article L912-1-1 du code de l'Éducation. Le chef d'établissement n'a donc pas à s'ingérer dans les méthodes choisies par les enseignants, il n'a d'ailleurs pas la compétence d'en juger. Le ministre non plus.»

Personne ne peut donc imposer à un prof de faire cours à l'extérieur, même en brandissant des arguments d'ordre éducatif. «L'innovation pédagogique serait-elle aussi variable que la météo?», se demande Guillaume Maës en constatant que le sujet des cours à l'extérieur semble être déjà en train de disparaître des éléments de langage de Jean-Michel Blanquer.

Depuis le début de la pandémie, les protocoles se suivent et se ressemblent plus ou moins, au mépris de la cohérence. Le ministre a souvent annoncé la mise en place de «protocoles renforcés» sans qu'aucun changement soit constaté dans les établissements. Même chose lorsque, dans son message du 22 avril, Jean-Michel Blanquer annonçait l'imminence du déploiement «des capteurs de CO2 et des purificateurs d'air dans un grand nombre d'écoles et d'établissements scolaires» du premier degré.

La suggestion de l'enseignement à l'extérieur semble destinée à créer un énième effet d'annonce et à faire détourner les yeux du manque de moyens investis par le ministère de l'Éducation nationale pour gérer cette crise et protéger élèves et les personnels. Reste qu'elle peut donner envie de se pencher sur les pratiques existantes, qui ne s'improvisent pas mais qui pourraient néanmoins séduire quelques enseignants. Y compris pour l'après-pandémie.

Nature et découvertes

En Suisse, Sarah Wauquiez est l'une des spécialistes en la matière. En 2019, cette enseignante et formatrice a écrit avec Nathalie Barras et Martina Henzi l'ouvrage L'école à ciel ouvert. Le livre est proposé par Silviva, organisme né dans les années 1980 autour de l'amour de la forêt. Ce centre de compétences trilingue (français, allemand, italien) propose des formations, des outils éducatifs et des journées d'échange liées à cette thématique.

Auparavant psychologue auprès de jeunes enfants, Sarah Wauquiez a découvert les joies de l'enseignement en extérieur le jour où elle a suivi un ami instituteur qui cherchait un adulte pouvant l'aider à assurer une séance avec des enfants de 3 à 5 ans. «Ça m'intéressait de voir ce qu'apporte aux enfants un contact régulier avec la nature... et ça ne m'a plus lâchée.»

Pour respecter la distanciation physique, des élèves de l'école primaire Our Lady of Mercy de Nairobi, au Kenya, font cours à l'extérieur, le 4 janvier 2021. | Simon Maina / AFP

Pour la spécialiste, si le fait de faire cours dehors ne doit effectivement pas être imposé par des supérieurs, surtout pour de mauvaises raisons, il serait cependant dommage de ne pas s'intéresser aux opportunités que cela offre. «Aller dehors, c'est important pour la motricité et toutes les formes de développement: affectif, social, cognitif... Tout est stimulé, la motivation est souvent plus forte, et les élèves apprécient le fait d'apprendre de façon plus authentique, via des expériences directes.»

En Suisse, les jeunes enfants vont beaucoup à l'extérieur avec leurs enseignants et enseignantes. Sarah Wauquiez, qui forme les adultes à faire cours dehors, travaille essentiellement avec des profs du primaire, qui s'occupent d'enfants âgés de 4 à 12 ans. Elle constate que les tranches d'âge supérieures sont encore un peu délaissées sur le sujet: «C'est quelque chose qui viendra. La Suisse débloque peu à peu des moyens d'enseignement pour cela. On peut enseigner dehors à tout âge, et dans toutes les disciplines. Oui, même les maths

Pluie d'obstacles

La météo des mois d'avril et mai ayant été particulièrement exécrable, on peut aussi se demander dans quelle mesure le temps peut influer sur le bon déroulement des séances prévues. Faut-il tout remballer à la moindre goutte de pluie, ou annuler son cours si Météo France prévoit une baisse subite des températures?

«C'est un débat qu'il faut régler avec soi-même, explique Sarah Wauquiez. L'équipement fait tout. Même avec des 3-5 ans, je fais cours dehors qu'il pleuve ou qu'il neige. C'est une habitude à prendre parce que ce n'est pas ancré dans la culture française, mais on peut apporter des vêtements supplémentaires ou de quoi se changer. À la longue, ça n'est plus un problème. Regardez ce qui se passe au Danemark, par exemple, on apprend aux enfants comment s'habiller chaudement.»

On n'imagine même pas la volée de bois vert que recevrait un prof dont les trente-cinq élèves attraperaient un gros rhume à cause d'une séance en extérieur mal préparée. «Ce n'est pas particulièrement français, ou peut-être juste un peu, mais il y a désormais une tendance à vouloir chercher des responsables à tout prix pour tout ce qui arrive, poursuit la formatrice. C'est avec ce genre de raisonnement qu'on interdit aux enfants de monter aux arbres... Je trouve ça dommage, mais je comprends que cela freine des enseignants.»

Autre source de réticence: le poids des effectifs français. Je veux bien emmener une douzaine d'élèves dehors, mais suis-je prêt à en embarquer trente-six? «En Suisse, on a vingt-quatre élèves par classe au maximum, intervient Sarah Wauquiez. Parfois moins. Et on peut souvent dédoubler les groupes... Effectivement, avec trop d'élèves, cela semble moins facile à gérer, quel que soit leur âge.»

Sur Éduscol, le site d'information et d'accompagnement des personnels d'éducation, des premières ressources ont été timidement mises à disposition des professeurs des écoles. Mais l'exemple canadien est particulièrement intéressant, comme l'illustre le site Hors les murs qui montre que faire cours dehors relève d'un état d'esprit, et pas d'une nécessité de bricoler à la hâte des solutions contre une pandémie plus coriace que cela.

*Le prénom a été changé.

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